N° 23, octobre 2007

Voyage au Lorestân (2)

Mortéza Johari en son royaume


(La salamandre…suite et fin)

Esfandiar Esfandi

Voir en ligne : Première partie


De l’eau, en quantité. Voilà ce que j’ai vu. Il me restait en guise de bouche, un désert miniature de Gobi. J’avais le regard gercé, presque autant que mes lèvres. En lieu et place d’une belle composition naturaliste, je ne voyais devant moi qu’un amas compact de molécules d’eau. C’est dire à quel point j’étais indifférent au décor paradisiaque dans lequel nous venions d’entrer. J’eus l’étrange sentiment de parcourir à reculons les quelques mètres qui me séparaient encore de la source d’eau vive. Les yeux mi-clos, je plongeai jusqu’au cou la tête dans le bassin d’eau claire. Je me sentais une âme de cachalot. Mes camarades firent de même (j’apercevais sous l’eau leur visage d’assoiffés). Je finis par extraire ma face de poisson de la salutaire source de fraîcheur en bénissant les mânes de Poséidon. Mes amis avaient gardé leur pose d’amphibien. Victimes du pompage effréné de notre horde d’assoiffés, les nappes phréatiques de la région semblaient vivre leurs ultimes clapotis…

De retour de la source Vojenâb

Rassasié, assis sur mon séant, je levais enfin le regard vers la roche environnante. Mes yeux se tournèrent vers ma gauche. Mortéza se tenait penché, son visage effleurait, sans la toucher, la surface de l’eau. Son regard s’était figé. Il semblait à peine respirer. Je le regardais un instant avant de l’interpeller délicatement : "salamandre" répondit-il d’une voix à peine audible. Il avait devant lui l’objet de sa quête. Il venait de découvrir la bête ; je découvrais Mortéza. Son visage était sec. Pas une seule goûte d’eau ne perlait de son menton. Il n’avait pas bu. A peine arrivé à la source, il avait porté toute son attention au tableau sous-marin qui s’offrait à lui, oubliant pour ce faire, l’agonie de son corps. Notre déshérence avait porté ses fruits. Je me penchais à mon tour et vis, à quelques pouces de la surface de l’eau, un petit quadrupède couché sur une pierre lisse. De couleur noir et jaune, avec deux minuscules billes excavés en guise d’yeux, la salamandre nous tournait le dos avec dédain… un morceau de vie bigarré. Nous venions quant à nous d’adopter l’immobilité de sa pose. Je me sentais une âme de salamandre. J’entendais tout près de moi la respiration saccadée de Mortéza. On aurait dit qu’il venait de rejoindre le règne contemplatif des batraciens… je le tirais de sa transe pour lui rappeler qu’il n’avait pas encore bu, et qu’il risquait sous peu de mourir. C’était presque une supplique, mais il n’en fit qu’à sa tête. Je crois qu’il avait peur d’effaroucher l’urodèle. Nos amis avaient fini de s’abreuver pour me rejoindre autour de Mortéza.

Spécimen adulte de la salamandre du Lorestân

Chacun y allait de sa remarque : "on dirait une branche" ; "un mollusque malade" ; "un vers à pattes"… quant à moi, toujours prompte à faire de l’esprit… "(…) on dirait plutôt un lézard psychédélique" (personne n’a relevé, mais j’étais quand même fier de moi). El Sid rempli une bouteille d’eau à l’attention de notre ami naturaliste. Il avala distraitement quelques gorgées avant de se décider à plonger sa main dans l’eau. Avec une incroyable délicatesse, il s’appliqua à saisir l’animal pour l’amener à l’air libre. Il tenait maintenant la salamandre dans la paume de sa main et l’auscultait avec professionnalisme. "Une salamandre tachetée" nous dit-il, "(…) regardez comme elle brille. Elle a de la kératine sur la peau. C’est par là qu’elle respire. Il en sort aussi des toxines. Tu laisses tremper la salamandre dans un bol d’eau, une heure après tu bois l’eau et tu crèves (…)". Notre périple gagnait en sérieux. Je me sentais maintenant une âme de naturaliste, doublée d’un appétit d’esthète. Car enfin, tout cela était très beau. Tandis que Mortéza plaçait son amphibien dans un récipient prévu à cet effet, nous nous dispersâmes sur toute la longueur du cours d’eau, dans l’espoir de dénicher d’autres spécimens. Mortéza espérait rapporter avec lui une dizaine de salamandres en vue de futures expériences (comportementales et autres). Nous parvînmes à lui constituer, au bout du compte, une petite réserve de bestioles, avec en prime, quelques crabes, cafards d’eau, et autres mollusques dignes d’intérêt. Mortéza avait sorti son attirail de naturaliste. Il avait au préalable marqué sur son G.P.S les coordonnées de la source pour crédibiliser, et surtout valider sa découverte (qui donnerait lieu à plusieurs articles de recherche destinés aux revues spécialisées d’ici et d’ailleurs). Il était maintenant en train de mesurer la taille des salamandres avec une règle coulissante. Je le connaissais depuis peu, mais déjà, je m’étais rendu compte de sa singularité, de son penchant pour la nature et ses petits miracles. Scorpions et serpents n’avaient pour lui plus de secrets. Il avait patiemment, au cours de ses multiples et périlleux voyages, établi des taxinomies, des classements en tous genres, identifiant les différents individus, les différentes espèces d’animaux à sang froid, et les nombreuses familles d’insectes qui peuplent les quatre coins du territoire iranien. Assurément, j’avais affaire à quelqu’un de rare, à un homme de qualité, ne serait-ce que pas la justesse de ses gestes, l’intensité de sa concentration, par son abnégation. J’avais beau faire, je ne parvenais pas à l’imaginer en proie au doute, à la fatigue. Je me disais, en l’observant, que son existence était pleine de sens, qu’il avait d’ores et déjà gagné la partie. J’imaginais alors mon propre quotidien, peuplé, non plus de bêtes à bon Dieu, mais d’une multitude de personnes consciencieuses ; vidé de la foule grouillante des inconséquents, des délétères gagne-petit qui regardent le monde par le petit bout de la lorgnette. J’aurais tant aimé qu’ils fassent place nette, ces improductifs, libérant ainsi le terrain aux émules de Mortéza…

La source Vojenâb, habitat de la salamandre du Lorestân

Nous continuâmes de prospecter jusqu’en fin d’après-midi, et nous mîmes en route, espérant rejoindre le village de Rahmati avant la tombée de la nuit. L’homme-chevreau pris la tête de la troupe pour nous frayer un chemin à travers la roche et les escarpements. Nous déambulâmes un temps vers la base, avant de rejoindre les hauteurs, et redescendre, et remonter… La suite de nos aventures exigerait un long et peut-être fastidieux récit. Sachez cependant que nous arrivâmes malgré tout sain et sauf, au village, puis à Téhéran, et que nous nous préparons à repartir incessamment sous peu, vers de nouvelles aventures.

Longue vie à tous les vadrouilleurs de la planète.


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