N° 104, juillet 2014

Louvre Abu Dhabi, Naissance d’un musée
Exposition au musée du Louvre, Paris
2 mai-28 juillet 2014


Jean-Pierre Brigaudiot


Du luxe

Il est ici question d’un musée qui ouvrira ses portes l’année prochaine à Abu Dhabi, en étroite coopération avec le musée du Louvre de Paris, ce dernier assurant le rôle de conseiller en muséologie. Très généralement, le musée, en tant qu’institution, a changé depuis quelques décennies, beaucoup changé. Il n’est certes plus un lieu poussiéreux et archaïque où somnolent de rares gardiens esseulés, où passe un discret et peu nombreux public de spécialistes et étudiants en art.

Affiche de l’exposition Louvre Abu Dhabi, Naissance d’un musée

Le musée d’aujourd’hui est une entreprise publique, privée ou mixte qui gère et accroit une collection, développe des stratégies commerciales autant que culturelles, avec une industrie d’objets dérivés où se mêlent cartes postales, livres, catalogues, reproductions, bijoux de pacotille, objets des plus divers, restaurants et cafés. Mais aussi, le musée se loue pour des manifestations plus ou moins prestigieuses, souvent peu culturelles, bénéficie de mécénats très divers, s’associe à d’autres établissements, s’exporte, se clone. Ainsi, il y a peu s’est ouvert le Louvre-Lens, Lens étant une petite ville du nord de la France, tout comme dans l’est de la France, s’est ouvert, un peu plus tôt, le Centre Pompidou-Metz. Avec le Louvre Abu Dhabi nous assistons, à travers cette exposition, à une opération de médiatisation, opération d’envergure, puisque le label Louvre sert de caution. C’est une autre et nouvelle aventure, que celles du Louvre-Lens et de Pompidou-Metz, qui prend corps, plutôt sur la base préalable d’un dialogue entre deux cultures très différentes, celle de la France ou plutôt de l’Europe et celle de ce petit émirat du monde arabe et, cela va de soi, de religion majoritairement musulmane. Mais nous verrons que l’ambition de ce musée est de rassembler et faire se rencontrer des cultures très différentes, et des histoires culturelles et religieuses non moins différentes. L’exposition qui se tient au Louvre, à Paris, a pour but de donner au public une idée de ce que sera ce Louvre Abu Dhabi, en tant que musée, des modalités d’une collaboration, des œuvres qui y seront présentées, de choix significatifs, des partis pris d’un Etat.

L’exposition reflète assurément le luxe époustouflant de cet émirat, luxe généré principalement par l’exploitation du pétrole et du gaz. Les images diffusées dans l’exposition, concernant Abu Dhabi montrent ce luxe inouï d’une architecture et de cités ultra modernes, avec des tours immenses et magnifiques, avec des paysages verdoyants dans un territoire parfaitement désertique. Et le Louvre Abu Dhabi, le musée, s’annonce comme une folie, davantage financière qu’architecturale. Le luxe est là, omniprésent, sans alternative, sans revers de la médaille. Un fantasme absolu. Ainsi perçu, Abu Dhabi donne à penser aux fameuses cités mythiques de l’antiquité du Moyen Orient, de la Mésopotamie, de la Perse, cités tellement magnifiques et puissantes, qui pourtant se sont effondrées, conquises, soumises, ruinées, désertées, ensevelies dans les sables…

Vanité des vanités, dit l’ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. L’ecclésiaste, 1.2.

Pouvoir de l’argent où le somptuaire, la dépense démesurée se compensent dans l’alibi culturel pour montrer un peu des trésors de l’art de l’humanité. Objectif d’universalité donc.

Bâtiment du Louvre Abu Dhabi conçu par l’architecte français Jean Nouvel

Le lieu

L’architecte est Jean Nouvel, un français, en quelque sorte architecte officiel, auteur, à Paris, d’un certain nombre de musées comme l’Institut du Monde Arabe, la Fondation Cartier, le Musée du quai Branly. Reste à espérer que le bâtiment du Louvre Abu Dhabi soit plus accueillant et adapté aux œuvres que ne le sont les musées cités ci-dessous. L’œuvre architecturale qu’est le musée d’art n’est pas toujours disposée à partager son statut avec ce qu’elle est supposée recevoir, les œuvres des collections. La maquette présentée au Louvre montre un ensemble de bâtiments évoquant la ville arabe traditionnelle, plate et basse, faite de volumes géométriques orthogonaux, le tout couvert d’une coupole blanche aplatie et ajourée à l’instar des moucharabiés, comme ceux mis en place, autrement, par le même architecte, à l’Institut du Monde Arabe. La maquette ne permet pas vraiment de se représenter ce que sera, à l’usage, ce musée, question d’échelle, question de parti-pris. On montre l’architecture, pas la fonction. Ici, s’affirme néanmoins la volonté de Jean Nouvel d’intégrer, en une évidente postmodernité syncrétiste, certaines des caractéristiques de l’architecture arabo-musulmane traditionnelle.

Le projet d’un musée universel

Cette toile fait partie d’un ensemble de neuf tableaux de Cy Twombly (Lexington, Virginie, 1928 –
Rome, 2011).

La collection propre du musée d’Abu Dhabi étant en voie de constitution, les œuvres présentées seront d’abord celles déjà acquises, et d’autre part issues de collections françaises, issues du musée du Louvre mais aussi de musées comme celui d’Orsay, du Musée National d’Art Moderne Centre Georges Pompidou, du musée Guimet, de la Bibliothèque Nationale, du Musée des Arts Décoratifs et de Versailles. Musée universel dans son ambition, dialogue entre les cultures - celles du passé ne posent que peu de problèmes en termes de dialogue. Les œuvres, qui pour le moment représentent déjà un certain nombre de cultures, sont choisies pour que cet émirat apparaisse comme un épicentre, un lieu d’échanges entre les cultures et les civilisations, ce qui d’une certaine manière est le cas en raison de sa localisation, et davantage depuis que le pétrole coule à flots. L’exposition d’aujourd’hui, au Louvre, témoigne d’une ambition d’universalité, ambition de rassembler ce qui est dissemblable et de montrer ce qui se ressemble, dans l’histoire et par les appartenances religieuses quant à ce que sont les œuvres. Et, au-delà de ce que sera ce musée d’Abu Dhabi au plan de sa capacité à exposer les œuvres dans les meilleures conditions possibles de réception, donc de sa qualité muséale, il y a cette promesse d’un regard sur les arts de civilisations aussi différentes qu’éloignées géographiquement. D’un regard ouvrant sur une mutuelle curiosité et compréhension de l’autre, du peuple qui pratique une autre religion, a une autre philosophie, une autre vision du monde, de la société, de la vie.

Exposition Louvre Abu Dhabi, Naissance d’un musée

Ce que montre l’exposition Louvre Abu Dhabi, Naissance d’un musée, rassemble des œuvres historiques et préhistoriques régionales, appartenant à l’aire géographique où se trouve ce tout petit pays, c’est-à-dire la péninsule arabique et son voisinage, l’Iran, la Mésopotamie, l’ex aire ottomane, le Pakistan et l’Afghanistan. Et plus loin, vers l’ouest, la Grèce, Rome, et vers l’est, l’Inde, la Mongolie, la Chine, le Japon, en passant quelques prélèvements en Afrique. Si les premières salles de cette exposition du Louvre laissent penser que le musée d’Abu Dhabi serait archéologique, le parcours de visite dément cette première impression due à l’organisation chronologique.

Cette statuette est l’une des plus belles de la série des 40 « princesses » de Bactriane, (Asie centrale, fin du IIIe – début du IIe millénaire av. J.-C.)

Traversée du temps humain

Car, en effet, l’exposition traverse autant les frontières et les continents qu’elle est un voyage dans le temps. Telle figure d’Asie centrale, dite de « Princesse de Bactriane », datée de la fin du troisième millénaire av. J.-C., côtoie un bracelet aux figures de lions, en provenance d’Iran et daté des huitième/septième siècles av. J.-C. Quelques sculptures romaines, une tête de Buddha en provenance du Henan, un Shiva dansant en provenance d’Inde du sud… Et des œuvres de la Renaissance en Europe, une Vierge à l’enfant de Bellini du quinzième siècle, des miniatures de la peinture indienne et iranienne qui permettent de mieux identifier les caractéristiques de l’une et de l’autre. Et ainsi, d’œuvre en œuvre jusqu’à un parti-pris de cette collection du futur musée d’Abu Dhabi d’aller jusqu’à inclure quelques œuvres représentatives de l’art moderne, en passant par le dix-neuvième siècle et la photographie à ses débuts. Quelques figures humaines d’origine africaine paraissent comme hors du temps, à la fois archaïques et modernes, compte tenu de cet art africain dont s’est emparé l’art du vingtième siècle, avec notamment Picasso et le cubisme. Le vingtième siècle est donc là, avec une œuvre de Picasso, une autre de Magritte, un tableau géométrique de Mondrian, un mobile de Calder et peut-être assez peu convaincante, cette série de toiles de 2008 de Cy Twombly, des sortes d’écritures claires sur fond bleu ; ce n’est assurément pas le meilleur de l’œuvre de Twombly.

Ce bracelet en or aux figures de lions a été façonné voici près de 3000 ans dans la plus pure tradition de la représentation animalière caractéristique de l’art de l’Iran ancien (Iran, Ziwiyé, VIIIe - VIIe siècles
av.
J.-C.)

Une promesse à tenir

Ce musée est encore, mais pour peu de temps, à l’état de promesse. Fondé sur l’intention fort louable de nouer ou renouer un dialogue entre les civilisations à travers un ensemble d’œuvres du patrimoine artistique humain, il témoigne d’un esprit d’ouverture et de tolérance toujours trop rare, et d’une prise de risque. Car la connaissance de l’autre, ne serait-ce qu’à travers des œuvres d’art, change immanquablement celui qui l’acquiert. Si la collection présentée au Louvre apparait comme quantitativement restreinte, peut-être n’est-ce pas vraiment la question qui se pose aujourd’hui. La naissance de ce musée est sans nul doute et avant tout un symbole en ce sens que son ambition culturelle va bien au-delà de tout ce que peuvent présenter les musées du Moyen-Orient. Reste à faire vivre ce musée, à le gérer, à en développer les collections et les activités médiatiques conduisant les publics à les apprécier et comprendre. Toujours est-il que cette entreprise conduite ici mérite l’attention, en une région du monde où l’on parle plus souvent d’armements que d’art.

Archéologue turc et peintre, fondateur du musée archéologique d’Istanbul, Osman Hambi Bey (Istanbul, 1842 – île de Galatasaray, 1910) fut un des premiers à défendre l’histoire ancienne et l’archéologie en Turquie.

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