N° 17, avril 2007

Le poète de la nature


Arefeh Hedjazi


Abbonajm Ahmad ebn Ghows ebn Ahmad Manoutchehri Dâmghâni est l’un des grands de la poésie persane de la première moitié du Vème siècle. Jeune, il connut la gloire que méritait son immense talent poétique et jeune, il mourut. Sa poésie est célèbre par bien des aspects mais surtout par ses superbes descriptions de la Nature.

Né à Dâmghân, il y passa son enfance et adolescence, dans le silence du désert, cristal parfois brisé par les cloches des caravanes qui passaient, ces mêmes caravanes qui, quelques années plus tard, l’emportèrent pour toujours loin du désert central. Peut-être est-ce ce silence, qu’il apprit jeune, qui donna à sa poésie une profondeur et une intériorité contrastant avec l’exubérance de sa plume, qui pousse les limites de la mélodie toujours plus loin. Peut-être est-ce l’immensité du désert, des nuits étoilées du ciel et de l’horizon sans fin qui fit de lui l’Observateur, l’aède de la Nature. Très jeune encore, il quitta Dâmghân pour le Tabarestan, cette région de forêts et de mer bleue du Nord de l’Iran pour s’attacher à la cour du roi ziaride Falak-ol-Maali Manoutchehr Ghabouss Voshmghir, en l’honneur duquel il choisit le nom de plume de Manoutchehri. C’est dans les vertes montagnes de cette région, qu’il décrira plus tard, tirant de son sens intime du rythme poétique les mots sans pareils de son verbe mélodieux, qu’il apprit à faire revivre dans ses poèmes la beauté de la Nature et ressusciter la beauté fugitive d’une saison depuis longtemps morte. Chaleureux, bruyant, souvent voyou, hédoniste au plus profond de l’âme, il sut saisir et rendre éternel les fugitifs instants merveilleux du monde qui l’entourait.

Oeuvre de Néguine Golkârieh

On ne connaît pas la date exacte de sa naissance, mais on sait qu’il naquit entre la fin du IVème siècle et les cinq premières années du Vème. Il mourut jeune, en 432 de l’hégire, à peine âge d’une quarantaine d’années. Sa poésie ne connaît donc pas la vieillesse, la mort et la perte. Tout est joie pour lui et tout est prétexte au plaisir, un plaisir simple, expression parfaite de la joie de vivre.

C’est à la cour des Ghaznavides qu’il connut la gloire. Manoutchehri est essentiellement un poète de cour, lieu où en échange d’éloges, les rois offraient protection aux poètes. Les poètes n’étant rétribués que par les dons royaux, ils n’avaient le choix qu’entre une vie de liberté ascétique ou une vie de poète de cour. Pour un épicurien comme Manoutchehri, le choix n’était guère difficile à faire. D’une part, la vie à la cour du ghaznavide Massoud Shah, fils de Mahmoud le Grand, n’était pour ce poète, favori du roi, que douceur et grâce. D’autre part, cette cour était également l’un des hauts lieux de la poésie persane de l’époque et Manoutchehri n’en est que l’un de ses 500 poètes. C’est en ce lieu qu’il se mesura avec les grands poètes de son époque et affina sa technique poétique.

Manoutchehri est considéré comme l’héritier des expériences poétiques de ses prédécesseurs, pionniers de la nouvelle poésie persane, née après l’invasion musulmane, qui firent des cinq premiers siècles de l’hégire l’âge d’or de la poésie persane naturaliste et expressionniste, tournée vers les sens et la vie dans sa simple matérialité. Mais Manoutchehri n’est pas qu’un héritier, il est lui-même l’un de ces pionniers. Sa poésie est l’expression d’un talent et d’une optique tout à fait personnelle et il a souvent innové, même dans les domaines déjà explorés par ses prédécesseurs. L’un de ces domaines est la description du monde physique, où Manoutchehri, premier poète "impressionniste " fait preuve d’une telle virtuosité et d’une telle précision qu’il est pour tous " Le peintre de la Nature ". La caractéristique importante de ses descriptions est qu’elles ne sont pas figées, il ne décrit pas la Nature morte, mais la nature vivante, vu par l’Homme. La Nature n’est décrite que vue par l’Homme qu’il est. Ses descriptions, tellement minutieuses que même la trace de la fuite des heures sur une feuille d’arbre est décrite avec une grande précision, sont des représentations imaginales. Nulle image ne se dessine en mots sous sa plume à moins d’avoir passé au travers de son monde intérieur.

Autre particularité, le monde de Manoutchehri et donc sa poésie est un monde de couleurs et d’harmonies de teintes, de nuances, de clair-obscur et d’éclatantes lueurs. Il est le premier à avoir donné dans sa poésie une telle place aux couleurs.

Manoutchehri est un poète à la solide culture classique. Son vocabulaire est très étendu et il connaît très bien les sciences en vogue à son époque, ce qui lui permet d’introduire harmonieusement les termes scientifiques dans sa poésie, des termes rudes qui, grâce à sa syntaxe fluide, se mettent à chanter sans lourdeur. De même, cette culture étendue lui permet de faire preuve d’une témérité et d’une puissance sans pareille dans le choix de ses mots et l’invention de nouvelles expressions.

Manoutchehri n’est pourtant pas un poète sans reproche. Le plus grand qu’on lui est fait est son arabophilie excessive. Il aime imiter la poésie arabe et se plaît à faire, en puisant excessivement dans le vocabulaire arabe, la preuve de sa culture arabisée. Mais, même en ce domaine, il innove et par exemple, les " khamryyât " arabes ou la poésie bacchique arabe, retrouve grâce à lui un nouveau souffle. C’est d’ailleurs Manoutchehri qui, en intégrant et en transformant la poésie bacchique, originellement arabe, la fait adopter par la poésie persane, tant et si bien que la poésie bacchique deviendra très vite l’un des aspects les plus connus de la poésie persane et atteindra son apogée dans le " Sâghinâmeh " du grand Hafez au VIIème siècle.

Manoutchehri est également l’innovateur d’un nouveau mètre poétique "le mossammatt".

 

Norouz vint,

Dès l’aube… Joie !

Du nuage noir sur l’herbe parfumée,

L’hiver meurt et le printemps renaît,

Et le monde devient berceau de paix.

Les roses s’attifèrent,

Les haies se coiffèrent,

Et sur les cimes du platane,

Les grives formèrent orchestre.

Fleurissant dans les haies,

Les coquelicots,

Et, ornant les fleurs,

La rosée.

Sur le chef des coquelicots,

Un voile de musc,

Et sur la face des fleurs,

Un manteau de perles.

Au cœur de la terre,

Et sur les deux faces la montagne,

Des images.

Les petites tourterelles apprirent à jouer de la flûte,

Et les merles brulèrent le musc du Tibet.

Les fleurs jaunes allumèrent des bougies,

Les fleurs rouges,

Des rubis,

Et, de côte et d’autre du ruisseau,

Les peupliers se firent coudre de nouveaux habits.

Les perroquets s’attaquèrent aux fleurettes,

Les faons dressèrent l’oreille,

Et les onagres se rassemblèrent,

Les merles dressèrent les jardins,

Et les amoureux perdirent âme et cœur,

Avec les Turcs de Tchagal et de Ghandehar.

Nous retrouvâmes une nouvelle fois le monde

Beau et joyeux,

Nous courûmes après l’idole et le lis blanc,

Nous dénattâmes les chevelures des visages d’ange,

Nous déchirâmes nos cœurs du chagrin de l’amour,

Et nous trouvâmes plus joli que les milles couleurs,

La beauté des dindons au printemps.


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