N° 104, juillet 2014

Une famille kurde de Kermânshâh


Mireille Ferreira


Lorigine exacte des Kurdes pose question. Xénophon, historien grec de l’Antiquité, mentionne la présence de Kardukos combattant les Grecs dans la région de la Mer Noire, vers 400 avant J.-C. D’autres historiens pensent qu’ils descendent des Mèdes ou des Scythes à l’époque de l’empire perse de Cyrus et de Darius (entre 550 et 330 avant J.-C.) ou encore, qu’ils seraient descendants des Parthes apparus au IIIe siècle avant J.-C. au nord-est de l’Iran. Tous s’accordent cependant à dire que les Kurdes forment une population refuge regroupée dans les montagnes du plateau anatolien et dans la chaîne des Monts Zagros pour échapper aux invasions et persécutions dont elle faisait l’objet.

Le Kurdistan, zone de peuplement kurde, s’étend entre quatre Etats du Proche et du Moyen-Orient, la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. Des communautés kurdes vivent également dans les républiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan. Par ailleurs, une diaspora kurde existe en Europe et aux Etats-Unis. Au total, la population kurde à travers le monde est estimée, en dehors de toute statistique officielle, à environ 32 millions d’individus. A elle seule, la République islamique d’Iran compte environ 8 millions de Kurdes, soit environ 10 % de la population iranienne. Il s’agit de la plus grande communauté kurde après celle de Turquie.

La société kurde d’Iran, organisée à l’origine en tribus nomades, connut une importante mutation depuis le XXe siècle, quand Reza Shâh Pahlavi, attaché à affaiblir l’autorité des chefs de tribus nomades pour assurer celle du pouvoir central, mit en place une politique d’exil des tribus et d’élimination de leurs chefs, qui eut de graves conséquences sociales et culturelles aboutissant à l’abandon progressif du nomadisme.

Kurde de Sanandaj.
Photos : Mireille Ferreira

La famille de Sarah, héritière de la tribu Kalhor - durement réprimée elle aussi sous la dynastie Pahlavi - habite Kermânshâh, capitale de la province iranienne du même nom, située dans les monts Zagros jouxtant la frontière irakienne. Cette province est peuplée d’environ 1,5 million de citoyens iraniens kurdes, dont environ 800 000 pour la seule ville de Kermânshâh. Sur le plan religieux, les membres de la tribu Kalhor [1] sont des Alévis se rattachant au chiisme duodécimain à travers le sixième Imâm, Dja’far Sâdeq. Parmi les groupes kurdes, on trouve en Iran les tribus Dinavari, Djâf, Djomour, Malekshâhi, Sandjâbi, Zarduli, Lak. Les membres de cette dernière - les Laks - sédentarisés après la guerre contre l’Irak, sont issus d’un métissage de Loris, appartenant aux tribus de la région du Lorestân, et de Kurdes. Tous les hommes de la petite ville de Kâmiârân, située à 50 km au nord de Kermânshâh, portent le shalvar-e djâfi, pantalon bouffant de la tribu Djâf, alors que les femmes portent des robes aux couleurs vives.

Contrairement aux communautés kurdes d’Irak et de Turquie, celle d’Iran est bien intégrée. Sous l’influence soviétique, un épisode séparatiste a bien vu le jour en 1946 au Kurdistan iranien, aboutissant à la création de l’éphémère république de Mahâbâd, mais il a rapidement été réprimé. La plupart des Kurdes iraniens parlent persan. Les femmes kurdes d’Iran occupent une place particulière dans la société. A la fin de sa scolarité à Kermânshâh, Sarah est partie faire ses études et travailler à Téhéran, avec l’assentiment de ses parents. Lorsqu’on évoque avec elle son appartenance, elle se considère davantage iranienne que kurde, se qualifiant elle-même en riant de « kurde en plastique », ajoutant qu’elle ne parle pas le kurdi [2], même si elle le comprend. Il n’en reste pas moins que son nez harmonieusement busqué et ses yeux en amande témoignent de son appartenance ethnique. Massoumeh, la mère de Sarah, est à la tête d’un atelier de couture qui participe pleinement aux revenus de la famille.

Costumes traditionnels kurdes exposés à la maison Asef, Musée anthropologique de Sanandaj

Shâhrokh, le père de Sarah, parle le kurdi avec ses amis mais pas en famille où l’on parle persan, comme dans de nombreux foyers de Kermânshâh. Il est sincèrement croyant mais fréquente peu la mosquée, comme la plupart des shiites alévis qui se distinguent par leur non-dogmatisme. Il pratique le jeûne du ramadan, autant par souci d’hygiène de vie, que par religion. Il fréquente régulièrement le zourkhâneh - la maison de force, populaire sur tout le territoire iranien - qu’il a aménagé avec quelques amis de son quartier, pour entretenir sa forme de quinquagénaire. Comme tous les hommes du voisinage, il aime rencontrer ses amis autour d’un jeu de takht-e nard, proche du backgammon, qui se joue dans une des jolies boîtes de bois précieux fabriquées par les nombreux artisans de Sanandaj, capitale de la province voisine du Kurdistan d’Iran. Pendant la guerre contre l’Irak (1980-1988), il s’est battu pendant un an dans les montagnes de Sanandaj, témoignant de son attachement à son pays et de la réputation de courage et de combativité attribuée aux combattants kurdes. Kermânshâh, en première ligne des combats - elle est située à moins de 120 km de la frontière irakienne - a beaucoup souffert pendant cette guerre, y compris après le cessez-le-feu, quand les Moudjahidines iraniens, membres du groupe terroriste du même nom, réfugiés en Irak et qui ont combattu aux côtés de Saddam Hussein dans l’espoir qu’il les aiderait à renverser la République islamique d’Iran, sont passés à l’offensive en envahissant la province de Kermânshâh. A cette époque, la ville a été abandonnée par une grande partie de ses habitants fuyant les terroristes, rapidement remplacés par des campagnards, pauvres et peu éduqués. Au plus fort des combats, la famille de Sarah a dû évacuer sa maison par sécurité et a vécu six mois avec d’autres familles dans son verger situé dans les faubourgs de la ville. L’hiver venu, la famille a fini par partir à Téhéran où elle est restée deux années. A présent, ce verger est gardé par un vieux jardinier qui le cultive et entretient les arbres fruitiers.

Bazar de Kermânshâh

Sur la route menant à Sanandaj, il n’est pas rare d’apercevoir une tribu nomadisant, une file impressionnante d’ânes portant ses biens, perpétuant le mode de vie semi-nomade des Kurdes dont certains clans, encore de nos jours, passent l’hiver dans leur village et se déplacent au printemps avec leurs troupeaux vers les pâturages de montagne.

Bibliographie :
- « Les Kurdes, Destin héroïque, destin tragique » de Bernard Dorin (Entretien avec Julien Nessi, journaliste - Préface de Gérard Chaliand), éditions Lignes de repères.

Notes

[1Sur l’histoire de cette tribu, voir l’article d’Alirezâ Goudarzi « Les tribus nomades et la politique » paru dans le n° 54 de La Revue de Téhéran daté de mai 2010.

[2Sur la langue et les dialectes kurdes, voir l’article de Mireille Ferreira « Le kurde, langue du peuple des montagnes » paru dans le n° 52 de La Revue de Téhéran daté de mars 2010.


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