N° 5, avril 2006

Enfin de l’humour et de la comédie sur nos scènes et nos écrans !


Entrevue avec un écrivain, scénariste, metteur en scène et acteur : Farhad Aïche.

Homa Farivar


L’automne dernier, le Théâtre de la Ville, a donné un spectacle intitulé "Panjareh ha", “Les fenêtres”. Cette pièce était écrite, mise en scène par Farhad Aïche qui y interprétait un second rôle.

Récemment est sorti sur les écrans " Max ", comédie mise en scène par Saman Moghaddam dans laquelle il joue le rôle principal.

Dans ces deux œuvres et particulièrement dans les "Les fenêtres", F. Aïche décrit différents aspects de la société iranienne avec humour et subtilité. On y rit beaucoup, ce qui est rare dans le cinéma et théâtre iraniens actuels, tout en étant ému par les personnages qu’il nous brosse, confrontés à des situations souvent dramatiques et grotesques. Tout cela sans jamais tomber dans la vulgarité et le grandiose, en touches fines et rapides qui nous enchantent.

C’est pourquoi, nous avons voulu aller plus loin avec lui.

Aïche est né à Téhéran en 1952. Après ses études secondaires, il part aux Etats-Unis où il étudie le cinéma et les arts de la scène (performance arts) en Californie.

Depuis son retour en Iran, il a créé de nombreuses œuvres dont vous trouverez la liste à la fin de cet article.

Homa Farivar - M. Aïche, il semble que vous ayiez introduit un concept nouveau dans la mise en scène : la direction d’acteurs ("acting director ou acting coach"en anglais et "bazigardani" en persan). Qu’entendez-vous par là ?

Farhad Aïche - Le directeur d’acteurs ou "acting coach " est une personne qui n’a rien à voir directement avec la mise en scène et travaille essentiellement avec les acteurs et peut, en collaboration avec le metteur en scène, les choisir (casting).

Le " bazigardani " convient bien à l’Iran où le travail doit être fait dans un laps de temps relativement court, un rythme rapide et un budget limité. C’est pourquoi certains metteurs en scène préfèrent déléguer une partie de leur travail. A l’étranger, on a moins recours à ce procédé vu qu’on est soumis à moins de contraintes ; le metteur en scène dirige et choisit ses acteurs lui-même.

H. F. - Lorsque vous étiez à l’étranger, avez-vous songé à y rester ?

F. A. - Non. J’ai toujours ressenti au plus profond de moi-même que je rentrerais en Iran. Peut-être qu’au début, quand j’étais jeune, je l’ai envisagé. Mais maintenant, lorsque je pense à ces années-la, je constate que ma vision des choses et mes comportements avaient un caractère provisoire, temporaire, comme si ma place était ailleurs.

Farhad Aïche

Depuis que je suis revenu, ma vie est sortie du provisoire. Je suis bien ancré ici et vois le temps passer, je me sens vieillir, je ressens mieux la vie, la mort. Evidemment le facteur âge est déterminant. Quand j’étais jeune, il y avait une distance avec ces concepts et, à l’époque, c’était le côté expérimental de la vie qui m’intéressait.

H. F. - Je crois que votre épouse travaille aussi dans le théâtre ?

F. A. - Mon épouse, Ma’edeh Tahmassebi, est actrice et metteur en scène. Nous nous sommes rencontrés aux Etats-Unis et avons passé une partie de notre vie là-bas à étudier et travailler, également en Allemagne. J’ai passé 20 ans de ma vie à l’étranger, la plus grande partie en Amérique.

H. F. - Compte-tenu des conditions de travail parfois difficiles, vous est-il arrivé de regretter d’être rentré et avez-vous pensé à repartir ?

F. A. -Non, bien que les raisons n’auraient pas manqué. A certains moments d’énervement et de colère, oui, j’ai pu y songer… Parfois, dans la vie, on souhaite mourir, cela ne veut pas dire qu’on le veuille vraiment ou qu’on veuille se suicider.

A un certain stade de ma vie, j’ai pris la décision de vivre en Iran. C’est un sentiment étrange : la nostalgie du pays de naissance, le retour aux sources et à ses origines - on dit que les animaux retournent à leur lieu de naissance pour y mourir - Beaucoup de nos compatriotes résidant à l’étranger stipulent dans leur testament qu’ils désirent être enterrés en Iran.

Lorsque j’ai décidé de rentrer, cela a été pour moi, une décision définitive et j’ai pris la résolution de ne jamais faire de comparaisons pour ne pas tomber dans un cercle vicieux et infernal qui finirait par me détruire. J’ai vu des exemples de personnes vivant entre deux mondes, en errance perpétuelle physique et morale. C’est une situation dramatique et de grande souffrance. Heureusement, je ne suis pas de ceux-là. Notre décision, à ma femme et à moi, est définitive et irréversible.

H. F. - Quel est votre rapport à la nature et aux paysages de notre pays ? Vous font-ils vibrer ? Dans " Max ", on ressent cette sensibilité à l’environnement.

F. A. - Totalement. J’appartiens à ce pays. Dans le film " Max ", je ne suis qu’acteur. Je me suis toutefois très facilement identifié au personnage parce que je m’y retrouvais finalement quelque part. Max a fait des expériences analogues aux miennes mais ses goûts et ses idées sont très divergentes des miennes.

H. F.- Dans votre pièce, "Les fenêtres", vous interprétez un rôle de dépressif suicidaire, un peu détraqué et vous dites beaucoup de choses… Avez-vous profité du rôle pour exprimer vos opinions ?

Dans votre jeu, on ressent une profondeur et une franchise extraordinaires. Vous êtes sans prétentions, vous ne voulez rien prouver à qui que ce soit, même pas à vous-même. Vous ne vous mettez pas en avant...

F. A. - Merci pour le compliment.

H. F. - Ce n’est pas un compliment, c’est la réalité.

F. A. - C’est vrai, je n’ai pas de prétentions. Je suis arrivé à un stade où je pense que chaque fleur a un parfum, chaque fruit une saveur et chaque artiste sa personnalité. Aucune personne n’est supérieure à une autre. Je n’ai aucune sorte de prétention en ce qui concerne la qualité de mon travail. Mon ambition et ma priorité sont l’honnêteté. J’essaie d’être moi-même et dans mes rôles, de faire au mieux de mes capacités, faire mien le caractère du personnage que j’incarne. C’est-à-dire être un Farhad Aïche qui est Hitler ou un Farhad Aïche qui est le Christ. En tous cas, il faut que Farhad Aïche soit présent dans le personnage car, s’il est bien vrai que j’exerce un métier, je continue à chercher les faces cachées de moi-même, à mieux me connaître, à apprendre encore et toujours, à me perfectionner en tant qu’acteur.

En tant qu’écrivain, à mon avis, un écrit ne peut subsister et rester gravé dans les cœurs que si l’écrivain s’y est mis a nu, cela veut dire qu’il n’ait pas peur de se dénuder. Quand je regarde ce que j’ai fait, je m’y retrouve d’une certaine façon. La faiblesse des personnages est la mienne et leur force est aussi la mienne. C’est alors qu’on s’aperçoit que 1’art se transforme en une relation vraie et intime, c’est-à-dire je ne vends pas un produit, j’essaie d’échapper à ma solitude et j’écris pour parler aux gens, pour communiquer et ainsi, même si ce n’est que pour quelques instants, je ne suis pas seul. Je partage ma solitude existentielle avec les spectateurs, les acteurs. En tant que metteur en scène, 1’honnêteté s’impose. Un rapport de franchise et d’intimité doit exister entre lui et son équipe. C’est seulement alors que cela se reflètera de façon extraordinaire, sur la qualité finale de l’œuvre. La pièce n’est plus le fait d’une personne mais 1’œuvre commune d’une équipe.

H. F. - Est-ce la tâche du metteur en scène d’extirper de l’acteur ce qu’il a de meilleur ?

F. A. -Tout a fait. Les acteurs doivent rester eux-mêmes tout en jouant un rôle. C’est ce qui s’est passé dans " Max ". Saman Moghaddam a fait de sorte que ce personnage m’appartienne. L’œuvre, en principe, appartient a 1’écrivain ou au metteur en scène mais le but est qu’il finisse par appartenir à tout le monde.

H. F. -Quel est votre avis sur la jeune génération et quelle comparaison pouvez-vous faire avec l’ancienne ?

F. A. - L’ancienne génération a fait la révolution et la nouvelle est née et a grandi avec. Peut-être est-ce que vous croyez que je joue avec les mots… La période post-révolutionnaire a apporté tellement de changements que chaque jour équivalait à des mois ailleurs. Cette constatation ne concerne pas seulement l’Iran mais toute société révolutionnaire.

Un jeune de 25-26 ans a grandi dans une société dans laquelle se sont produits des bouleversements de plusieurs siècles et cela laisse, qu’on le veuille ou non, une empreinte indélébile sur cette génération.

A mon avis, c’est une génération exceptionnelle avec une dynamique extraordinaire. Elle a beaucoup de choses à dire. Elle représente, à l’heure actuelle, un potentiel formidable qui ne s’est pas encore manifesté.

H. F. - Croyez-vous qu’il y ait des personnes capables d’exploiter ce potentiel ?

F. A. - Je ne sais pas jusqu’à quel point la chose est possible d’une manière générale. Et si elle l’est, si un langage commun peut-être instauré entre l’ancienne et la nouvelle génération. Finalement, c’est aux jeunes à le faire et, avec le temps, cela se fera forcément.

H. F. - Vous voulez dire que cela doit venir d’eux-mêmes ?

F. A. - Je ne sais pas. Peut-être. Par exemple je vois qu’à un certain moment, un Nîma Youchidj est apparu qui a révolutionné la littérature iranienne. Est-ce que quelqu’un l’a dirigé, l’a formé ? Non.

H. F. - D’accord, lui, c’était lui et sa plume. Mais un travail de groupe ?

F. A. -Je ne sais pas jusqu’à quel point un être peut avoir de l’influence sur un autre mais il est indéniable que des budgets plus importants peuvent contribuer à faire surgir des talents et les aider à se développer.

H. F. - Vos relations à la famille ?

F. A. - La famille, pour moi, se résume essentiellement à ma femme et ma mère qui contribuent à créer autour de moi un environnement calme et harmonieux, indispensable à mon travail. Je passe un tiers de mon temps à dormir, un tiers à travailler et un tiers avec ma famille. Le tiers travail est souvent avec mon épouse.

H. F. - Que pensez-vous du cinéma iranien ?

F. A. - Nous avons plusieurs sortes de cinéma… Kiarostami est un phénomène très important dans le cinéma iranien. Il a apporté un langage nouveau.

J’ai confiance en l’avenir du cinéma et du théâtre iraniens et je pense qu’ils n’ont pas encore trouvé leur véritable moyen d’expression.

H.F. - Merci, M. Aïche.


Ecrits de Farhad Aïche :


"Tchamedan" (La valise)

"Haft Chab ba Mehmani Nakhandeh" (Sept nuits avec un invité indésirable)

"Si o Do Daghighe az Majara" (32 minutes de l’aventure),

"Taghsir" (La faute)

"Panjareh ha" (Les fenêtres)

"Komediye Chabe Akhar" (La comédie du dernier soir)

"Komediye Chabe Avval" (La comédie du premier soir)

"Simorgh" (L’oiseau mythique)

"Naghche Zan" (Le rôle de la femme).

- Mise en scène de plusieurs pièces absurdes d’écrivains étrangers.

- Films dans lesquels il a joué :

"Chabhaye Téhéran", "Nora", " Max ".


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