N° 5, avril 2006

L’histoire de mes lunettes


Rassoul Parvizi
Traduit par

Mahmoud Goudarzi


Cet événement est si vivant dans mon esprit qu’il brille comme le soleil à travers les ténèbres de ma mémoire. Il me semble qu’il s’est produit il y a deux heures, tellement il est frais dans ma tête. Jusqu’en huitième, je croyais que les lunettes, comme la canne et la cravate, faisaient partie de ces choses dont se parent les étrangers, et que les gens raffinés portent pour paraître beaux. Mon cher tonton Mirza Gholamreza - qui se pomponnait, portait des pantalons étriqués, commandait ses cravates à Paris et, pour tout dire, dépassait les bornes en matière de modernité, si bien qu’il se faisait appeler Monsieur par nos concitoyens - fut le premier homme que je vis porter des lunettes.

Cet engouement de tonton pour la cire, la coutellerie et bien d’autres manies occidentales, avait raffermit mon opinion sur le sujet. Je me disais que les lunettes, quoi qu’elles fussent, représentaient un apport de la civilisation et qu’on les portait pour paraître beau.

Retenez cela en attendant, et allons rendre visite au lycée où je faisais mes études. J’étais toujours trop grand pour mon âge. Maman - que Dieu la garde- se plaignait chaque fois qu’elle devait nous acheter, à moi et à mon frère, des vêtements. Elle disait en plaisantant qu’on était deux grands échalas, grands comme des perches. Contrairement à cette grande taille, j’avais sans le savoir la vue courte, et je ne voyais pas bien. Je ne voyais pas les écrits sur le tableau et, à chaque cours, je me dirigeais inconsciemment vers les bancs du premier rang. Vous avez tous été à l’école et vous savez fort bien que ces bancs du premier rang sont réservés aux étudiants de petite taille. A ce propos, il y avait une mésentente dans la classe, et j’en venais toujours aux mains avec les nabots. Mais du fait que je n’étais pas dépourvu, par nature, de méchanceté, les malheureux petits et les trapus me cédaient la place, de peur d’être tabassés après le cours. Mais ce n’était pas tout. Un jour, un drôle de prof fat me flanqua une bonne raclée, si fort qu’elle retentit dans la cour et parvint aux oreilles de mes camarades. Couvrant une oreille de ma main et foudroyé de douleur, j’entendis même le prof m’adresser quelques grossières injures et dire :

- Tu es aveugle ? Ou bien tu te crois sorti de la cuisse de Jupiter ! Alors comme ça tu me croises dans la rue sans me saluer ?

Il s’avéra que quand le prof était passé à l’autre bout de la rue, je ne l’avais pas remarqué et du coup, je ne l’avais pas salué. Le vénérable professeur avais pris cet acte pour une marque d’indocilité et de fatuité et venait à présent de se venger en me corrigeant comme il se devait. A la maison également, j’avais ma part d’infortune. A table, lors du déjeuner ou pendant le dîner, souvent en me levant, faute de lunettes, je trébuchais contre un verre, une cuiller ou une cruche à eau, renversant l’eau ou brisant l’ustensile. Les miens se mettaient alors en rogne, ignorant que j’étais à moitié aveugle. Papa proférait des injures. Maman me tançait et disait :

-Tu ressembles à un chameau débridé ; lourdaud, gauche et désordonné, tu ne regardes pas devant tes pieds. Et s’il y avait un gouffre devant toi et que tu risques d’y tomber ?!

Malheureusement j’ignorais moi-même que j’étais à moitié aveugle. Je pensais que tout le monde voyait aussi bien que moi. Par conséquent je tolérais les insultes. Dans mon for intérieur je me blâmais, me conseillant moi-même de faire plus attention en marchant. Je me disais : Cela suffit ! Toujours quelque chose contre quoi trébucher, toujours une scène !

Il y avait aussi d’autres accidents. Au foot, je ne faisais aucun progrès. Comme les autres, je levais le pied, visais le ballon, mais n’arrivais pas à le frapper. Je restais embarrassé et penaud devant les autres. Ils s’esclaffaient et je m’en offusquais. La scène la plus douloureuse se produisit lors d’une soirée de spectacle. Luti Gholam Hossein le prestidigitateur, venait d’arriver à Chiraz. Les gens, hommes, femmes et enfants, allaient par groupes au spectacle, pour assister à ses tours. Le salon du lycée de Chapour faisait office de scène. Le pion me donna un ticket gratuit. Ceux parmi les étudiants qui détenaient les premières et secondes moyennes de la classe, recevaient un ticket gratuit. J’étais en extase, au septième ciel. Le soir, je me rendis au spectacle. Ma place était au fond de la salle. Je fixais la scène et scrutais tout avec attention. Le type sortit son machin et se mit à jouer. Tous mes voisins étaient charmés de ses tours. Tantôt ils étaient ébahis de stupeur, tantôt ils riaient et applaudissaient. J’eus beau plisser les yeux et me concentrer, je ne parvenais pas à voir clair. Des ombres passaient devant mes yeux sans que je pusse distinguer qui elles étaient et ce qu’elles faisaient. Désespéré et abattu, je les suivais. Je demandais à mon voisin :

- Qu’est-ce qu’il fait ?

Il ne me répondait pas, ou me disait :

- Tu es aveugle ? Tu ne vois pas donc ?

Ce soir-là je sentis que je n’étais pas comme les autres. Mais je ne trouvais pas la faille. Seulement je sentis que quelque chose me manquait et puis, un chagrin m’envahit. Malheureusement, je n’eus droit à aucun égard. On imputait toutes ces négligences, résultat de ma myopie, à l’idée que j’étais un nul, que j’étais un jean-foutre, un vaurien. En cela je me faisais leur complice.

Bien que nous fussions installés dans la ville depuis des années, notre maison avait gardé son apparence rustique. La même histoire se répétait à Chiraz, comme jadis, lorsqu’on habitait au port et qu’une douzaine de personnes en provenance du désert débarquait chez nous avec leurs chevaux, mulets et ânes et s’installait pendant des jours dans notre maison.

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Papa était tombé du toit, mais ne démordait pas de ses habitudes. La maison était hypothéquée, le mobilier et tout le reste mis en gage ou envoyés au marché aux puces. Malgré cela, on ne cessait pas de recevoir. Les arrivants du sud faisaient halte chez nous. Dieu bénisse mon père, il était magnanime. Le bonhomme avait le cœur sur la main ; il vendait sa montre afin d’accueillir convenablement son hôte. L’un de ses commensaux était une vieille dame de Kazerune. Elle débitait des élégies pour les femmes, elle sermonnait. Nous les enfants, l’aimions beaucoup. C’était jour de fête quand elle débarquait. Le soir, elle nous racontait des histoires et parfois elle chantait, et toute la maisonnée l’applaudissait. Maman l’adorait parce qu’elle ne ménageait personne, qu’elle était franche, directe, et n’avait pas l’habitude de médire. D’un côté, elles venaient toutes les deux, maman et la vieille, de Kazerune [1] et les Kazerunais tiennent beaucoup à leurs concitoyens et à leur ville. De l’autre côté, la vieille soutenait ma mère, reprochant sans détour à mon père d’avoir pris une seconde femme, après son premier mariage avec ma mère. En un mot, elle nous était très chère. Elle avait toujours sur elle son livre de Zad Al Maad  [2], son livre de prières, et tous les livres de litanie et d’élégie de ce genre. Elle faisait un ballot de tous ces bouquins. Elle avait aussi des lunettes, de ces anciennes lunettes en forme d’amande. Elles étaient très usées et leur monture était cassée. Mais ladite vieille, en lieu et place d’une des branches, avait fixé un fil de métal à droite. De là, elle avait tiré une ficelle qu’elle enroulait autour de son oreille gauche.

Un jour, en son absence, je me mis à fouiner dans ses affaires. D’abord je farfouillais dans ses livres. Puis, je sortis par jeu lesdites lunettes de leur étui. Je les mis pour aller, ainsi affublé, jouer des tours à ma sœur en faisant des grimaces.

Oh, je n’oublierai jamais. Ce fut pour moi un grand moment de surprise. Dès l’instant où les lunettes furent placées devant mes yeux, le monde changea subitement. Tout fut bouleversé. Je me souviens, c’était un après-midi d’un mois d’automne. Un soleil blême et jaunâtre brillait. Les feuilles tombaient les unes après les autres comme des soldats touchés par des tirs. Moi qui voyais jusqu’à ce jour le feuillage des arbres comme une surface drue et luxuriante, à présent je le percevais épars et séparé. Moi qui voyais le mur d’en face de notre chambre uni et plat, et les briques, jointes les unes aux autres, je les vis alors séparées et je distinguai leur distance à la lueur pourpre du soleil. Vous n’imaginez pas la joie que j’éprouvai. C’était comme si l’on m’avait offert le monde.

Ce moment et cette félicité de ne se répétèrent jamais plus. Rien ne put remplacer ces instants pour moi. J’étais si gai et si radieux que je claquais des doigts et je gambadais. Je me sentais renaître et le monde prenait pour moi un sens nouveau. Ma voix s’étranglait de joie dans ma gorge. J’enlevai alors les lunettes et le monde redevint sombre. Mais cette fois, j’étais assuré et heureux. Je les pliai et les mis dans leur étui. Je n’en dis rien à maman. Je pensais que si je lui en parlais, elle n’hésiterait pas à m’administrer, sur la tête et sur la nuque, quelques coups de narguilé. Je savais que la vieille mettrait quelques jours avant de revenir. Je mis l’étui d’étain dans ma poche, et gai comme un pinson, ravi de la découverte des nouveaux mondes, je pris la direction du lycée.

C’était un après-midi. Notre classe avait une belle vue sur la cour. Le lycée était l’un de ces anciens bâtiments cossus. C’était une orangeraie. La plupart des salles étaient ornées de petits miroirs. La salle de notre classe était l’une des meilleures. Elle n’avait pas de fenêtres. Comme les salles d’autrefois qui donnaient sur la cour, elle avait une baie couverte de vitres bariolées. Le soleil crépusculaire brillait dans cette salle de classe. Les visages innocents de mes camarades frappaient les yeux comme les belles gemmes transparentes d’une bague précieuse.

Le premier cours fut la grammaire arabe. Le professeur était un vieillard spirituel et badin qui frisait la centaine. Tous mes amis qui ont fait leurs études à Chiraz le connaissent. J’avais à présent confiance en mes yeux et du coup je ne fis aucun effort pour occuper les bancs du premier rang. J’allai m’asseoir au fond, au dernier rang. Je voulais tester mes yeux munis de lunettes.

Notre lycée à nous, qui étions fils de bourgeois, était situé dans le quartier des voyous. Par conséquent, les lycéens n’étaient pas nombreux. Ils fuyaient le lycée comme la peste et préféraient plutôt gagner leur pain quotidien que d’étudier l’histoire et la littérature. En réalité, ils abandonnaient leurs études par nécessité. Il n’y avait donc pas beaucoup d’élèves dans notre classe et même s’ils étaient tous présents, ils n’occupaient que les six premiers rangs. Or il y avait dix rangs dans la salle et j’avais choisi le dixième pour tester mes yeux à présent armés de lunettes.

Cela éveilla le soupçon du vieux prof, d’autant plus que j’avais des précédents d’élève turbulent. Je le remarquai qui me regardait de travers. Il se disait : " pourquoi ce gamin est allé s’asseoir, contre son habitude, au fond de la classe. Qu’est ce qu’il fricote encore ? "

Les élèves en furent eux aussi plus ou moins étonnés, d’autant plus qu’ils me connaissaient bien. Ils savaient que pour avoir droit au premier rang, je n’avais cessé de me quereller pendant des années. Malgré tout, le cours commença. Le professeur écrivit une phrase en arabe et dessina une grille sur le tableau. Il écrivit un mot arabe dans la première colonne et l’analysa dans la colonne voisine. Je profitai de cette occasion pour sortir l’étui. Je sortis soigneusement les lunettes de leur étui et je les mis. Je fixai le fil de métal à mon oreille, tirai la ficelle et l’enroulai autour de mon oreille gauche. Il aurait fallu me voir dans cet état. Ma mine grossière et mon visage démesuré, mon nez long en bec d’aigle juraient avec ces lunettes en forme d’amande à petits verres.

En outre, il y avait les branches, le fil en métal et la ficelle qui accentuaient le ridicule, et qui non seulement faisaient rire les élèves, qui riaient de tout - même des lézardes sur les murs - mais qui auraient fait s’esclaffer n’importe qui, même quelqu’un qui viendrait de perdre son père.

Dieu nous préserve du malheur ! Quand le vénérable professeur écrivit la première phrase, il se retourna pour observer les élèves et mesurer, à leurs mines, leurs niveaux de compréhension. Soudain, il me remarqua. Tout étonné, il laissa tomber la craie et fixa pendant presque une minute mon visage et mes lunettes. Je ne me rendais pas compte de cela. J’étais plongé dans la béatitude, transporté de joie. Moi qui du premier rang peinais pour lire les écrits sur le tableau, à présent pouvais les lire à partir du dixième rang sans aucune difficulté. J’étais transporté par mon exploit. Je ne faisais pas du tout attention à ce qui venait de se produire. Mon sang-froid et le fait que mes regards ne trahissaient la moindre angoisse renforcèrent les soupçons du professeur.

Pour lui, il ne faisait pas l’ombre d’un doute que c’était un nouveau jeu que j’avais inventé pour le tourner en dérision. Soudain, il se mit à marcher telle une panthère en furie. Notre professeur avait par ailleurs un grossier accent chirazien et s’obstinait à parler en langage familier.

En avançant, il dit, avec son accent particulier :

- Bien, bien, bougre d’âne bâté, tu mets un masque comme les conteurs ? Tu te crois au guignol ?

Les élèves gardaient le silence et fixaient le tableau jusqu’au moment où le professeur ouvrit la bouche. Mais lorsque le professeur me gronda, ils se retournèrent pour voir ce qui se passait. Dès qu’ils regardèrent derrière eux et virent mes lunettes telles que je les ai décrites, soudain on aurait dit qu’un tremblement de terre se produisait et que les montagnes s’écroulaient.

Le vacarme de leurs rires secoua la salle et le lycée. Ils éclatèrent de rire et cela mit le professeur dans une colère encore plus terrible. Il croyait que j’avais joué tous ces tours pour le bafouer. Les rires des étudiants et l’offensive du professeur me firent revenir à moi. Je sentis venir le danger. J’allais enlever immédiatement les lunettes. Je portais ma main vers elles lorsque le cri du professeur s’éleva :

- N’y touche pas ! Que je t’emmène, ainsi masqué chez le proviseur. Gamin, tu ferais mieux de te faire éboueur. Tu n’es pas fait pour l’école, les livres et les études. Va te rendre utile.

Maintenant la salle s’esclaffe et moi, je reste tout étourdi, pauvre baudet que je suis. Je reste muet. Je ne sais que dire. Lesdites lunettes sur le nez, stupéfait, je dévisage le professeur. Cette fois, il sortit de ses gonds et vint se planter juste à côté de mon banc. Il tenait une main derrière sa veste, et l’autre, prête à me gifler. Il dit alors :

- Dégage ! fous le camp !

Je me levai donc, misérable que j’étais. Je portais toujours les lunettes et la salle était toujours remplie de rires. Je me retirai un peu pour ne pas recevoir la taloche, ou du moins, pas en pleine face. Je passai agilement devant le professeur mais soudain, il me flanqua une claque. Le fil en métal cassa et les lunettes accrochées, donnèrent un spectacle ridicule. J’allais ranger les lunettes, mais deux bons coups de pied dans les fesses m’interrompirent. Je n’eus même pas le temps de dire ouf, je m’élançai et sortis de la salle. Messieurs le proviseur, le surveillant et le professeur, décidèrent de m’expulser, après maintes discussions. Au moment où ils allaient m’annoncer leur décision, je leur dis que je ne voyais pas bien. Au début ils ne me croyaient pas. Mais il y avait tant de candeur et d’honnêteté dans mon aveu qu’il aurait attendri même les pierres. Quand ils furent convaincus que j’étais malvoyant ils me pardonnèrent, et comme le professeur de la langue arabe était un mêle-tout et un expert en tout art, il me dit avec le même accent :

- Petit, tu aurais dû nous le dire plus tôt. Dis donc… tu aurais dû nous en parler dès le début. Demain après les cours tu iras à Chah Tcheragh [3] chez Mir Soleimoune l’opticien.

Le lendemain, après tant de peines et de misères, ayant subi l’humiliation de la veille, j’allai après les cours, chez Mir Seleimoune l’opticien, face au mausolée de Chah Tcheragh. Le professeur d’arabe vint lui aussi. Il me fit essayer les paires de lunettes de Mir Soleimoune, l’une après l’autre et dit :

- Voyons si tu peux voir la petite aiguille de l’horloge de Chah Tcheragh. Moi, j’essayai les lunettes, les unes après les autres et à la fin, j’en trouvai une paire qui me convenait, et avec quoi je parvins à voir la petite aiguille. Je payai quinze qarans [4] et je les achetai à Mir Soleimoune. Je les mis et devins depuis lors, binoclard.

Notes

[1Ville à proximité de Chiraz.

[2Provisions de l’Au-delà.

[3Le mausolée du frère d’Imam Reza à Chiraz, également, le quartier où se situe ce mausolée.

[4Monnaie ancienne.


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