N° 53, avril 2010

La masse d’arme à tête de taureau : une combinaison de puissance et de prestige


Dr. Manouchehr Moshtagh Khorasani
Traduit par

Arun Singh


La masse d’arme à tête de taureau compte parmi les armes les plus prestigieuses dans les traditions littéraires et religieuses de l’Iran. La vache / le taureau est un élément très important dans la mythologie persane et ce motif est représenté sur de nombreux objets d’art et outils. Étant donnée l’importance symbolique des bovins, il n’est pas étonnant que le symbole du taureau apparaisse également dans l’arsenal persan, dont la masse d’arme à tête de taureau constitue l’un des exemples les plus significatifs.

La masse d’arme à tête de taureau et le culte de Mithra

La masse d’arme à tête de taureau constitue un symbole du sacrifice de Mithra, qui tua un taureau puissant, afin de fertiliser la terre et nourrir la population. [1] Le culte iranien du soleil et le dieu Mithra ont depuis longtemps influencé les fabricants d’armes et d’armures dans leur choix de motifs décoratifs, même dans la période islamique. A titre d’exemple, de nombreux boucliers et casques de l’époque qâdjâre sont décorés avec le soleil, symbole de Mithra, représenté comme un visage. La légende dit qu’au XIVe siècle av. J.-C., Mithra serait apparu sur terre et aurait enseigné l’agriculture à la population. Pour rendre la terre fertile, il tua un taureau, utilisa son sang comme engrais et sa chair pour nourrir les gens. Après l’achèvement de sa mission, il retourna au ciel et s’unit avec le soleil. Pur Rahnama [2] décrit la masse d’arme à tête de taureau comme un symbole extrêmement important dans l’arsenal de l’Iran antique.

Miniature du Shâhnâmeh datant de l’époque safavide (Bahram tue un lion en utilisant une masse d’arme à tête de taureau), avec l’aimable autorisation de la bibliothèque du Madreseh-ye Motahari

La masse d’arme à tête de taureau dans les légendes et épopées iraniennes

La masse d’arme à tête de taureau fut utilisée par la suite comme une arme symbolique et prestigieuse, et fut également un attribut des rois de l’Iran. Les contes persans anciens nous racontent que le roi légendaire Fereydoun aimait tant la vache qui l’avait allaité, qu’il créa et fit forger une masse d’arme avec une tête en forme de tête de taureau et l’utilisa lors d’une bataille contre le méchant Zahâk. [3] De nombreux héros légendaires utilisaient une masse d’arme à tête de taureau pour lutter contre le mal. Une masse d’arme à tête de taureau fut également utilisée par des héros légendaires tels que Rostam, GIV, Esfandiâr et Gushtasp. A l’époque sassanide, le roi Bahram V tenait sa masse d’arme à tête de taureau quand il prit sa couronne au milieu de lions féroces. [4]

Harper affirme que les rois d’Iran et les héros du Shâhnâmeh en temps de guerre utilisaient une masse d’arme à tête de taureau. Dans l’épopée du Shâhnâmeh de Ferdowsi, l’un des rois mythiques iranien, Fereydoun, ordonne à ses forgerons de forger une masse d’arme à tête de taureau afin de combattre Zahâk. Une histoire du Shâhnâmeh raconte ainsi comment Zahâk (Ajidahâk) fit un cauchemar et rêva de trois guerriers qui l’attaquaient. Le plus jeune avait une masse d’arme à tête de taureau et enchaîna Zahâk, le traînant sur le mont Damâvand. A son réveil, Zahâk, en sueur et effrayé, demanda à ses astrologues l’interprétation de son rêve.

Une autre miniature du Shâhnâmeh datant de l’époque safavide (Bahram tue un lion en utilisant une masse d’arme à tête de taureau), avec l’aimable autorisation de Golestân Palace Museum.

Ils lui apprirent qu’un enfant naîtrait et serait appelé Fereydoun. Il deviendrait roi. Plus tard, il renverserait Zahâk et l’emprisonnerait. Les soldats de Zahâk commencèrent à rechercher les nouveau-nés pour trouver Fereydoun. Pour protéger son enfant, sa mère donna Fereydoun en garde dans un élevage de poules. L’histoire raconte que Fereydoun fut nourri par une vache pendant trois ans. Dans l’intervalle, les soldats Zahâk arrêtèrent le père de Fereydoun et donnèrent le cerveau du père en pâture aux deux serpents trônant sur les épaules de Zahâk. Par la suite, on informa les soldats où était gardé l’enfant. La mère du jeune Fereydoun le retira alors de l’élevage de poules et le confia à un Parsi des montagnes Alborz. Lorsque les soldats de Zahâk arrivèrent à l’élevage, ils tuèrent la vache et mirent le feu à la ferme.

Une miniature du Shâhnâmeh datant de l’époque qâdjâre (Rostam est assis avec une masse d’arme à tête de taureau), avec l’aimable autorisation de Rezâ Abbâsi Museum

Lorsque Fereydoun eut 18 ans, il décida de se venger. Dans le même temps, Kaveh Ahangar, un forgeron, avait commencé une révolte contre Zahâk car il ne voulait pas que son enfant soit tué pour nourrir les serpents de Zahâk. Il mit son tablier sur une lance, et l’utilisa comme un drapeau pour se rendre auprès de Fereydoun. Des forgerons forgèrent une masse d’arme à tête de taureau pour Fereydoun. Les forces de Fereydoun remportèrent la bataille contre Zahâk, qui fut enchaîné et emprisonné sur le Mont Damâvand. Il est dit que lorsque Sushian apparaîtra, Zahâk se libèrera de ses chaînes et recommencera ses destructions. Alors Garshasp viendra et vaincra Zahâk avec son gorz (une masse d’arme à tête de taureau). [5]

Masse d’arme en bronze de Marlik, avec des visages humains

De nombreux manuscrits persans se référent à ce type d’armes utilisé par les rois et les héros. Certains des termes utilisés pour décrire une masse d’arme à tête de taureau dans les manuscrits persans sont : a) gorz-e gâvshehr (masse d’arme à face de taureau) [6], b) gorz-e gâvpeykar (masse d’arme à corps de taureau) [7], c) gorz-e gâvrang (masse d’arme avec la couleur ou la forme d’un taureau) [8], d) gorz-e gâvruy (masse d’arme avec le visage d’un taureau) [9], e) gorz-e gâvsar (masse d’arme à tête de taureau) [10].

Masse d’arme en bronze à tête en forme de gourdin de Marlik montrant deux têtes de bouquetins s’opposant.

Les masses d’armes à têtes de taureaux et les Zoroastriens

Outre l’utilisation d’une masse d’arme à tête de taureau par les héros des épopées, ce type d’arme a également une signification religieuse. Parmi les Parsis en Inde, l’utilisation d’une masse d’arme à tête de taureau est encore très répandue au cours des cérémonies religieuses. Un jeune mobed (prêtre zoroastrien) souhaitant remplir son devoir religieux après la fin de la cérémonie de Nabar, va au âtashkadeh (temple du feu) en tenant une petite masse d’arme à tête de taureau dans la main droite tout en lisant des passages de l’Avesta et en priant. [11] C’est pourquoi la masse d’arme à tête de taureau fut et est encore utilisée aujourd’hui comme une arme symbolique par les zoroastriens au cours de leurs cérémonies d’initiation sacerdotale. Durant la période qâdjâre, les sceptres à tête de taureau richement décorés étaient très répandus, et une ou deux masses d’arme à tête de taureau comptent encore parmi les instruments sacrés utilisés dans les temples de feu modernes zoroastriens. Le mobed zoroastrien porte avec lui une masse d’arme à tête de taureau pendant son initiation ainsi que lors de diverses cérémonies associées au feu sacré. Les zoroastriens appellent cette masse "la masse d’arme de Fereydoun" ou "la masse d’arme de Mithra", se référant probablement au rôle de Mithra comme défenseur de la justice. Un dieu est décrit dans l’Avesta portant une masse d’arme, avec « cent saillies et cents lames qui balayent les hommes quand elle bascule vers l’avant ; la plus forte des armes, la plus vaillante, est forgée dans du fer jaune damasquiné d’or ». [12]

Masse d’arme en bronze à tête en forme de gourdin de Marlik montrant deux têtes de bouquetins s’opposant.

Exemples anciens des masses d’armes à tête de taureau

D’anciens modèles de ces armes ont été trouvés dans les fouilles du Lorestan et de Marlik, où plusieurs masses d’arme à tête représentant des hommes ou des animaux ont été déterrées des tombes. Une masse d’arme à tête de taureau issue du Lorestan et intéressante par son style est présentée par Amiet. [13] Elle se compose d’un arbre tubulaire à trois têtes de taureaux placées en cercle autour de la tête de masse, les cornes sont partagées entre les taureaux. Les traits de la face des taureaux sont clairement visibles. Certaines masses d’armes découvertes à Marlik sont à tête de bélier ou de boucs. Une masse d’arme en forme de gourdin déterrée à Marlik montre sous sa tête deux têtes de bouquetins s’opposant, dont chacun des yeux, des museaux et des cornes sont finement détaillés. [14] Cette tête de masse est longue de 17,5 cm, a un diamètre de 3,5 cm au point le plus large, et pèse 624 g, le diamètre intérieur creux de la tête de masse est d’environ 1,8 cm. Cette pièce a été trouvée à Marlik, Tombe No. 26, Tranche XVIIB.

Il existe également des exemples de masses d’armes à visages humains. Une masse d’arme de bronze très intéressante de Marlik comprend neuf visages humains. Cette tête de masse en bronze est longue de 14,3 cm, pèse 649 g et mesure 6 cm de large dans sa partie la plus large. La forme de base de la tête de massue est tubulaire et creuse. Negahban [15] ajoute que le diamètre intérieur de cette masse d’arme est de 2,7 cm. La surface de la tête de masse est ornée de trois rangées de têtes humaines, trois dans chaque ligne. Il est étonnant de voir que dans le dernier rang, les têtes sont à l’envers. Sur chaque tête, les traits du visage ainsi que les oreilles, un long nez, la bouche, les sourcils et le front peuvent être clairement distingués. En outre, les yeux sont incrustés d’os, avec un enfoncement central qui aurait été rempli d’une substance noire représentant l’iris. Negahban décrit que, malheureusement, les yeux sont manquants sur la plupart des visages. Cette pièce a été trouvé à Marlik, tombe 45, Tranche XXII H.

Très peu d’anciennes masses d’armes à tête de taureau ont été conservées. La vache jouait un rôle spirituel important pour le peuple iranien et était associée à une force bienveillante. [16] Les plus anciennes masses d’armes iraniennes à tête sont conservées au Metropolitan Museum of Art. Elles sont faites de bronze et datent de la période 1000 avant J.-C., quand les Iraniens pénétrèrent dans le pays à l’est du fleuve Tigre. Une de ces masses d’armes a la forme d’un cylindre percé de fentes verticales et décoré avec un motif de base torsadé et jonché de saillies, tel que décrit par M. Harper dans La Masse d’Arme dans l’Iran préislamique. Il est intéressant de voir que la masse d’arme se termine par trois têtes de taureau avec un trait stylistique distinct : la tête de chaque taureau a un front large et aplati, un petit museau cylindrique et une paire d’yeux, toutefois les oreilles et les cornes sont partagées avec la tête de taureau suivante. Par conséquent, ces taureaux ont trois têtes et six yeux, mais ont seulement trois oreilles et trois cornes entre eux. Ce type de masse d’arme avec un cylindre fermé à une extrémité et décoré de saillies (mais pas de têtes de taureau), est connu dès l’époque achéménide. Un exemple est conservé au Musée Wagner, Wuerzburg, et porte une inscription en vieux perse à la base de son manche. Il en existe un autre exemple dans la collection du Musée Wagner, dans lequel chaque animal partage une oreille et une corne avec la tête qui lui est juxtaposée. Harper [17] explique qu’il existe aussi des exemples à trois têtes de bélier. Le manche sur certaines de ces masses d’armes à tête de taureau est coulé séparément de la tête. Sur certains exemples, on peut trouver un anneau de bronze ou de fonte comme élément décoratif autour du manche près de la poignée et éloigné de la tête de la masse d’arme.

Masse d’arme à tête de div datant de l’époque qâdjâre

Conclusion

La masse d’arme à tête de taureau a toujours joué un rôle important dans l’histoire de l’Iran. Cette arme a d’abord été un symbole du sacrifice de Mithra et plus tard il fut utilisé dans la littérature persane pour symboliser la puissance des héros et des rois. De plus, la tête de taureau est encore très répandue lors des cérémonies religieuses des zoroastriens. Bien que de nombreux spécimens des masses d’armes à tête de taureau de la période qâdjâre puissent être trouvés dans les musées iraniens, il existe des pièces beaucoup plus anciennes en bronze qui montrent les racines anciennes et la signification de cette arme dans l’histoire iranienne.

Bibliographie :
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- Qatrân-e Tabrizi, Abu-Mansur, Divân-e Qatrân-e Tabrizi [The Poems of Qatrân-e Tabrizi], Based on the Manuscript of Mohammad Nakhjavâni, Tehran, Enteshârât-e Qoqnus, 1983/1362.
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Notes

[1Voir Pur Rahnama, 2000:82.

[22000:82

[3Stِcklein, 1981:2579.

[4Harper, 1985:247.

[5Pur Davood, 1969/1347 : 51-53.

[6Ferdowsi, 1995/1384 : 432.

[7Ferdowsi, 1995/1384 : 779.

[8Ferdowsi, 1995/1384 : 209 ; Shâhanshâhnâmeh, Fathali Khân Sabâ, 111.

[9Ferdowsi, 1995/1384 : 1010 ; Dârâbnâmeh-ye Tarsusi, Tarsusi, 1977/2536 ; 507, vol. 1 ; Fârsnâmeh, Balxi, 2006/1385 : 12 ; et Divân-e Mas’ud Sa’d Salmân, Sa’d Salmân, 1995/1374 : 93 ; Shâhanshâhnâmeh, Fathali Khân Sabâ, 352.

[10Ferdowsi, 1995/1384 : 452 ; Joneydnâmeh, Kufi, 1991/1380 : 250 ; Samak Ayyâr, Al-Kâteb al-Rajani, 004/1383 : 229, 425 ; Divân-e Qatrân-e Tabrizi, Qatrân-e Tabrizi, 1983/1362 : 444 ; et Zafarnâmeh, Nâderi, 1968/1346 : 332.

[11Pur Davood, 1969/1347 : 54.

[12Voir Harper, 1985:247.

[131976:35, la plaque 33.

[14Voir Negahban, 1995:28.

[151995:26.

[16Harper, 1985:249.

[171985:249.


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