N° 17, avril 2007

La protection de l’environnement en Iran : vers un développement réellement "durable" ?


Amélie Neuve-Eglise


Doté de richesses naturelles sans pareilles, l’Iran a subi, au cours du XXe siècle, d’importantes dégradations de sa faune et de sa flore dont un grand nombre furent irréversibles. Si des politiques visant à protéger le milieu naturel ont été progressivement élaborées, elles ont du faire face à de nombreuses contraintes internes et externes qui les ont souvent reléguées au second plan, face à des préoccupations politiques et économiques de court terme. Cependant, les engagements multiples conclus par l’Etat iranien au niveau international au cours des dernières années et l’importante mobilisation de la société civile sur ces questions laissent entrevoir un changement de fond. En outre, la prise de conscience du potentiel touristique représenté par les atouts naturels de l’Iran a motivé la mise en place de tout un lot de politiques coordonnées visant à promouvoir tant bien que mal et malgré la présence d’innombrables obstacles, un développement " durable ".

Des problèmes environnementaux multiples

Une rivière asséchée dans le Sud-Ouest de l’Iran

La surexploitation des ressources naturelles causée par l’industrialisation du pays et l’augmentation rapide de la population a provoqué un fort processus de déforestation et de désertification de son territoire. L’Iran a ainsi subi une baisse drastique de la surface de ses forêts les plus importantes, notamment celles du Zagros et de la mer Caspienne, dont la commercialisation du bois à grande échelle a contribué à décimer les arbres les plus rares. De façon plus générale, la surexploitation des pâturages, la destruction des végétaux, et la pollution des sols ont entraîné la disparition de milliers d’hectares d’espaces verts tout en provoquant un processus d’érosion des sols et de désertification aggravé par la sécheresse de ces dernières années. Ce processus a également provoqué l’assèchement de nombreux lacs, une baisse du niveau de la mer Caspienne, ainsi qu’une diminution globale de la surface des marais. La transformation de milliers d’hectares de zones humides et de réservoirs d’eau naturels en zones agricoles ou industrielles a également induit une réduction drastique des zones humides et végétales. Quant aux étendues d’eau restantes et aux rivières, elles ont été progressivement polluées par les multiples déchets industriels et les déversements d’eaux usées qui ont entraîné l’apparition de nouvelles maladies végétales et animales, causant la disparition des espèces les plus fragiles.

Dans le sud du pays, les opérations d’extraction de pétrole et de dégazage ont également causé d’importants dégâts écologiques. En outre, les perturbations climatiques aggravées par ces pollutions ont eu pour conséquence une augmentation du niveau de la mer dans le golfe Persique et la mer d’Oman, causant la dégradation des forêts de mangrove.

La mer Caspienne a également subi la destruction d’un grand nombre de ses écosystèmes et de sa faune. Au cours des dernières décennies, les multiples complexes pétrochimiques et les raffineries de la péninsule d’Absheron en Azerbaïdjan y ont ainsi déversé des milliers de tonnes de déchets toxiques, entraînant une réduction drastique du nombre d’oiseaux et d’esturgeons - également victimes de la surpêche - et des dégâts écologiques irréversibles. Si l’on y ajoute la masse de déchets non traités de la Volga qui s’y déverse quotidiennement et les investissements projetés en vue d’exploiter les réserves énergétiques de la Caspienne, le plus grand lac du monde est fort susceptible de se transformer progressivement en une véritable déchetterie si aucune coopération internationale n’est mise en place.

De plus, le problème de la pollution de l’air touche de façon aiguë la capitale mais aussi de grandes villes de province comme Tabriz. A Téhéran, la circulation de milliers de véhicules non équipés de pots catalytiques, le prix bas de l’essence, et sa situation géographique en font une des villes les plus polluées au monde où les taux de monoxyde de carbone atteignent des niveaux record [1].

Une faune menacée

Le lac d’Orumieh dans le Nord-Ouest de l’Iran

Les dommages infligés au milieu naturel n’ont bien évidemment pas été sans conséquence sur l’évolution de la vie animale et végétale, causant la disparition de multiples espèces et menaçant d’extinction de nombreuses autres telles que le guépard d’Iran, la gazelle indienne, l’urial ou encore l’onagre du désert [2]. La chasse et le braconnage, qui demeurent largement pratiqués dans de nombreuses régions d’Iran, contribuent à aggraver ce phénomène. De plus, la surpêche pratiquée dans l’ensemble des lacs et rivières du pays a entraîné une baisse importante de la faune aquatique, aggravée par la pollution causée par les milliers de tonnes de déchets toxiques qui y sont déversées annuellement.

Au niveau de la population, ces phénomènes ont également obligé de nombreuses tribus nomades touchées par l’appauvrissement progressif des ressources du milieu naturel à migrer ou même parfois à se sédentariser.

Le début d’une prise en charge politique des questions liées à l’environnement

Face à ce constat, l’Etat iranien a commencé à mettre en place des politiques destinées à protéger l’environnement dans les années 1950. Si ces mesures ont d’abord été disparates et de faible envergure, elles se sont progressivement intégrées dans une politique d’ensemble appliquée au niveau national. Après avoir créé quelques organismes tels que l’Association de la vie sauvage en 1956, ou encore l’Association de la chasse et de la pêche en 1967, l’Iran a finalement institué un ministère de l’environnement en 1971. Ce dernier a notamment été à l’origine de la création de zones dites protégées incluant des parcs nationaux (Lac d’Orumieh, Turân, Golestân…) ou des régions abritant des espèces menacées. Cependant, les politiques mises en place dans les années 1970 focalisaient essentiellement sur la conservation du milieu naturel, sans promouvoir réellement des politiques environnementales actives incluant des actions de prévention. Après la Révolution de 1979, la nécessité de protéger l’environnement a figuré désormais dans la Constitution iranienne qui stipule que "la protection de l’environnement, dans lequel la génération actuelle et les générations futures doivent mener une vie sociale en voie de croissance, est considérée comme un devoir public. De ce fait, les activités économiques ou autres qui entraîneraient la pollution de l’environnement ou sa destruction de manière irréparable, sont interdites." [3] Cependant, les huit années de guerre contre l’Irak, l’isolation politique ainsi que les divers embargos ayant affectés l’Iran ont conduit à reléguer les préoccupations environnementales au second plan pour privilégier davantage le développement d’une industrie nationale permettant de suppléer à une demande intérieure croissante.

Cependant, depuis le début des années 1990, l’Iran a renforcé ses engagements internationaux dans le domaine de la protection de l’environnement en ratifiant de nombreux traités tels que la Convention sur la diversité biologique, la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, ou encore la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification. A la suite du Sommet de la Terre qui s’est tenu à Rio en 1992, l’Etat iranien a créé le Comité National pour le Développement Durable travaillant en coopération avec le Ministère de l’Environnement, de l’Energie et de l’Agriculture afin d’élaborer des politiques de long terme dans ce domaine.

Au niveau de la politique interne, l’Etat a également étendu la surface des zones protégées en multipliant la création de parcs nationaux et de refuges abritant des espèces menacées, tout en limitant l’octroi des permis de chasse et en instaurant un système de sanctions sévères pour tout contrevenant. En 2006, à la suite de la ratification de la convention de Ramsar [4], l’Iran a également répertorié près de 21 sites protégés dits "Ramsar" incluant notamment les Marais de Shâdegân, de Khor Musa et de Khor-al Amaya, ainsi que de nombreux lacs et lagons d’Iran. Le pays a également identifié neufs réserves de biosphère tout en adoptant de multiples plans d’action en vue de limiter la pollution de l’environnement marin dans le sud du pays. En outre, les Ministères de l’Environnement et de l’Agriculture ont mis en place des politiques conjointes visant à revaloriser le rôle des différentes tribus nomades en matière d’agriculture et d’élevage, et donc de limiter par ce biais l’extension des grandes exploitations agricoles plus nuisibles à l’environnement.

Téhéran figure au triste palmalès des villes les plus polluées du monde

Dans le secteur de l’énergie, le gouvernement s’est également efforcé de promouvoir la construction de raffineries respectant l’environnement et d’encourager le recours à l’énergie solaire, éolienne, ou géothermique, même si elles ne représentent pour l’instant qu’une part infime de l’énergie produite au niveau national. Le site de Manjeel dans la province du Gilân constitue cependant un essai réussi de développement d’énergies alternatives.

De façon plus générale, l’Etat iranien a lancé de vastes campagnes de sensibilisation au travers de l’ensemble des médias du pays afin de limiter la consommation d’énergie et les gâchis en tout genre. Des programmes éducatifs accompagnés de brochures concernant le développement durable et la nécessité de protéger l’environnement ont également été mis en place dans de nombreux villages iraniens. En outre, les coopératives rurales se sont révélées des auxiliaires essentiels du gouvernement dans la promotion et la diffusion de ces idées.

Concernant la pollution de l’air, à la fin des années 1990, le gouvernement de Khâtami a tenté d’instaurer des normes antipollution dans le domaine automobile, tout en essayant de généraliser l’utilisation de l’essence sans plomb. En 2001, il a également lancé un programme sur dix ans visant à renouveler le parc automobile ainsi qu’à encourager l’achat de voitures moins polluantes conformes aux standards internationaux. Des lois prévoyant la taxation des industries polluantes selon le principe du "pollueur-payeur" ainsi que l’octroi d’avantages fiscaux aux industries "vertes" ont également été votées ; cependant, ces mesures, ainsi que la mise en place d’une "journée nationale de l’air pur" le 19 janvier de chaque année n’ont eu que des effets très limités. Les grands tableaux lumineux affichant les taux de gaz polluants dans l’air à certains grands carrefours de Téhéran ne semblent pas plus avoir conduit à une prise de conscience et à un réel changement des habitudes. Enfin, s’il existe un parti vert d’Iran (Hezb-e sabzhâyeh Irân) basé au Québec prônant des politiques plus actives dans le domaine environnemental, sa situation d’exilé et certaines de ces positions politiques limitent son influence concrète au sein du pays.

La question du changement climatique

Face au phénomène du réchauffement de la planète, l’Iran a progressivement adopté une attitude de coopération en ratifiant la Convention cadre sur les changements climatiques en 1996 [5] puis en créant un Bureau National des Changements Climatiques il y a quelques années. Rassemblant des hommes politiques et des scientifiques, cet organe est destiné à élaborer des stratégies de long terme afin de limiter les conséquences écologiques de ce phénomène, en coopération avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) [6]. Au cours de ces dernières années, la mise en place de politiques sérieuses et suivies s’est révélée particulièrement nécessaire à la suite de la sécheresse ayant affecté de nombreuses provinces iraniennes. En outre, l’augmentation constante de la concentration de gaz carbonique dans l’air - qui, si rien n’est fait, devrait doubler d’ici un siècle - sera susceptible de causer des dégâts écologiques irréparables et de porter un fort préjudice à l’ensemble des activités agricoles.

Les ONG et la société civile, acteurs à part entière du développement durable

Campagne du Ministère du Pétrole iranien : “Les ressources pétrolières sont épuisables. Consommons-les correctement en vue du futur”.

Au cours des deux dernières décennies, tout un ensemble d’organismes ayant fait de la protection de l’environnement leur priorité ont vu le jour en Iran. Créée en 1989 à Téhéran par des étudiants en médecine, l’ONG Green Front of Iran met ainsi en place de nombreuses campagnes de sensibilisation aux problèmes environnementaux en organisant des séminaires ou des circuits faisant découvrir aux Iraniens l’étendue de leurs richesses naturelles. Cette organisation sert aussi de courroie de transmission entre la population et le gouvernement en faisant remonter les principales revendications et préoccupations des habitants à la sphère politique. L’organisation Avâye Sabz (La voix verte) fut quant à elle créée en 1996 par des étudiants de l’Université Azâd de Téhéran afin de promouvoir la recherche sur des thématiques environnementales ainsi que la mise en place de campagnes de sensibilisation au sein des collèges et universités, en collaboration avec le Ministère de l’Environnement. Il existe de nombreux autres organismes se consacrant aux mêmes thématiques, comme le Green Relief Group à Kermân ou encore la Mountain Environment Protection Society à Téhéran. Il faut également souligner que la grande majorité de ces organismes sont le fruit d’initiatives étudiantes, démontrant la capacité de la nouvelle génération à se mobiliser sur ces questions. De nombreuses associations de lutte contre la pollution ont également vu le jour à Téhéran, rassemblant notamment de nombreuses mères de familles. Face à cette dynamique, le gouvernement iranien a progressivement reconnu la société civile comme un partenaire à part entière dans le cadre de la lutte contre la dégradation de l’environnement au niveau national et international. Cette coopération s’est notamment manifestée au travers de l’octroi de subventions ou par la mise en place de programmes conjoints.

La nécessité d’un renouvellement des modes de production et de consommation

Pour les années à venir, le développement de sources d’énergies alternatives devra figurer parmi les priorités gouvernementales, mais ne pourra cependant s’inscrire que dans le cadre d’une politique volontariste ferme, étant donné que l’Iran détient d’énormes réserves de pétrole et de gaz et n’est donc guère incité à développer les énergies non fossiles - s’il l’on exclue la question controversée du nucléaire - qui demeurent peu rentables. En outre, la multiplication des maladies cardio-vasculaires et respiratoires a converti le problème de la pollution de l’air en véritable enjeu de santé publique, et ce alors que chaque année, plusieurs milliers de personnes meurent à Téhéran à la suite de problèmes causés par les émissions de gaz toxiques. En conséquence, le développement des transports publics urbains, qui passe notamment par l’extension des lignes de métro, et la nécessité de rendre plus accessible les voitures neuves conformes aux standards environnementaux internationaux figure désormais parmi les priorités du gouvernement, même si certains de ces objectifs se heurtent à de nombreux intérêts économiques particuliers.

Des efforts restent également à faire en matière de protection du littoral et des zones marines. En effet, si l’Iran a signé plusieurs traités relatifs à ce domaine dont la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, la majorité de ses engagements pris au niveau international n’ont toujours pas été ratifiés au niveau interne. Enfin, toute politique écologique doit également s’accompagner de mesures visant à réduire la pauvreté et les écarts sociaux les plus criants, sans lesquelles aucune politique environnementale de long terme ne peut être menée avec succès.

Si depuis les années 1970 l’environnement a été pris en compte de façon croissante par la sphère politique, il a souvent été évincé face à des préoccupations économico-politiques de court terme. En outre, la forte augmentation démographique subie par l’Iran au cours des dernières décennies a globalement été à la source d’une explosion de la consommation d’énergie ayant conduit à la surexploitation des ressources et à la dégradation globale du milieu naturel. Bien que de réels progrès aient été réalisés dans ce domaine, un des principaux défis qui s’impose aujourd’hui est de passer d’une politique de stricte conservation du milieu à une réelle politique de développement durable basée sur une utilisation plus raisonnée des ressources par la population et le secteur industriel dans son ensemble. Le but n’est pas seulement écologique, mais également politique. A titre d’exemple, le développement d’énergie alternatives permettrait non seulement de réduire la pollution, mais également la dépendance de l’Iran aux pétrodollars tout en concourrant à la diversification de son économie interne.


Contacts :

Ministère de l’Environnement :

- www.irandoe.org

- Comité National pour le Développement Durable : http://ncsd.irandoe.org

- Bureau National des Changements Climatiques : www.climate-change.ir

Organisations Non Gouvernementales :

- Avâye Sabz (Green Voice society) : 021 2235 30 51 ; ava_e_sabz@yahoo.com

- Green Front of Iran : 021 8874 15 86 ; www.greenfront.org

- Women’s society against air pollution : 021 2204 52 66

Notes

[1Le parc automobile serait responsable de près de 80% des gaz polluants émis dans la capitale.

[2Ces trois dernières espèces sont d’autant plus menacées qu’elles constituent la nourriture de prédilection du guépard. La diminution de leur population n’est donc pas uniquement le résultat d’une dégradation de l’environnement causée par l’homme.

[3Constitution de la République Islamique d’Iran, article 50.

[4Cette convention vise à protéger les zones humides et plus particulièrement celles abritant des réserves d’oiseaux d’eau, en reconnaissant leur rôle écologique ainsi que leur valeur culturelle et scientifique.

[5Cette convention engage notamment les pays signataires à limiter leurs émissions de gaz à effet de serre.

[6De façon plus générale, la promotion d’un développement durable est activement soutenue par différentes agences des Nations Unies en Iran et notamment par le PNUD, l’UNESCO et l’UNIDO.


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