N° 23, octobre 2007

Enfance de Nathalie Sarraute : une autobiographie contournée, évitée et pourtant renouvelée


Samira Fakhâriyân, Sommayeh Djabbâri


Aujourd’hui comme hier à l’école communale, je n’aime pas ces étalages de soi-même et je n’ai pas l’impression qu’avec Enfance je me suis laissée aller. Comme dans Tropismes, ce sont plutôt des moments, des formes de sensibilité. Je n’ai pas essayé d’écrire l’histoire de ma vie parce qu’elle n’avait pas d’intérêt d’un point de vue littéraire, et qu’un tel récit ne m’aurait pas permis de conserver un certain rythme dans la forme qui m’est nécessaire." [1]

Nathalie Sarraute est âgée de quatre-vingt-trois ans lorsqu’elle publie cette œuvre autobiographique où elle applique à ses souvenirs d’enfance la méthode d’investigation, comme dans ces ouvrages romanesques. Dans cette œuvre, Nathalie Sarraute tente de trouver l’enfant qu’elle fut entre deux et douze ans. Natacha, surnommé "Tachok", est une enfant ballottée entre deux pays (la France et la Russie), et de ce fait partagée entre deux langues. De plus, ses liens affectifs oscillent entre ses parents : une mère lointaine et de plus en plus distante qui est restée à Saint-Pétersbourg et qui a avec sa fille des relations presque indifférentes, et un père attentif, exilé à Paris, auprès de qui s’interpose cependant une belle-mère d’une froideur souvent perfide et que sa mère lui interdit d’appeler Maman-Véra.

Dans ce livre, il ne s’agit pas d’un récit strictement chronologique mais d’un texte qui regroupe en 70 petites et brèves séquences discontinues des souvenirs-sensations. Chaque séquence explore les soubresauts de la conscience de la fillette : répulsions et passions enfantines, joie, tristesse, angoisse provoquée par une phrase, un geste, un mot…, les tropismes qui provoquent une réaction positive ou négative chez la petite Nathalie.

L’une des originalités de ce livre réside dans le dédoublement de la narratrice. Deux voix y présentent des événements de l’enfance : l’une raconte (le " je "), l’autre critique et observe en remettant en cause l’authenticité d’une telle entreprise qui consiste à recomposer le passé. Cette voix pourchasse les stéréotypes, se gausse de la joliesse dans laquelle glisserait aisément tel ou tel épisode ; ce qui conduit à préciser le jeu entre le personnage enfant et le narrateur adulte. Grâce à ce système des deux voix, Sarraute déjoue les pièges ordinaires de l’autobiographie.

Le titre choisi s’inspire d’une tradition littéraire russe : Enfance de Tolstoï en 1852 et Enfance de Gorki en 1913.

A première vue, Enfance semble aller à l’encontre des recherches antérieures de l’écrivain, fondées sur l’exploration de "tropismes". [2] Le souvenir d’enfance, par opposition, pourrait apparaître comme du déjà nommé, du "tout cuit", et la rédaction d’une autobiographie comme un renoncement, une mise à la retraite. Mais la narratrice bouleverse par différents moyens les limites de l’autobiographie traditionnelle et continue la démarche qu’elle avait adoptée dans Tropismes.

Nathalie Sarraute définit ainsi son projet : "J’ai eu envie, simplement, de faire revivre quelques instants qui étaient généralement animés de ces mouvements que je cherche toujours à saisir, parce que c’est eux seuls qui donnent un certain rythme, un certain mouvement à mon écriture et qui me donnent l’impression …qu’elle vit, qu’elle respire." [3] Ainsi on peut lire dans les dernières lignes du livre : "Je ne pourrais plus m’efforcer de faire surgir quelques moments, quelques mouvements qui me semblent encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs blanchâtres, molles, ouatées qui se défont, qui disparaissent avec l’enfance…"

Il s’agit donc pour l’auteur de formuler ce qui était reste informulé, "hors des mots", d’explorer ce qui est "encore tout vacillant". Elle veut fixer, palpiter et "parcourir avec les mots des petits bouts de quelque chose d’encore vivant, avant qu’ils disparaissent" ; et cela pour fixer, peut-être, son identité encore en mouvement.

En recherchant les "tropismes" et les sensations, Nathalie Sarraute suit l’ordre et l’importance qu’ont les événements dans la mémoire. Le temps est traité à rebours de la chronologie réaliste, et cela pour mieux adhérer à la perception enfantine. La durée des événements n’est pas objective mais subjective, retracée de l’intérieur. Un fait, aussi minime soit-il, peut prendre une grande place dans la mémoire en fonction de ce que l’enfant a ressenti. Quelques fois des pans entiers de la mémoire sont obscurcis par un détail qui prend une importance démesurée. Par exemple, l’enfant a tout oublié de son séjour chez ses grands-parents du fait du ton sur lequel leur père leur a parlé lors de leur arrivée : "Mais on dirait que ce moment-là, tellement violent, a pris d’emblée le dessus sur tous les autres, lui seul est resté." [4]

La discontinuité et le morcellement propres à Enfance constituent un facteur de vraisemblance. La notion du temps qu’ont les enfants n’est pas celle des adultes, et ce procédé reflète l’état d’une conscience encore inachevée. C’est ce point de vue que l’auteur-narrateur tente de retrouver : il s’agit de reconstituer la spécificité de cette conscience. Le travail de remémoration glisse ainsi des faits extérieurs vers les mouvements intérieurs, vers les "tropismes" que Sarraute exploite dans son œuvre.

Ainsi, la narratrice adhère aux pensées et aux sensations de l’enfant, dont elle mime le mouvement dans une sorte de monologue intérieur au présent, toujours enchâssé dans le dialogue avec le double.

Le dédoublement de la voix narrative constitue la principale originalité de la forme choisie par Nathalie Sarraute. Elle met en scène le travail de la remémoration à travers le dialogue de deux voix auxquelles le lecteur est confronté dès les premières lignes du texte. Cette deuxième voix assume plusieurs fonctions. Elle aide au surgissement du souvenir, joue un rôle maïeutique forçant la narratrice à aller plus loin, à dépasser les interprétations trop euphoriques, à éviter des "raccords" et des "replâtrages". Le double introduit aussi le soupçon sur l’exactitude du souvenir, sur la sincérité de la formulation. Il met en garde contre l’emphase, le lyrisme, le "tout cuit" de la narration. Il contrôle et éclaire les mécanismes de la mémoire ; bref, il se fait le garant de l’authenticité et de la véracité. [5] Voici quelques exemples :

"-Ne te fâche pas, mais ne crois-tu pas que là, avec ces roucoulements, ces pépiements, tu n’as pas pu t’empêcher de placer un petit morceau de préfabriqué… c’est si tentant… tu as fini un joli petit raccord, tout à fait en accord…

-Oui, je me suis peut-être un peu laissée aller…" (Enfance, p.20)

"-Tu sentais cela vraiment à ce moment ?" (p.39)

"-Fais attention, tu vas te laisser aller à l’emphase…" (p.166)

"En es-tu sure ?" (p.216)

Le texte de Nathalie Sarraute se veut, donc, aussi vrai que possible. L’identité de Sarraute n’est pas encore fixée, elle est en proie à une foule de méditations externes, car en tant qu’enfant, l’autobiographie en devenir ne bénéficie pas encore du recul, de l’objectivité. Comme le dit Lejeune : "Même si ce n’est qu’un mime, ce contrôle (de la voix critique) fait échapper le récit à l’assertion, il lui donne l’allure d’une recherche en mouvement".

Et cette "recherche en mouvement" peut-être conçue comme étant l’équivalent d’une quête identitaire, poursuite typique du processus autobiographique. Car si Sarraute effectue une analyse rétroactive de son enfance en servant de cette seconde voix critique, il est possible de dire qu’elle cherche à recréer ses souvenirs, à redéfinir l’enfant qu’elle a été de façon plus juste. Comme si elle cherchait à défier le tremblé de sa mémoire, comme si en se justifiant elle-même elle parvenait à une identité plus vraie. Elle retrouve peut-être ainsi l’équilibre absent lors de son ballottement entre ces deux pays, ces deux langues et ces figures parentales. [6]

Nathalie Sarraute est un écrivain novateur, selon certains d’avant- garde, et elle aborde là un genre classique apprécié du grand public. Mais surtout, le récit d’un destin accompli semble tout à fait étranger à cet écrivain qui s’est toujours penché sur ce qui va advenir, sur la réalité encore inconnue, sur "le bouillonnement confus où nos actes et nos pensées s’élaborent".

Bien sûr, l’une des originalités du livre réside dans la "dialoguisation" du récit autobiographique. Un dialogue de ce genre n’est ni classable parmi les dialogues intérieurs, qui confrontent les instances psychiques, ni parmi les dialogues extérieurs qui mettraient en présence des interlocuteurs distincts. Il introduit donc la fiction et l’allégorie au niveau de la narration, sinon à celui du narré. Cependant, cette forme du dialogue permet à l’auteur d’éviter la brutalité de l’autobiographie littérale. Elle offre surtout une stratégie victorieuse à l’égard du lecteur, dont toutes les objections sont programmées, désarmées, surmontées par la voix du double. L’autobiographie est ici contournée, évitée et pourtant renouvelée.

Bibliographie :
- Decote, George (Dir.), Itinéraire littéraire XXème siècle, Hatier, Paris, 1991.
- Dugast-Portes, F., sous la direction de Mitterand, H., Le nouveau roman : Une césure dans l’histoire du passe, Nathan Université, 2001.
- Lecarme J. et Lecarme-Tabone E., Autobiographie, Armand Colin, 2004.
- Lestot, A., L’autobiographie (de Montaigne a Nathalie Sarraute) - groupement de textes (oral de français), Hatier, Paris, 1993.
- Sarraute, Nathalie, L’Ere du Soupçon : Essais sur le Roman, Paris, Gallimard, 1956.
- Sarraute, Nathalie, Enfance, Paris, Gallimard, 1983.
- Viegnes, M., Profil littérature, histoire littéraire : Le théâtre : Problématiques essentielles, Hatier Parascolaire, 2001
- Lire, juin 1983, No.94.

Notes

[1Nathalie Sarraute, "Entretient avec Pierre Boncenne", Lire, n°94, juin 1983, p. 90.

[2Le premier texte de N.S., publié en 1939, est intitulé Tropismes. Pour Nathalie Sarraute, les tropismes (ce que l’on a aussi appelé sous-conversation) sont ces "mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est impossible de définir. Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence." (Sarraute, L’Ere du soupçon : Essais sur le roman)

[3Transcription de l’entretien initial, Enfance, Audilivre, Audivis, 1986

[4Sarraute, Nathalie, Enfance, Paris, Gallimard, 1983, p.56

[5Voir L’autobiographie de Jacques Lecarme, Eliane Lecarme-Tabone . p. 202


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