N° 17, avril 2007

Entretien avec

Kâzem Motamed Nejâd
le père des sciences de la communication en Iran


Afsaneh Pourmazaheri, Farzâneh Pourmazâheri


"L’ère de la communication, ou la prédominance de l’abstrait sur le concret"

Monsieur le docteur Kâzem Motamed Nejâd est sans aucun doute l’un des précurseurs des sciences de la communication en Iran. Grâce à lui et à ses efforts inlassables nous avons pu, durant des années, jouir des dernières avancées dans le domaine des sciences et des techniques de la communication élaborées hors de l’Iran. Il est actuellement le président de l’Association Iranienne pour les Études sur la Société de l’Information et professeur des Sciences de la Communication à l’Université d’Allâmeh Tabâtabâi.

Afsâneh POURMAZAHERI : Que signifient "les sciences de la communication" ? A quels domaines se rattachent-elles ?

Dr. Kâzem MOTAMED NEJAD : De nos jours, on reconnaît cette discipline comme celle des sciences de l’information et de la communication. Avant la Révolution islamique, nous avions fondé une faculté des sciences des communications sociales. En fait, c’est une science construite à partir de l’ensemble des autres sciences. Les Français la reconnaissent comme une "discipline" indépendante, tandis que d’autres en parlent davantage comme d’un "domaine". En France, dès les années 1970, les sciences de l’information et de la communication ont pris place parmi d’autres disciplines dont l’économie, le droit, la gestion, les sciences politiques (et de façon plus générale, les sciences sociales). Nous pouvons donc étudier cette science en admettant que les sciences de l’information et de la communication trouvent leurs origines dans des disciplines très variées. L’une est le journalisme. Sous l’influence des évolutions technologiques, qui ont abouti à l’apparition de la radio, du cinéma et de la télévision, un grand nombre de professeurs-journalistes ont étudié et classifié peu à peu les autres formes de presse. Cela veut dire qu’à part la presse elle-même, considérée comme média public, on a catégorisé d’autres sortes de presse comme la presse écrite, la presse radiophonique et la presse audio-visuelle. Ainsi, on a accolé des adjectifs au mot "presse" originel. Nous aussi, durant les premières années de notre activité dans cette faculté, nous nous sommes servis des mêmes mots ; presse écrite, presse radiophonique, presse audio-visuelle et presse cinématographique. Mais ensuite, nous avons mis de côté leur usage et nous nous sommes contentés de dire tout simplement la radio, la télévision, le cinéma et plus tard l’Internet ou les communications électroniques et ainsi de suite. Nous avons commencé notre travail par le journalisme et la communication publique. En 1967, nous avons fondé une faculté baptisée Institut Supérieur de la Presse et des Communications Publiques. Quatre ans plus tard, en 1971, quand les premiers étudiants se sont spécialisés en la matière, elle est devenue la Faculté des Sciences de la Communication Sociale. Par la suite, nous avons supprimé le mot "social".

Kâzem Motamed Nejâd

Aux États-Unis, les études de communication ont pris leur essor au travers des cours de communication orale, surtout après la Première Guerre Mondiale. Certains professeurs américains se sont spécialisés dans ce domaine en partant des connaissances sociologiques ou économiques, comme ce fut le cas pour Herbert Schiller ou pour l’iranien Majid Tehraniân. Les Français, eux, sont partis du droit. Ainsi, l’un des avantages de cette discipline est que les étudiants des autres domaines tels que la sociologie, l’économie, le droit, les sciences politiques et le journalisme peuvent facilement étudier cette discipline. Il est à signaler qu’en 1980 aux États-Unis, il y eut plus d’étudiants en sciences de la communication que dans les autres disciplines des sciences sociales.

Farzâneh POURMAZAHERI : Dans quel pays les sciences de la communication sont-elles nées ? Quelles ont été les raisons de son apparition ?

Dr. M.N. : Les États-Unis en ont été les précurseurs. Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle et après la guerre de Sécession, l’enseignement du journalisme fut établi dans les universités non gouvernementales. Ensuite, cette discipline fut développée dans les universités gouvernementales de New York et d’autres grandes villes. Puis, en 1906, l’Ecole Supérieure de Journalisme fut inaugurée à Columbia. A cela s’ajoutèrent progressivement d’autres universités dont celles de Missouri, Wisconsin, Illinois et Stamford. Il faut garder à l’esprit qu’aux États-Unis, les sciences de la communication étaient un mélange de journalisme et de communication orale. Après la Seconde Guerre Mondiale, la plupart des pays ont suivi les méthodes appliquées aux États-Unis tandis qu’en Iran, nous avons davantage adoptées celles élaborées en France. En septembre 1964, nous nous sommes occupés de la mise en place des premiers cycles supérieurs de journalisme dans le journal Keyhân. A la suite de cela, l’Institut Supérieur de la Presse et des Communications Publiques ouvrit ses portes en 1967. Nous avions alors demandé à Jacques Leaute, directeur du Centre International d’Enseignement Supérieur du Journalisme de l’Université de Strasbourg, d’inaugurer ces cours. Bref, nous avons adapté les programmes des universités françaises à l’Iran, surtout ceux du Centre de l’Institut de Presse et du Centre de Formation des Journalistes.

A.P. : Nous remarquons ces jours-ci que plus la technologie et les moyens de communication se développent, moins les individus tendent à communiquer réellement entre eux. Qu’en pensez-vous ?

Dr. M.N. : Naturellement, la vie traditionnelle d’autrefois diffère de celle de notre époque moderne. Au sein des tribus, dans les villages et dans les petites villes, les relations humaines sont plus directes et plus intimes ; ce qui constitue la meilleure forme de communication humaine. A la suite du processus d’industrialisation et d’urbanisation, des villageois ont émigré vers les villes à la recherche d’un travail. Il fallait donc qu’ils sachent lire des adresses, ce qui les a poussés à apprendre les chiffres. Le système éducatif s’est progressivement développé. A la suite de l’avènement de médias comme la radio, la télévision et le cinéma - disons les médias indirects, les exigences socioculturelles se sont à leur tour modifiées. A part la radio, la télévision et la presse que l’on appelle aujourd’hui "médias traditionnels", de nouveaux médias tels que le portable, l’Internet, le satellite et la fibre optique ont été inventés. L’important est la manière de s’en servir et l’effet qu’ils produisent. Globalement, on peut dire que la majorité de la population s’attache plutôt aux médias traditionnels ou en d’autres termes aux médias audiovisuels, tandis que les gens lettrés se penchent davantage sur les sources écrites présentes dans les livres, les journaux, ou sur Internet. Ce dernier comprend en soi tous les avantages des médias audiovisuels et des sources écrites. Voilà pourquoi notre époque a été qualifiée d’"ère de l’information".

F.P. : Mais cela a également des effets négatifs…

Dr. M.N. : Bien sûr. Au moins, la télévision et la radio rassemblaient les membres de la famille qui écoutaient ou regardaient les nouvelles ensemble, pour parfois en discuter après. Depuis l’invention d’Internet, les individus se sont retirés de plus en plus dans leur solitude. Ils communiquent avec des inconnus du monde entier, tandis qu’ils s’éloignent des membres de leur propre famille. Voilà ce que nous éprouvons chacun dans la vie quotidienne.

A.P. : Quelles sont les relations existantes entre les sciences de la communication et les autres sciences ?

Dr. M.N. : Comme je l’ai évoqué, les sciences de la communication trouvent leurs racines dans les principes des autres sciences. Prenons par exemple le rapport entre la littérature et la communication. En principe, le contenu de la communication est une sorte de littérature. Les relations ne sont établies que par l’intermédiaire de la conversation, de l’écriture et au travers de leur diffusion. Elle a donc un rapport direct avec la littérature et la culture. La communication a toujours été l’un des facteurs de l’évolution des sociétés. De même, elle a elle-même évolué avec l’histoire et la société humaine. C’est pourquoi on distingue les différentes étapes dans la civilisation humaine : d’abord celle de la communication orale, puis celle de la communication imprimée, puis de la communication électronique, notamment au travers de la radio et de la télévision. A ce propos, le docteur Mohseniân a ajouté dans son livre L’Iran des Quatre Galaxies de la Communication l’étape de la communication écrite, qui précède celle de la communication imprimée. Vous voyez combien le lien entre les sciences en question est étroit. De ce fait, quand nous enseignons les sciences de la communication, nous parlons également de l’économie de la communication, du droit de la communication, de l’histoire de la communication, de la gestion de la communication, de la sociologie de la communication, de la psychologie de la communication et finalement de la communication internationale. Dans cette perspective, les sciences de la communication sont l’un des domaines interdisciplinaires dont l’importance s’accroît de jour en jour.

F.P. : Qu’est-ce que le "village global" ? Qu’entendons-nous par la notion de "globalisation" ?

Dr. M.N. : Cette expression fut utilisée pour la première fois par Marshall MacLuhan au début des années 1960 dans son livre La Guerre et la Paix dans le Village Global. Il y étudie l’évolution de la communication dans la vie familiale puis dans les villages et les bourgs, là où les gens se réunissaient en famille. Les relations étaient intimes et ces villages constituaient de véritables centres de communication. Marshall MacLuhan examine ensuite l’évolution de la communication orale, écrite et électronique. Avec l’invention de l’imprimerie, la sensation visuelle s’est emparée des autres sensations auparavant utilisées dans les communications écrite et orale. Ceci a abouti à une grande crise dans les universités, de telle sorte qu’au lieu d’écouter une seule personne lisant un livre, chacun possédait désormais son propre livre. La vie a donc dévié de son ordre précédent. Néanmoins, MacLuhan promet la renaissance des villages intimes grâce à l’apparition des nouveaux médias. Aujourd’hui sa promesse se réalise, même s’il n’avait guère prévu la généralisation de l’Internet, qui est très vite devenu le média le plus utilisé et le plus rapide. Cette nouveauté a beaucoup contribué à la grande révolution qualifiée de "globalisation". Le facteur principal de la globalisation est l’économie et les besoins économiques de la société. En outre, la culture et l’importance accrue de sa dimension économique ont joué un grand rôle dans cette évolution. Les technologies modernes de la communication, dont Internet, servent également de moyens de transaction, notamment dans le domaine financier. Donc, les pays en voie de développement comme le nôtre doivent tenir compte à la fois des aspects négatifs et positifs de la globalisation. Privilégier l’aspect positif nous conduit à s’avancer davantage vers la globalisation. A titre d’exemple, notre industrie cinématographique s’est très bien exportée dans le monde, au même titre que celle du Japon ou de l’Inde. Concernant l’aspect négatif, il faut admettre que si ce processus est trop brutal, il risque de porter atteinte à la culture nationale et conduire à une certaine uniformisation. Dans ce cas, les pays dominants exerceraient une influence décisive sur les autres. Il faut donc considérer tous les aspects de ce processus.

A.P. : Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre parcours et de vos activités actuelles ? Comment vous êtes-vous intéressé aux sciences de la communication ?

Dr. M.N. : Je suis né à Birjand. J’y ai étudié jusqu’à la cinquième année de l’école secondaire, puis je suis venu à Téhéran pour y effectuer ma sixième année. J’ai obtenu mon baccalauréat au lycée Marvi. En 1954, j’ai commencé des études de droit à l’Université de Téhéran. Après avoir obtenu ma licence, j’ai participé au concours de doctorat en droit. Mon professeur de droit pénal, le regretté M. Mesbâhzâdeh, était aussi le directeur du journal Keyhân. Un jour, il nous a proposé de collaborer avec eux. Je fus le seul à accepter. En 1957, j’ai donc commencé à travailler pour Keyhân en tant que traducteur de textes français. Quelques mois après, je suis devenu le responsable de la section des nouvelles et articles étrangers. Le docteur Mesbâzâdeh avait l’intention de créer une faculté de journalisme au sein de l’Université de Téhéran. Pour cela, il avait cherché à recruter, en vain, des professeurs étrangers, pour ensuite abandonner le projet. Il croyait qu’il serait préférable d’employer des professeurs iraniens puisque, selon lui, il n’était pas possible d’enseigner le journalisme "traduit". En 1960, il m’a demandé si j’étais prêt à partir en France pour y étudier le journalisme. J’ai accepté et cinq ans plus tard, je suis revenu en Iran. Dès mon retour, nous avons fondé le cycle d’enseignement supérieur du journal Keyhân. Et enfin, en 1967, nous avons fondé l’Institut Supérieur de la Presse et des Communications Publiques.

F.P. : De nos jours, parvenir à un équilibre et à un certain ordre global dans le domaine de la communication constitue un sujet de débat. Est-ce également un idéal accessible ?

Dr.M.N. : La question d’un nouvel ordre global de l’information et de la communication a été lancée pour la première fois dans les années 1970. Concernant ce sujet, j’ai écrit des livres et des articles et j’ai participé à ce débat dès son émergence. Au début des années 1970, sous l’influence des idées critiques formulées par les pays non-alignés, dont l’influence au sein de l’ONU allait croissant, les pays du Tiers Monde ont discuté de la nécessité d’établir un certain équilibre de l’information dans le cadre de conférences à l’Unesco. Ils affirmaient que le modèle unique présenté par les Occidentaux ne pourrait pas être appliqué planétairement et qu’il nuirait au développement de la communication. Dans les années 1950, les sociétés traditionnelles des pays du Moyen Orient subissaient d’importants changements et leurs nouvelles élites souhaitaient faire entrer ces pays dans la modernité. L’Unesco devait les aider à atteindre ce but. Ces pays souhaitaient passer du statut de consommateur à celui de producteur d’information, tout en revendiquant leur indépendance et leur identité nationale. Dès 1974, les pays du Tiers Monde ont essayé de mettre peu à peu en place un nouvel ordre global de l’information et de la communication. Ce travail fut poursuivi jusqu’en 1978 où, à la suite des pressions des États-Unis, le président de cette organisation qui soutenait les intérêts des pays du tiers monde, démissionna. Après plusieurs années et avec la chute de l’U.R.S.S., l’idée d’un nouvel ordre global de l’information et de la communication a progressivement disparu. Mais aujourd’hui, de par l’apparition de la société de l’information et l’émergence de droits concernant les domaines de la communication et de l’information, cet ordre, auparavant revendiqué par les pays du Tiers Monde, est en voie de réapparaître sous une nouvelle forme.

F.A.P. : La Revue de Téhéran vous remercie et vous souhaite une bonne nouvelle année.


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  • Je suis un fervent admirateur de l’effort fait par l’Iran dans la production scientifique, culturelle et technologique pour le monde musulman et l’Humanité entière. Mathématicien de formation je suis ravi de la consécration de Myriam Mirzakhani par la prestigieuse Médaille Fields. L’Iran de Khomeini est désormais sur la bonne voie. C’est le nouveau phare du monde islamique. Bonne continuation, in chaa Allah !

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