La tribu Bakhtiyâri est l’une des plus grandes tribus Lor de la région montagneuse du Zagros central. Les membres de la tribu Bakhtiyâri se considèrent comme les Grands Lors en opposition aux Petits Lors qui habitent dans la province du Lorestan (au nord) et de la province de l’Ilâm (ouest). L’historien Hamdollâh Mostofî a été le premier à mentionner le nom des Bakhtiyâris, dans son recensement des grandes tribus d’origine Lor.

L’apparition du mot "Bakhtiyâri", dérivé du nom d’une tribu nomade de la région centrale du Zagros (Bakhtiyârvand), remonte à l’époque de la dynastie safavide. Les documents historiques les plus anciens qui mentionnent le nom des Bakhtiyâris datent du VIIIe siècle de l’Hégire.

Un membre de la tribu Bakhtiyâri

Au début du règne du roi Fath’Alî Shâh, la vaste région des Bakhtiyâri faisait partie de la province du Fars, le fleuve Karoun démarquant la frontière du Fars avec la province de Arâgh-e Adjam au nord. A partir de 1252, dans les divisions administratives du pays, le domaine des Bakhtiyâris comptait aussi bien une région de la province du Fars qu’une partie de la province du Khûzistân. Durant ces derniers siècles, les Bakhtiyâris étaient activement présents sur la scène des évolutions politiques, militaires et économiques du pays. En effet, leur participation aux événements de la révolution constitutionnelle, au début du XXe siècle, fut des plus remarquables. Sardâr As’ad Bakhtiyâri, l’un des célèbres commandants des troupes révolutionnaires de la période constitutionnelle, fut le premier à essayer de réunir les documents historiques dans une Histoire des Bakhtiyâris consacrés aux origines des Bakhtiyâris et des autres tribus Lor.

Le domaine des Bakhtiyâris

Les domaines des différents clans de la grande tribu Bakhtiyâri s’étendent sur plusieurs provinces du pays situées dans la région du Zagros central. Plusieurs clans Bakhtiyâris (Behdârvand, Mondjézi-Bâb, Râki, Izadji) vivent dans les différentes zones de la province de Tchâhâr-Mahâl-e-Bakhtiyâri, de Kouhrang au nord à Dlonghân au sud. Tous les habitants de ces régions sont donc membres de la tribu Bakhtiyâri, à l’exception des clans Forouzandeh et Amânî, d’origine turque. Les Bakhtiyâris vivent aussi dans les régions du nord-est de la province du Khûzistân, surtout à Masjed-Moleymân et à Izeh, mais aussi dans le chef-lieu de la province Ahvâz. D’autres clans de la tribu vivent dans les provinces d’Ispahan et du Lorestan.

Le chef-lieu de la province de Tchâhâr-Mahâl-o-Bakhtiyâri, Shahr-e-Kord (ancienne Deh-Kord) se situe, en fait, au centre de la zone de résidence estivale (Yeylâgh) de la tribu. Le centre de la résidence hivernale (Garmsir) se trouve à Izeh dans la province du Khûzistân.

Les origines des Bakhtiyâris

La race et la langue des Bakhtiyâris les rapprochent des autres ethnies descendant des Perses. L’archéologue français Grishmann estime que les origines des Bakhtiyâris sont plus anciennes et remontent à la civilisation élamite. Selon lui, après l’invasion des Assyriens en Elam, un grand nombre d’Elamites s’est réfugié dans les régions montagneuses du Zagros. Cyrus le Grand repoussa les Assyriens d’Elam et libéra les Elamites qui s’étaient dispersés dans les montagnes. Dans les épigraphes cunéiformes de Persépolis, les Elamites sont représentés comme "habitants des montagnes", et les bas-reliefs du palais royal les montrent en habits de montagnards. En effet, ces Elamites de l’antiquité vivaient dans les mêmes régions que les Bakhtiyâris d’aujourd’hui. Même si les Elamites ne sont pas de même race que les Perses, les mariages et les liens familiaux ont renforcé les affinités sociales et culturelles parmi les deux peuples. Avant d’avoir inventé leur propre écriture cunéiforme, les empereurs achéménides utilisaient l’écriture élamite dans leur cour.

La région montagneuse du Zagros central

Ce qui rend très difficile l’identification historique des Bakhtiyâris et les autres habitants des régions du Zagros central, c’est qu’il ne reste pas assez de documents écrits sur le passé de ces régions et de leurs habitants. Les documents historiques de l’antiquité iranienne et européenne restent plus ou moins muets sur les peuples qui vivaient dans les montagnes du Zagros. De même, les documentations de la période historique ne mentionnent pas pour autant la tribu nomade des Bakhtiyâris. C’est à partir du XVIIIe siècle que leur nom apparaît assez fréquemment dans les ouvrages ethnologiques et géographiques, les documents historiques et les récits des voyageurs européens qui ont visité l’Iran tout au long des XVIIIe et XIXe siècles. Bien que ces documents soient imprégnés en général du romantisme et de l’exotisme de l’époque, ils nous donnent de précieuses informations sur la vie des habitants du Zagros central, notamment les membres de la tribu Bakhtiyâri. A l’époque de la dynastie safavide, le terme "Bakhtiyâri" était couramment utilisé pour désigner les habitants des régions montagneuses du Zagros central qui avaient adopté le nomadisme pour mode de vie. Certains auteurs de l’époque safavide estimaient que les Bakhtiyâris étaient des nomades d’origine turque qui s’étaient installés vers les XIe et XIIe siècles dans cette région. Cependant, d’autres auteurs estiment que les Bakhtiyâris, comme les autres tribus et clans Lor, étaient d’origine iranienne.

Les clans de la tribu Bakhtiyâri

La tribu Bakhtiyâri se divise, en général, en deux branches généalogiques : Haft-Lang et Tchâr-Lang. La première se divise encore en quatre clans, tandis que la seconde comprend cinq clans. Les clans se divisent ensuite en de nombreuses "familles". Cependant, il faut noter que l’idée de "famille atomique" n’existait pas traditionnellement chez les Bakhtiyâris et que la famille Bakhtiyâri comprenait toujours les membres de plusieurs générations réunis les uns aux autres par les liens du sang. L’organisation traditionnelle du partage du pouvoir chez les Bakhtiyâris était très hiérarchisée pour des raisons sociales et économiques. Les Khâns (chefs de tribu) s’étaient dotés d’un pouvoir quasi-illimité par rapport aux autres membres de la tribu. L’économie nomade dépendant essentiellement de l’élevage, les Khâns avaient établi un système d’impôt selon lequel chaque famille et chaque clan devaient payer son impôt aux chefs de la tribu, en proportion de la capacité de production de ses troupeaux ainsi que l’étendue et la situation climatique de ses pâturages. D’autres facteurs jouaient un rôle important dans la fixation du taux des impôts que les membres de la tribu devaient payer aux Khâns : en fonction de la proximité ou l’éloignement des liens du sang entre les différents clans et les Khâns, ces derniers accordaient souvent des privilèges aux clans généalogiquement plus proches. En outre, dans le rapport des forces et pour des raisons politiques et militaires, les chefs de la tribu donnaient des avantages importants aux clans devenus "trop forts" pour obtenir leur soumission à la domination des Khâns. Les chefs des clans étaient appelés Kalântar. Ils collectaient les impôts et étaient eux-mêmes dispensés de le payer.

Les Arabes Kamarî

Réunion annuelle des Bakhtiyâris

Une tribu d’origine arabe cohabite avec les Bakhtiyâris dans certaines parties de leur domaine. Il s’agit des Arabes Kamarî qui ont aujourd’hui de nombreuses affinités culturelles et linguistiques avec les Bakhtiyâris, partageant leurs traditions et leurs us et coutumes. Les Arabes Kamarî ont des liens du sang avec les Bakhtiyâris, sans être de la même origine ethnique qu’eux. Les Arabes Kamarî sont des habitants des régions montagneuses du nord-est de la province du Khuzestân. Ils parlent un dialecte arabe plus proche de la langue des Irakiens que celle des Arabes du Khuzestân.

Cependant, avec le temps, leur dialecte s’est profondément mêlé à la langue des Bakhtiyâris dérivée elle-même de la langue des ethnies d’origine Lor. En tout état de cause, le dialecte actuel des Arabes Kamarî est une langue particulière plus ou moins incompréhensible soit pour les Arabes d’autres régions, soit pour les Bakhtiyâris qui vivent à proximité d’eux.

Cependant, les Arabes Kamarî ont appris à parler Lorî pour communiquer avec les Bakhtiyâris et ils savent aussi souvent parler l’arabe des autres tribus arabes du Khuzestân qu’ils appellent "Arabes Barrî" (Arabes habitant des plaines).

Au cours des siècles, les différentes familles et clans des Arabes Kamarî ont établi de très proches liens de sang avec les Bakhtiyâris, de sorte qu’ils sont considérés, de nos jours, comme une partie du clan Dourakî.
La migration saisonnière (Koutch)

La vie nomade, ses traditions et ses coutumes font partie intégrante de la culture des Bakhtiyâris. L’organisation tribale de la vie individuelle et collective des Bakhtiyâris a été depuis plusieurs décennies l’objet d’études et de recherches d’anthropologues et de sociologues iraniens et étrangers. Les migrations saisonnières (Koutch) fonctionnaient autrefois comme l’élément organisateur de tous les aspects de la vie et surtout de toutes les activités économiques des éleveurs nomades Bakhtiyâris qui se déplaçaient deux fois par an à la recherche des pâturages pour leurs troupeaux. Depuis plusieurs décennies, la plupart des membres de la tribu se sont sédentarisés, à l’instar de la plupart d’autres tribus nomades en Iran. Avant et après la révolution, le gouvernement iranien a toujours encouragé, par la prise de différentes mesures, la sédentarisation des nomades Bakhtiyâris. Cependant, une partie de la tribu qui dépend, pour sa subsistance, de l’élevage traditionnel continue le mode de vie ancien du nomadisme. La migration printanière vers les campements estivaux (dans la province de Tchâhâr-Mahâl-o-Bakhtiyâri) commence au mois d’Ordibehecht (mai). Au mois de Shahrivar (septembre), les nomades et leurs troupeaux quittent les campements estivaux (Yeylâgh) pour les campements hivernaux (Sardsir) situés dans les pleines chaudes de l’est du Khuzestân.

La langue

Les Bakhtiyâris parlent un dialecte iranien appartenant à la famille des langues persanes du sud-ouest du plateau iranien. Le farsî, le lorî, le larestânî et le kouhmazârî sont les principaux dialectes de ce groupe linguistique. Pour certains linguistes, le dialecte des Bakhtiyâris est un dérivé du lorî, tandis que d’autres en font un dialecte à part, étant donné de nombreuses différences qui existent entre le dialecte des nomades du Zagros central et celui des habitants de la province du Lorestan. Jusqu’au milieu du XXe siècle, avant le développement des réseaux routiers et des moyens de communication, le dialecte Bakhtiyâri est resté intact et a évolué plus ou moins de façon autonome par rapport à la langue persane. Mais la facilité de communication avec les villes, le développement des médias et les politiques de l’éducation nationale ont évolué très rapidement, comme dans les autres régions iraniennes, a rapproché la langue des Bakhtiyâris du persan standard. Mais aujourd’hui, les jeunes Bakhtiyâris, notamment ceux qui se sont sédentarisés et qui vivent dans les villes, ne connaissent guère les mots et les expressions de leurs grands-pères, il y a cinquante ans. Selon les résultats des études linguistiques, au moins deux mille mots anciens ont disparu depuis le milieu du XXe siècle, suite à l’accélération du processus de la sédentarisation des Bakhtiyâris. Les linguistes divisent le dialecte Lorî-Bakhtiyâri en quatre grands groupes : le dialecte de l’Est influencé par le lorî de Kohguiluyeh, le dialecte du Sud appartenant au clan Bahmanî, le dialecte de Tchâr-Lang et enfin le dialecte des régions centrales. Contre toute apparence, le dialecte Bakhtiyâri diffère essentiellement avec le dialecte Lorî surtout en ce qui concerne l’articulation et la prononciation des mots. Mais les deux dialectes partagent souvent les mêmes proverbes et expressions.

L’Histoire des Bakhtiyâris

Un kilim Bakhtiyâri

A partir du XIVe siècle, la tribu Bakhtiyâri a joué un rôle indéniable dans la vie politique, sociale et économique de l’Iran. Les Bakhtiyâris représentèrent également une force politique, militaire et sociale très influente pendant l’histoire contemporaine du pays. A l’époque de la révolution constitutionnelle, après le bombardement du Parlement par les forces russes de la Brigade des Cosaques aux ordres du colonel Liakhov, le roi Mohammad ’Alî Shâh restaura l’ancien régime de despotisme monarchique pendant une période de deux ans (1908-1909), jusqu’à ce que les forces révolutionnaires se réorganisent dans les provinces pour conquérir Téhéran. Le 16 juin 1909, une grande troupe de 8000 hommes armés de la tribu Bakhtiyâri a avancé vers la capitale. Leurs chefs avaient déjà préparé le plan de la conquête de Téhéran, en coordination avec les révolutionnaires de Rasht et de Tabrîz qui s’étaient ralliés à Ghazvîn. Les ambassades de Russie et d’Angleterre qui soutenaient le pouvoir despotique de Mohammad ’Alî Shâh essayèrent, par leurs leviers politiques, d’empêcher les troupes révolutionnaires d’entrer dans la capitale. Fin juin 1909, les troupes des Bakhtiyâris arrivèrent à Qom, à 120 km au sud de Téhéran. Leur chef Sardâr As’ad Bakhtiyâri ne s’étant pas soumis aux menaces des ambassadeurs russe et anglais et annonça que c’était au roi de se soumettre à la volonté du peuple. Pour intimider les révolutionnaires, les Russes préparèrent leurs troupes à Bakou, au Caucase, pour intervenir militairement en Iran pour défendre le roi Qâdjâr face aux troupes révolutionnaires qui s’approchaient de Téhéran. Le roi n’avait que 6350 soldats à Téhéran pour défendre la capitale. Les forces gouvernementales basées à Karaj durent se retirer devant les révolutionnaires jusqu’à Shâhâbâd (à 16 km de Téhéran) où un violent affrontement eut lieu entre les deux troupes. Les cosaques iraniens sous les ordres d’un officier russe attaquèrent les révolutionnaires et une vingtaine de personnes des deux camps perdirent la vie. Dans le même temps, 3000 soldats russes quittèrent Bakou pour poursuivre les troupes des révolutionnaires de l’Azerbaïdjan en route pour Téhéran. Aussitôt les troupes russes arrivèrent à Ghazvîn. Leurs commandants ont menacé les révolutionnaires d’attaque d’envergure au cas où ces derniers tenteraient d’entrer à Téhéran. Quelques jours plus tard, les troupes Bakhtiyâris qui avaient campé au sud de la capitale réussirent à surprendre les forces de l’armée royale et à entrer dans la ville. Le même jour, le colonel Liakhov, commandant des cosaques russes à Téhéran, se livra aux révolutionnaires qui avaient conquit la capitale sans incident important. Les constitutionalistes prirent en main le contrôle de la ville, tandis que le roi Mohammad ’Alî Shâh se réfugia au grand jardin de l’ambassade de Russie à Zargandeh. Le même soir, les leaders des forces constitutionalistes se réunirent d’urgence au palais Bahârestân et destituèrent officiellement le roi, désignant comme souverain son fils de 12 ans Ahmad Mîrzâ. Le grand chef de la famille royale, Azedolmolk fut nommé régent. Le roi détrôné fut expatrié, et le régime constitutionnel restauré grâce au courage des forces révolutionnaires.

La vie nomade

La migration saisonnière (Koutch)

Selon les derniers recensements, la population de la tribu Bakhtiyâri s’élève à près de 800 000 personnes. Le domaine de la tribu a une superficie de 67 000 km², et il est situé dans les régions montagneuses du Zagros central. Un tiers de la population Bakhtiyâri est composé de nomades éleveurs, tandis que la plupart des membres de la tribu sont devenus des paysans qui s’occupent des activités agricoles dans les villages de la région.

Les nomades Bakhtiyâris vivent essentiellement de l’élevage du gros bétail (bovins, chevaux) et du petit bétail (ovins, caprins). Les grands cheptels de la région avaient fait des Bakhtiyâris les grands producteurs traditionnels de viande et de produits laitiers. Chaque année, à la fin de l’été, les éleveurs nomades guident leurs troupeaux vers les plaines chaudes de l’est de la province du Khuzestân pour y passer la saison froide. Un mois après la fin de l’hiver, au mois de mai, ils regagnent leurs campements dans les montagnes de la province de Tchâhâr-Mahâl-o-Bakhtiyâri, non loin d’Ispahan. Dans leurs migrations saisonnières, les Bakhtiyâris doivent choisir toujours le moment pour déplacer les troupeaux. Les itinéraires de ces voyages annuels passent par la haute montagne et les nomades doivent parfois guider leurs cheptels dans des régions situées à plus de 3000 m d’altitude. S’ils partent avant le moment convenable, ils risquent de se faire surprendre par le mauvais temps et les inondations printanières des rivières sur leur chemin, d’autant plus qu’à l’arrivée, les prairies pourraient être dépourvues encore d’assez de végétation pour nourrir leur bétail. Le voyage peut durer de 4 à 6 semaines, et pendant cette période, tous les membres de la famille nomade accompagnent les troupeaux. Autrefois, les nomades Bakhtiyâris s’exposaient à d’innombrables dangers pendant ces migrations saisonnières, mais aujourd’hui, leurs itinéraires sont sécurisés et ils empruntent souvent des routes asphaltées pour déplacer les troupeaux à bord de camions vers leur destination.

Actuellement, une grande partie de la tribu a abandonné le mode de vie nomade pour des raisons sociales et économiques. Beaucoup d’entre eux se sont sédentarisés et les jeunes Bakhtiyâris préfèrent souvent aller vivre dans les villes.


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