N° 22, septembre 2007

Le luth fou (Épisode n° 5)

Lalla Gaïa à Qom (4)


Vincent Bensaali

Voir en ligne : Lalla Gaïa à Qom (5)


Lalla Gaïa se repose un moment auprès de la sépulture des cinq enfants de la lignée de l’Imâm Sadjâd. Tandis qu’elle est assise dans l’un des deux édifices, celui qui abrite deux des quatre frères, les deux autres étant ensevelis avec leur sœur dans celui d’à côté, et médite les paroles du vieux gardien du lieu, son attention se trouve attirée par une petite porte qui, au vu de son emplacement, ne peut donner que sur un escalier menant sur le toit. D’ailleurs, l’air frais qui se fraie un chemin sous elle atteste qu’elle donnerait plutôt sur un éventuel sous-sol. Il est vrai que les deux bâtiments du sanctuaire sont posés sur deux grandes terrasses de brique excédant largement leurs périmètres respectifs. Existerait-il des pièces souterraines, des caves ? Lalla Gaïa se rappelle alors les milliers de monticules qu’elle a dû contourner et parfois gravir afin de se rendre jusque là. Leur nombre et leur distribution ne correspond pas aux alignements réguliers révélant la présence d’un ou de plusieurs qanât [1]. Et il n’y a pas dans le paysage le moindre ouvrage permettant d’expliquer que l’on ait déplacé autant de terre. Voilà qui est étrange ! Ne pouvant contenir sa curiosité, elle va quérir le vieux gardien, l’amène jusqu’à la petite porte et lui demande ce qu’il y a derrière. Le vieil homme se renfrogne, lui demande qu’elle est sa destination, et comme elle lui dit qu’elle va au sanctuaire de l’Imâm du Temps, il lui indique le chemin, la poussant dehors en lui disant : "Khodâ hâfez !" [2], ce qui dans ce cas semble plutôt dire : "Bon vent !"

Le soleil se couchait

Lalla Gaïa reprend sa route, elle traverse le village de Jamkarân. Les rares individus qu’elle croise ne lui adressent pas le salâm, leur attitude est presque inquiétante. Les maisons sont de construction plus que sommaire, l’ambiance est lugubre, d’anciens murs traversent le village de part en part. Le village s’étend en longueur, elle a hâte d’en voir la fin. La grande coupole bleue lui sert de point de repère, elle marche vite. Soudain, au détour d’une rue, elle voit venir vers elle un homme âgé, vêtu de blanc, souriant. Sa corpulence, sa bonhommie, ses manières attestent qu’il n’est certainement pas de l’endroit. Il tient une canne au pommeau ouvragé sur laquelle il ne s’appuie pas, elle n’est qu’un élément de son personnage. Sa main arbore une grosse monture de vieil argent ouvragé sertissant une magnifique agate jaune gravée. Son regard est pétillant, ses moustaches font une spirale ascendante, comme celles des Anglais, ou comme celles des Hindous ; sait-on finalement lesquels ont inspiré les autres ? D’ailleurs, c’est en anglais qu’il la salue. Comme s’il s’attendait à sa venue, il lui dit : "Je vais vous montrer le chemin. Suivez-moi." Lalla Gaïa ne voit aucune raison de ne pas le suivre. L’homme, tout guilleret, l’amène devant un grand portail. Il sonne. La porte s’ouvre. Il faut traverser un grand terrain en friche, puis un beau jardin agrémenté de fontaines bruissant à l’ombre des eucalyptus. Lalla Gaïa s’y sent mieux que dans les rues de ce village si inhospitalier. Son guide, toujours souriant, lui indique un grand escalier blanc menant sous terre puis repart en sens inverse. Il retraverse le jardin et entre dans une petite maison située à son autre extrémité. Lalla Gaïa descend l’escalier de marbre, laisse ses chaussures à la porte, comme ont fait deux autres visiteurs l’ayant précédée. Intimidée, elle entre dans une très grande pièce dont le sol est entièrement recouvert de tapis. L’atmosphère est profonde et harmonieuse, propice au recueillement. L’intensité du silence rend l’air palpable, comme si le plus léger des voiles de soie vous effleurait le visage. Lalla Gaïa fait quelques pas, puis elle n’ose plus s’avancer. Elle s’assied contre le mur, à droite. Il lui semble que son cœur aussi est effleuré par le plus doux des contacts. Elle se demande ce qu’est ce lieu. Les murs sont faits de marbre rose et sont ornés d’une frise calligraphiée déroulant une longue invocation autour de la pièce. Quelques étagères contiennent des livres. Deux hommes sont présents. Ils sont agenouillés au fond, auprès de ce qui doit être une tombe recouverte d’un tapis, sur laquelle on a posé un Coran, un plat dans lequel des pétales de rose flottent sur une eau claire, et une assiette de dattes. Les deux hommes ne sont pas des Qommis. Leur teint est foncé. L’un d’eux se met à chanter. Il chante en ourdou, selon le mode qawwali, pratiqué au Pakistan. Un nom revient sans cesse : "’Alî, ’Alî, ’Alî…" Sa voix monte, elle emplit peu à peu la pièce, se fait forte. L’autre homme a le visage baissé. Il pleure à chaudes larmes. Lalla Gaïa est atteinte par une vague d’émotion soudaine. Elle ne sait pourquoi, mais elle pleure aussi, et elle sent combien son cœur en est lavé. Elle ne sait ni où elle se trouve, ni avec qui elle se trouve, ni de quoi parlent les mots qu’elle entend, et pourtant, quand s’est-elle sentie si présente en un lieu ? Quand s’est-elle sentie si proche d’elle-même ? Quand a-t-elle si bien compris son état, sans paroles ?

’Alî, ’Alî, ’Alî…

Vint le moment où l’homme cesse son chant. Les deux hommes se lèvent, accomplissent deux prières, saluent la tombe, et sortent en marchant à reculons.

Lalla Gaïa se lève et va prendre place à l’endroit où ils se trouvaient. Elle salue. Elle s’adresse à celui qui est enterré là : "Ô toi qui a de nobles visiteurs venus de si loin, qui repose en un lieu si harmonieux et si profond, dans lequel l’air est comme une soie céleste qui lorsqu’elle se tend forme un miroir pour l’âme, que Dieu te comble de sa grâce. J’ignore comment je suis arrivée ici. Je cherche un ’oud perdu. Il n’est pas pour moi. Je veux simplement l’échanger contre la musique que j’ai entendue et qui m’a appelée. Ne sais-tu pas où je dois aller pour le retrouver ?" Elle hume le parfum des pétales de roses, et prend une datte. Elle reste là. Elle n’a pas envie de se lever, de retourner dehors. Elle réalise qu’elle se trouve à plusieurs mètres sous terre. Elle repense à la petite porte du sanctuaire des cinq enfants. Ses yeux font le tour de la pièce. Elle cherche une porte, une ouverture. Mais il n’y a rien. La tombe est dissimulée sous un tapis. Il y a un autre tapis qui semble cacher une autre tombe. A moins qu’il s’agisse d’une porte ouvrant sur un escalier ? Lalla Gaïa n’ose pas toucher à quoi que ce soit. Le lieu lui inspire trop de respect. Elle y a été tellement comblée. Elle préfère laisser les choses se faire, comme cela s’est passé jusque là. Elle mange la datte.

Les souterrains de Jamkaran

L’homme en blanc la rejoint. Il s’assied auprès d’elle et toujours en anglais, lui dit : "Vous êtes devant la tombe de Sayyed ’Alî Mabda’. Il a vécu trente années en Inde. Ses disciples forment la branche sans nom. Il reçoit toujours ses visiteurs de la meilleure des façons. Venez là-haut, nous avons du thé et de la pastèque." Lalla Gaïa le suit. Ils saluent, sortent à reculons, remontent l’escalier, traversent le jardin et se mettent à l’ombre, devant la petite maison. Quelques personnes, très souriantes, passent devant eux et les saluent. Ce jardin n’a vraiment rien à voir avec le reste du village… Le vieil homme contemple le jardin en caressant ses moustaches. C’est là que Lalla Gaïa réalise que le soleil est haut dans le ciel. Pourtant, lorsqu’elle est arrivée tout à l’heure, il s’apprêtait à se coucher ! Elle va pour demander au vieil homme mais il l’interrompt d’un sourire et met son doigt sur ses lèvres en signe de silence. Il lui dit : "Vous trouverez ce que vous cherchez. Mais il vous faut prendre le temps, écouter, regarder, comprendre, ne pas trop parler, et beaucoup demander à Celui qui donne… Vous pouvez rester ici aussi longtemps qu’il vous plaira."

Notes

[1Canalisation souterraine présentant une légère pente et permettant d’acheminer l’eau, parfois à des dizaines de kilomètres de distance, selon une technique très ancienne toujours employée de nos jours en Iran.

[2"Que Dieu te garde !"


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