N° 22, septembre 2007

Voyage au Lorestan (1)

La salamandre en son royaume


Esfandiar Esfandi

Voir en ligne : Deuxième partie


Tange Haft

Un beau jour, nous décidâmes avec quelques amis, de prouver l’existence de la salamandre dans les hauteurs du Lorestan, entre Tange Haft et Tange Panj. Plus exactement, il s’agissait de démontrer qu’il existait bien des salamandres, en été, dans ce joli coin, retiré, peu propice à la villégiature tout confort. En vérité, je n’avais rien décidé, moi. Pour toute salamandre, je ne connaissais jusqu’alors que le personnage du même nom créé par Comes dans les années 1970 (dans une bande dessinée en noir et blanc aux allures mystiques). C’est Mortéza, mon camarade naturaliste, grand spécialiste des serpents et autres scorpions qui décida pour nous. De temps à autre, il part en vadrouille, sous les hospices de l’organisation iranienne de la protection de l’environnement. A chaque fois, il emmène avec lui quelques pauvres bougres de citadins fatigués. Un humaniste, notre Mortéza. Même si au départ, je l’ai soupçonné de nous avoir pris dans ses bagages comme appât (pour attirer "le" dernier ours et "la" dernière panthère de la région). "Nous", c’est-à-dire El Sid, la force tranquille du groupe, Ghassem, l’homme qui au besoin, peut transformer un rocher en samovar, et enfin, Ali, poète au verbe tranquille, capable de terrasser le plus solide et le plus patient des rhinocéros par le seul débit de sa parole, et moi enfin, le sans teint et sans couleur du groupe…

Le détroit de la mort
La traversée du tunnel

Nous partîmes en train, un beau matin de dimanche, avec nos pseudo sacs à dos et nos sacs plastiques bigarrés. Ghassem et Ali avaient prévus de quoi grignoter, Mortéza, de quoi mesurer ses bestioles amphibies, El Sid, avait rempli sa besace du simple nécessaire, et moi, j’avais surtout pris des chaussettes. Le chemin fut long jusqu’à Doroud, avec une courte halte dans une sublime oasis ferroviaire du nom de Bicheh. C’est seulement à Doroud, en vérité, que commença notre aventure, quand, chargé de mon sac de chaussettes, je tentai, aussi lestement qu’un canasson boiteux, de descendre du train. Les gens s’étaient agglutinés et se marchaient presque dessus pour monter à bord de l’amas de rouille. Comme un champion rentré victorieusement au bercail, je m’apprêtais à déchoir de mon piédestal de fer pourri pour céder la place à mes compatriotes de Bicheh, quand, sortie de la foule, une voie rauque me tança : "qu’est ce que tu fais ?", "Ben… je voudrais descendre", dis-je avec moult hésitations et des trémolos dans la voix. "Pourquoi tu veux descendre ?" lança la voix par-dessous sa moustache en tablier de sapeur. J’étais presque sur le point de décider de l’instant où j’allais enfin choisir le moment propice à (peut-être) m’énerver, quand Ghassem me rappela à l’ordre : "baisse ton regard et recule !" me conseilla-t-il. Bon… la vie et trop courte, pensai-je. Les passagers sont montés, en me fusillant tous du regard au passage. Ouais… j’ai eu chaud… Notre garde-chasse attitré nous attendait sur le quai de gare. Il se tenait droit comme un chêne. Nous avançâmes vers lui, et lui vers nous, dans sa dégaine de montagnard aguerri. Il portait de manière presque ostentatoire, l’habit vert des protecteurs de l’environnement. J’étais bien content d’être débarrassé de ce satané train bon pour la casse, et j’étais impatient de monter dans un quatre roues bien de chez nous. Hélas ! Il a fallu vite déchanter. Nous posâmes notre fatras sur le bitume concassé, et prîmes notre mal en patience en attendant l’arrivée du prochain train de campagne, qui devait nous conduire vers les hauteurs. Entre temps j’eus le privilège de faire semblant d’écouter l’exposé exhaustif d’Ali au sujet des bienfaits du chemin de fer et des transports en commun. Le train arriva dans un fracas de verre brisé. On aurait dit un machin plutôt qu’une machine. Un machin sur roues, enfin… pas vraiment des roues… des disques ovoïdes… nous montâmes gaiement à bord de cet ancêtre du train à vapeur. Nous prîmes place dans le seul espace vacant du train, à côté des commodités (c’était commode me direz-vous). Entre nous…on a bien rigolé. Moi j’avais faim. J’en avait jusque là des chips parfumés (je rêvais de chips nature). Enfin, nous arrivâmes à Tange Haft…

Le Sésar
A la recherche de la source...

Rahmati (notre garde-chasse) nous conduisit chez lui (grâce lui soit rendu, car vraiment, nous commencions à traîner la patte). Son logis avait la forme d’un U, et donnait sur un magnifique paysage montagneux. Nous mangeâmes comme des princes, nous devisâmes tard dans la nuit, et avant d’aller dormir, Rahmati nous fit l’honneur d’exhiber devant nos regards ébahis de naturalistes et de profs de français, toute sa panoplie de chasse (armes en tous genres et cartouches de tous calibres). Nous nous assoupîmes comme des koalas (ce soir-là, j’ai rêvé d’une prairie pleines de fleurs et de papillons. Je gambadais joyeusement au milieu de la flore sauvage, tandis qu’à mes côtés, Rahmati atomisait les papillons multicolores à coups de fusil)…

Au confluent du Sézar et du Seyrom
L’habitat de la salamandre

Le lendemain matin, nous nous mîmes en route, bien avant le chant du coq. En guise de victuailles, nous emportions des boites de thon et de haricots, du pain, et quelques bouteilles d’eau. Pour aller vers les hauteurs, il nous fallait traverser un tunnel par lequel nous étions arrivés la veille. Les consignes étaient claires : une seule cadence, (celle de Rahmati) pas un mot (pour préparer le passage d’éventuels trains) et surtout, se coller aux parois du tunnel, face au mur, si par malheur un train venait à nous surprendre. Une deux une deux… à pas de course. Pour le silence, c’était désespérant. Nous marchions sur le gravier de la voie ferré. On aurait dit un troupeau d’éléphant. El Sid et moi, on était mort de rire (Ali nous disait de nous allonger sur le sol, entre les rails, au cas où un train viendrait à passer). Il faisait un noir d’encre, et moi, j’avais oublié, en entrant dans la pénombre, d’ôter mes lunettes de soleil. Je me déplaçais à l’oreille. Enfin nous arrivâmes à l’air libre. Devant nous se dressait à la verticale, un paysage à vous couper le souffle. Tout autour, la montagne ; à nos pieds, la rivière Sésar. Nous marchâmes quelques heures sous un soleil de plomb, avant d’atteindre une sorte de plage naturelle où nous décidâmes (en la circonstance, le mot "décider" est bien faible) de nous baigner. Ô joie ! Ô délectation ! Nous nageâmes comme des salamandres. Je me sentais une âme d’ovipare. El Sid et moi, nous avions atteint le Nirvana. Nous refusâmes de sortir de l’eau. Il a fallu pour cela que Rahmati nous menace avec son BRNO chargé. Misère… nous nous habillâmes et nous mîmes en marche pour entrer définitivement dans un vrai "détroit de la mort". Je vous passe les détails de notre calvaire. Chaleur, fatigue, et surtout… surtout… la SOIF ; l’absolue déshydratation. Nous avions fini notre réserve d’eau, et pas une seule source en perspective. Nous allions vers une mort certaine : Ghassem et Rahmati marchaient devant, puis Mortéza qui, malgré la soif, scrutait les parois rocheuses dans l’espoir de dénicher un spécimen ou deux de lézard. Ali, El Sid et moi, nous étions loin derrière : Ali dépensait le plus gros de son énergie à faire de longues phrases qu’il nouait à l’infini les unes aux autres ; El Sid, me soutenait bravement et m’encourageait en évoquant les mirifiques sources d’eau claire du Paradis. Rahmati espérait tomber bientôt sur une source, seul endroit où nous pouvions encore découvrir des salamandres. Moi les salamandres, je m’en fichais. J’avais envie de pleurer, mais j’avais peur de perdre, en pleurant, le peu d’eau qui me restait dans le corps. Misère… Nous nous sommes assis, Ali, El Sid et moi. J’étais au bout du rouleau et je me préparais à faire solennellement mes adieux, quand soudain la voix de Rahmati retentie du fond de l’abîme du temps : "de l’eau… montez ! Encore un effort". Ô joie ! Ô délectation ! Mais j’étais presque mort. J’ai alors demandé à El Sid, s’il pouvait avoir l’amabilité d’apporter de l’eau pour arroser mon cadavre. En guise de réponse, il m’a tiré fraternellement jusqu’à la source en rigolant de bon coeur… la source… merci mon Dieu !

A suivre…


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