N° 5, avril 2006

Parvin Etessâmi, le bourgeon qui n’a pas pu éclore


Rouhollah Hosseini

Voir en ligne : Rabée Bente-kaab Ghozdari


L’heure de tenir sa parole est venue, dis tout et ne t’effraie guère

N’hésite pas à dégainer ton sabre le jour de la guerre

Parmi les classiques de la poésie persane se trouvent un grand nombre d’hommes, qui, depuis longtemps, contribue à illustrer notre littérature. Cependant, les femmes sont absentes en la matière. A part Rabée Bente-Kaab, qui est peu connue du grand public, nous n’avions pas vu d’autres figures marquantes, jusqu’à l’apparition du grand génie de la poésie persane, Parvin Etessâmi. Celle-ci est connue comme la plus célèbre femme de la poésie persane. Elle naquit en 1910 à Tabriz. Protégée par son père, Etessâm-ol-Molk, le grand et illustre journaliste de l’époque, elle bénéficie dès son enfance d’une éducation raffinée. Elle fait ainsi l’apprentissage de langues variées, dont l’arabe et l’anglais. En même temps, elle commence à écrire des poèmes. Sa poésie a effectivement trait à la sagesse persane, et figure dans la lignée des Grands classiques tel que Nasser Khosrô. Elle fait donc figure de grande moraliste dans son œuvre. Recourant à un symbolisme particulier, elle s’efforce effectivement de dénoncer l’injustice royale, son oppression des pauvres et des faibles. Elle affectionne particulièrement les pauvres et les orphelins dans son oeuvre. La poétesse s’engage hardiment dans le combat pour le droit de ces derniers, dénonçant la cruauté des gouvernants. Cela par des allégories et en recourant à la forme dialogique : des dialogues entre l’ail et l’oignon, la fourmi et le serpent, le fil et l’aiguille, l’ivrogne et le policier,…ces dialogues sont en plus assaisonnés d’ironie délicate. Elle attaque aussi et particulièrement les religieux exhortant le peuple à respecter les principes religieux, qu’ils n’observent pas ; les savants qui ne tiennent pas leur paroles ; ceux qui vivent dans la débauche. Parvin nous empêche effectivement de nous contenter de la vie terrestre, insistant à ce titre sur la vie céleste. De ce fait, on ne remarque point dans ses écrits le récit d’expériences spécifiquement féminines, comme l’on en trouve chez Farokhzade. De ce point de vue, sa poésie ne se distingue point de la poésie d’un Naser Khosro, par exemple. Elle chante l’amour de Dieu, la quête du perfectionnement, la charité et la bienfaisance. Pour ce qui concerne la technique, la forme est très bien travaillée et entretient un bon rapport dialectique avec le fond. Elle traite effectivement des thèmes qui exigent de la maturité et de l’expérience, ce qui paraît étonnant pour une jeune femme d’une trentaine d’années. Parvin est malheureusement morte très jeune, à 34 ans, et laissa tout le pays endeuillé. Sur sa tombe est gravé un poème qu’elle a elle-même rédigé :

Celle qui gît sous cette terre obscure

Est Parvin, l’étoile de la littérature

 

Elle n’était point heureuse dans ce monde

Sa poésie était pourtant aimable et mûre

Le Grand Dénoueur

Il y avait un vieillard, accablé de malheur

Qui menait une vie dure et pleine de douleur

 

Avec maintes misères il avait des algarades

Son fils et sa fille, tous les deux malades

 

L’un implorant remède, l’autre voulant médecin

Et leur pitance, des larmes et du chagrin

 

Ils ne trouvaient ni miel ni soupe à siroter

Drap de l’un déchiré, robe de l’autre déchiquetée

 

Le jour le vieillard allait à travers rues

Il quémandait du pain au prix de sa vertu

 

Vers n’importe qui, le vieux tendait la main

Espérant obtenir une miche de pain

 

La nuit, déshonoré, il retournait chez lui

Brisé, endolori, accablé par l’ennui

 

Le jour il mendiait, soignait les siens la nuit

Honteux le matin au dehors, il l’était le soir chez lui

 

Un matin, il sortit pour quémander son pain

Mais les prodigues eux-mêmes ne lui donnèrent rien

 

Traînant d’une porte à l’autre, le visage marqué

Au moment de rentrer l’audace lui manquait

 

Enfin il décida de se rendre au moulin

Le meunier lui offrit une poignée de grains

 

Son sac de blé noué fermement sur le dos

Le vieillard s’en alla s’adressant au Très Haut :

 

"Quand tu tends vers nous autres généreusement la main

Tu dénoues le lacis, si serré soit le lien

 

Que puis-je faire alors en cet hiver gelé ?

Ma santé si fragile, ma famille affamée

 

S’il se trouvait quelqu’un pour m’acheter ce blé

Je pourrais acheter des lentilles, du miellé

Souvent tu dénouas des problèmes les nœuds

Dénoues donc celui-ci, je te prie ! Ô mon Dieu !"

 

Ainsi implorait-il en suivant son chemin

Quand soudain sur la route il vit ses propres grains

 

Il vit que ses prières lui avaient porté tort

Son sac dénoué, et les grains au dehors

 

"Ô Grand Dieu de justesse ! Lança-t-il agacé

Que n’as-tu entendu le sens de ma pensée ?

 

Depuis la nuit des temps, tu agis divinement

Que n’as-tu distingué ces deux enlacements ?

On te dit clairvoyant, mais tu fis cette erreur

Un homme aurait bien mieux assumé ce "labeur"

Ai-je à ce point eu tort quand je t’ai demandé

De dénouer ce nœud, et de me seconder ?

Jamais je n’avais vu un dieu tel que toi

En déliant mon nœud, tu fis le mauvais choix."

 

Bref, notre pauvre homme s’accroupit, fulminant

Pour ramasser les graines étalées dans le vent

 

Alors qu’il se penchait pour ramasser son blé

Sur le sol il trouva une bourse abandonnée

 

Tombant prompte à genoux, il dit :"Ô mon Très Cher !

Aurais-je pu deviner ce que tu comptais faire ?

 

Malheur venant de toi a une vraie saveur

Et quand tu appauvris, c’est une vraie faveur

 

Tes actes vont plus loin que notre entendement

La nature est de toi et tout le firmament

Si quelqu’un par tes soins contracte une maladie

C’est toi au bout du compte qui un jour le guéris

Des médiocres d’ici m’ont refusé un plat

Afin que je quémande à toi seul mon repas

 

Tu rends exprès malade l’homme en bonne santé

Qu’il apprenne que tout tient de ta haute volonté

 

Traînant de porte en porte selon ton bon vouloir

J’ai pu te reconnaître au fond de ma nuit noire

 

Dans cet état j’étais, malmené par le sort

Afin de te chercher pour t’honorer plus fort

 

Car je ne savais pas, dans les rues quémandant

Que tu nous exauçais Seigneur à tout moment

 

J’avais tant vu de riches et de gens généreux

Jamais je n’avais vu la largesse de Dieu

De saisir ses chemins, ô Parvin, incapable

Tu sauras désormais qu’Il est insoupçonnable


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