N° 17, avril 2007

Le Nouveau Roman et le cinéma : personnage et description


"Le Goût de la cerise" d’Abbâs Kiârostami et "Dans le Labyrinthe" d’Alain Robbe- Grillet

Zohreh Mehdizadeh


Le Nouveau Roman a réduit le personnage au degré zéro : celui-ci n’a ni nom, ni famille, ni passé. Bien souvent, le personnage en question est ramené a un " je " anonyme, voire à une insignifiante initiale. L’absence d’une épaisseur sociale, physique, ou encore historique a marqué très certainement, dès les années 50, la crise d’identité dans le roman. Ainsi l’espace du Nouveau Roman devient-il le lieu de la perte d’identité et de l’obsession sexuelle. La société de loisirs, la libération des mœurs et le culte de l’entreprise ont plongé les individus de cette époque dans l’angoisse.

ROBBE-GRILLET

Robbe-Grillet, l’un des fondateurs du Nouveau Roman, est allé jusqu’au bout de cette dé-personnification. Ses personnages, en proie à des crises, n’ont ni psychologie, ni individualité. Robbe-Grillet a supprimé la caractérisation du personnage. Dans son roman intitulé Dans le Labyrinthe, le personnage principal est un soldat réduit à une ombre et à l’incarnation d’une certaine condition humaine. I1 n’a gardé de 1’humain que le comportement gestuel : un personnage - silhouette sans intériorité ni passé, sans identité ni caractère. Il se dévide de l’intérieur. C’est bien la crise du personnage qui est exprimée au travers de cette œuvre. Dans le Labyrinthe est l’histoire d’un soldat quelconque qui est placé sur une échelle de temps indéterminé. Nous savons seulement que c’est le jour d’une défaite. Il traîne dans les rues et meurt sans transmettre de message. Le soldat porte un numéro de matricule qui ne lui appartient même pas. On ne sait rien de sa vie. Toutes ces indications montrent aux lecteurs, plutôt habitués à des lectures traditionnelles, que sont belles et bien finies, ces longues descriptions à la Balzac qui menaient à la compréhension d’un personnage et à la clarté d’une intrigue. Avec l’apparition du Nouveau Roman, le personnage qui occupait la place centrale dans le roman du XIXème siècle, est tombé dans une voie de dépérissement : il n’a désormais ni nom, ni famille, ni passé.

KIAROSTAMI

La comparaison de Dans le Labyrinthe avec Le Goût de la cerise de Kiârostami montre bien que ce film contient certains traits caractéristiques du Nouveau Roman. Acteur dépourvu d’intériorité, le soldat de Dans le Labyrinthe, tout comme les autres personnages de Robbe-Grillet, n’est plus régi par la psychologie traditionnelle. Il n’est donc plus le point central de l’histoire et devient une sorte d’image peinte, sans autres dimensions que celles des pages du livre. Le lecteur perdu dans les détours du labyrinthe ne cesse de se retrouver face au tableau noir et blanc d’où sortent tous les personnages du roman. C’est lui qui doit remplir les points ambigus du livre. Le film Le Goût de la cerise raconte l’histoire d’un homme pessimiste et désespéré qui veut se suicider pour fuir le monde. Au cours du film, nous voyons le close-up du protagoniste du film (Badï) mais rien de ses pensées ni de son intériorité. Pourquoi veut-il se suicider ? Nous n’en saurons rien. C’est un film sans aventure passionnante qui exige le regard du spectateur pour se constituer. En laissant ambigu tout ce qui était considéré comme le fondement du cinéma anecdotique, Kiârostami nous donne l’opportunité d’affronter seul l’intrigue du film. Nous ne devons attendre de sa part aucune aide. Dans les films classiques, l’évolution dans les comportements des personnages face à des situations données permettait de les connaître, de les comprendre et d’évaluer leur personnalité. Maître de ses personnages, le réalisateur faisait d’eux le représentant de ses propres désirs et caprices. Il les rendait aimables ou détestables, aux yeux des spectateurs, selon son bon vouloir. Mais Kiârostami, comme Robbe-Grillet, ne pénètre pas l’âme de ses personnages. Il ne les décrit pas et tente même de les réduire à un élément commun. Ses personnages se réfèrent en effet à tous. Ces êtres inconnus sont le miroir de tout le monde.

Enfin, dans l’univers de Robbe-Grillet, la description acquiert un nouveau statut. Dans le Nouveau Roman, l’auteur supprime en effet conjointement la fonction ornementale et symbolique de la description. Celle-ci n’a plus la charge de refléter certains états d’âme et misères sociales. Robbe-Grillet prend l’objet et les façonne devant nous comme dans un miroir. Ces objets sont là pour orienter l’imagination du narrateur. Ainsi la description du tableau, au début de Dans le Labyrinthe, sert-elle à déclencher l’imagination. Ce tableau est le passage par où nous pouvons pénétrer l’univers fictionnel du livre. Ses objets ne sont plus des outils et, en les privant de leurs fonctions premières, Robbe-Grillet les éloigne de toute possibilité métaphorique. En revanche, la description des objets se fait différemment chez Kiârostami. Il profite de la mise en scène et du décor, dès qu’il perçoit la faiblesse des dialogues. Le Goût de la cerise est un film sur l’angoisse de la vie et sur la mort. Aucun mot ne pourrait nous placer dans une atmosphère empreinte de tant de pessimisme. Seul une couleur le peut ; dans le film en l’occurrence, il s’agit du gris. La moitié du film est dénuée de tout signe de vie, la nature n’apparaissant pas au début. L’espace cinématographique est donc occupé par le monde inanimé. La nature se fait entendre, dès lors que la voix du vieil homme turc, Baghéri, résonne. Ses propos relatent la beauté de la vie. Par conséquent, les objets de Kiârostami ne sont pas de simples surfaces colorées et lorsqu’ils apparaissent, c’est pour préciser les points ambigus du film.


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