N° 22, septembre 2007

La paille


Ali Achraf Darvichiân
Traduit par

Ebrahim Salimikouchi


Les deux pièces de l’école s’étendaient autour d’une grande cour. J’avais consacré l’une de ces deux pièces à la classe et je m’étais installé dans l’autre. A droite, dans la cour, il y avait une ancienne cuisine, ainsi qu’une étable. Cette étable avait été remplie de paille par Dâvoud Khan, le propriétaire de l’école. Le soir, j’étais seul, même si parfois Gholâm Reza, notre concierge, qui travaillait seulement de jour, restait avec moi jusqu’à des heures tardives. Il était marié et avait un fils de trois ans. Gholâm Reza s’était fait engager pour trois tomans par jour mais espérait gagner plus par la suite. La journée, il balayait la cour, la classe, le vestibule, il tirait de l’eau du puits et remplissait le réservoir. Une fois ces travaux d’entretien terminés, il parcourait les ruelles du village, y achetait des œufs qu’il revendait ensuite aux épiciers. Sa silhouette était très svelte et élancée. Son visage osseux, au nez effilé, était en permanence agité de tics. On y lisait une crainte étrange.

L’hiver s’était installé, avec un vent glacial et piquant. La neige avait de nouveau obstrué le col de Ghalajeh, et les voies de circulation étaient bloquées. La peur conquit peu à peu les visages. Ceux qui possédaient une poignée de blé ou de farine la conservaient jalousement dans l’angoisse du lendemain, et n’en mangeaient qu’avec circonspection.

Quand je sortais de l’école, j’apercevais les animaux morts de froid, qui avaient été repoussés des deux côtés du chemin : bœufs, moutons, chèvres… Les passants, au bord des larmes, dépouillaient ces carcasses raidies, et étalaient les peaux aux pieds des murs, le long des maisons. On y entendait plaintes et gémissements. Les femmes se lamentaient, craignant pour leur propre famille. Ces peaux violettes, striées de blanc, de marron et de noir, gisaient a terre, alignées les unes à côté des autres. Je baissais les yeux pour éviter de croiser tous ces regards en détresse.

Un soir, Gholâm Reza arriva plus abattu que d’habitude. Il fumait sans cesse. Ses doigts minces, jaunis par le tabac, tremblaient. Je lui demandai :

- Et… tous les ans … c’est… comme cela ?

Il hocha la tête, tout en expirant la fumée de sa cigarette.

- Oui, tous les ans, c’est chaque fois pareil…

- J’ai entendu à la radio que le gouvernement a prévu d’envoyer des provisions et du fourrage aux villages les plus sinistrés par le froid.

- Maintenant il vaudrait mieux envoyer des couteaux pour dépouiller les cadavres !

Il éclata tristement de rire et regarda tout autour de lui. Il semblait ne pas oser dire ce qui le préoccupait depuis son arrivée.

- Dis-moi, Gholâm Reza, qu’est-ce que tu veux me dire ? Il s’est passé quelque chose de grave ?

Il répondit avec embarras :

- Non, non…Si, mais… je n’ose pas t’en parler !

- Tu as peur de quoi ? Nous sommes amis. Si je peux t’aider en quoi que ce soit, n’hésite pas à me le demander !

- A vrai dire, dit-il, ma vache a vêlé il y a peu mais elle est en train de mourir de faim. J’aurais bien voulu, si vous me le permettiez, lui apporter chaque nuit un sac de paille de l’étable, en attendant que mes affaires aillent mieux. Ma femme et mon fils vous en seraient aussi extrêmement reconnaissants…

Il baissa la tête. Cette requête me mit mal à l’aise car la paille appartenait à Dâvoud Khan, et, habitant seul dans cette maison, je ne disposais pas pour autant de tout ce qui y était entreposé, cependant, le visage pâle, maigre et préoccupé de Gholâm Reza m’attrista a tel point que j’eus pitié de lui.

- Prends-en autant que tu veux, lui répondis-je.

Gholâm Reza se redressa d’un coup et bondit de joie. Il dit avec vivacité :

- Que Dieu vous garde ! Nous vous en serons éternellement reconnaissants !

***

De bon matin, je marchais dans la cour de l’école, le soleil ne s’était pas encore levé. Je regardais les moineaux perchés sur le mur. Tout d’un coup, ils s’envolèrent. Un grand bol en cuivre apparut sur le mur, puis deux mains osseuses, enfin ce fut le visage de Gholâm Reza que je vis apparaître.

Le matin, il enjambait toujours le mur afin que le grincement de la porte ne me réveille pas. En effet, chaque soir je posais une grande pierre derrière la porte de l’école pour dissuader les intrus d’y pénétrer la nuit.

Il s’assit sur le mur, puis sauta dans la cour et ramassa le bol de cuivre. Il me salua encore d’un air gêné puis alla poser le bol à coté de la véranda. Je l’interpellai :

- Bonjour ! Ca va ? Pourquoi as-tu apporté ce bol ?

Il hocha la tête et répondit :

- Je vous ai apporté du lait, Monsieur. Dès que la vache a mangé la paille, ses pis se sont gonflés de lait.

Je m’exclamai avec humeur :

- Je n’en veux pas ! Je n’ai pas besoin de ton lait…

Consterné, il devint si pathétique que je regrettai immédiatement mes paroles. J’emportai alors le bol dans la pièce que j’habitais et Gholâm Reza se mit à balayer la véranda.

Tous les soirs, il repartait avec un grand sac de paille et tous les matins, au lever du soleil, son grand bol de cuivre étincelait sur le mur en torchis de l’école.

Un jour, je jetai un coup d’œil dans l’étable. Elle était très grande et remplie de paille jusqu’au plafond tandis que de nouvelles bêtes agonisaient tous les jours au bord des chemins. Leurs peaux violettes s’amassaient dans les ruelles. Gholâm Reza ne cessait de me remercier :

- Plaise à Dieu que tu viennes un jour voir ma vache et mon veau. Tu ne peux pas savoir comme ils ont grossi !

- D’accord, Gholâm Reza, d’accord, je viendrai, répondais-je.

C’était vendredi. Assis dans l’école, je corrigeais les dictées des écoliers. Un de mes élèves, voisin de Gholâm Reza, est arrivé en hâte, hors d’haleine.

- Mo… Monsieur, soufflait-il, la femme de Gholâm Reza s’est évanouie… Il m’a demandé de vous en avertir !

Je me rendis chez eux dans l’instant. Gholâm Reza s’était accroupi dans un coin, serrant ses genoux entre ses bras. Sa femme était allongée sur une literie sale et désordonnée. Tout autour d’elle gisaient des paquets et des boîtes de médicaments éparpillés. Son fils, le ventre gonflé et le teint jaunâtre, se tenait dans les bras d’une vieille femme que je ne connaissais pas. Je m’asseyais et demandais :

- Que s’est-il passé ? Rien de grave, j’espère !

Gholâm Reza posa sa tête sur ses genoux et d’une voix rauque, dit :

- Cela fait trois jours qu’elle est évanouie. Elle ne parle pas. Aujourd’hui, elle va encore plus mal. Je ne sais pas quoi faire.

- Emmène-la à la ville, ai-je répondu aussitôt.

Il rougit :

- Mais Monsieur… ce n’est pas possible… enfin… parce que…

- Je vais te trouver de l’argent. Ne t’inquiète pas. Emmène ton fils avec toi. Quant à l’école, pas de problème. Je me débrouillerai avec les enfants.

L’ombre d’un sourire transfigura son visage.

- Et ta vache et ton veau, comment vont-ils ? Ils ne sont pas malades, j’espère, ai-je demandé.

Il se troubla tout à coup et répondit en balbutiant :

- Ils… ils vont bien, Monsieur, ils vont très bien. Pour le moment, un voisin les a emmenés paître…

Quand je quittais la maison, un enfant vint vers moi et me dit :

- Vous savez Monsieur, Gholâm Reza est très malheureux mais il n’a pas du tout de vache, il vous aura sûrement menti.

Je restais bouche bée mais me repris aussitôt :

- Je le savais.

Le lendemain matin, Gholâm Reza revint avec le bol de cuivre. Il évitait mon regard.

- Je n’ai pas besoin de lait, ne fais plus tant de façon.

- Mais pourquoi cela ? a-t-il demandé. Ne m’interdisez pas de vous rendre ce service, Monsieur ! Avez-vous entendu dire quelque chose contre moi ?

Je dis d’un air entendu :

- Ta vache est-elle bien rentrée ? et ton veau ?

Il s’effondra, s’assit dans un coin de la véranda et expliqua d’une voie éteinte :

- Monsieur Dabrichian ! Je sais que j’aurais dû vous dire la vérité. Non, je n’ai ni vache ni veau ! En fait, j’ai vendu la paille et j’ai acheté avec l’argent des médicaments et de la nourriture pour ma femme et du lait pour vous.

Ses épaules étaient secouées de sanglots. Le bol de cuivre rempli de lait, ainsi posé derrière sa veste noire, me fit penser à l’obscurité tenace de la nuit où la lune, d’une froide blancheur au sein de la voie lactée, peine à éclairer le monde.

Je me retournai et, sous prétexte de vaquer à quelque tâche urgente, je m’éloignais de lui, cherchant à lui dissimuler mes larmes.


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