N° 53, avril 2010

Le monde imaginaire de Marguerite Duras


Seyyed Behdâd Ostowân


Les œuvres de Duras sont pleines de signes visuels. L’ensemble de son œuvre comporte une richesse d’images ; images plutôt symboliques comme celles de la mer ou même images maternelles. Car elle parle du monde imaginaire dans son œuvre. Ses ouvrages, malgré leurs apparences autobiographiques, sont un mélange de souvenirs et de fictions. Un barrage contre le Pacifique et L’Amant sont deux ouvrages autobiographiques, mais le personnage de son frère dans Un barrage contre le Pacifique est différent de celui du frère aîné dans L’Amant. En outre, l’omniprésence de la mère dans la majorité des œuvres de Duras comme Un barrage contre le Pacifique, l’Amant, l’Eden cinéma… montre l’importance de ce personnage, mais l’image de la mère qui l’obsède dans presque toutes ses œuvres diffère au courant des années. Elle demeure cependant toujours anonyme. Une sorte de dualité et un sentiment d’ambivalence se dégage de la relation de Duras avec sa mère. Dans ces deux livres (Un barrage contre le Pacifique et L’Amant), la relation établie entre la mère et ses enfants est un mélange d’amour et de haine. La raison de l’amour maternel semble logique, tandis qu’il faut chercher la raison de la haine de l’écrivain envers sa mère dans la relation de cette dernière avec son frère aîné : "Je voulais tuer mon frère aîné, je voulais le tuer, arriver à avoir raison de lui une fois, une seule fois et le voir mourir. C’était pour enlever de devant ma mère l’objet de son amour, ce fils, la punir de l’aimer si fort, si mal, et surtout pour sauver mon petit frère …". [1]

Marguerite Duras

La mère de Duras a des sentiments contradictoires, c’est un personnage déséquilibré, elle a un courage énorme et veut affronter la force de la nature et résister devant l’océan Pacifique en construisant des barrages. Néanmoins, dans certaines scènes, elle apparaît découragée et sans énergie. Elle éprouve un amour profond pour ses enfants malgré le sentiment de colère et de rage contre sa fille qui ressemble parfois à de la haine.

Dans la pensée de Duras, on peut voir la même dualité dans l’image de la mer, la mer est un élément qui est source de richesses naturelles mais qui est aussi envahissante, destructrice et agressive (même les barrages construits par la mère de Duras ne peuvent résister à la force destructrice de l’océan Pacifique). La ressemblance de l’image maternelle et la mer peut être exprimée dans la pensée par l’homophonie des mots "mère" et "mer" dans la langue française (un thème déjà étudié par de grands critiques comme Bachelard). La figure emblématique maternelle de l’eau a des contradictions considérables, elle est source de vie mais peut être aussi cruellement dévastatrice :

"Comme la mère, la mer peut être englobante, dévoratrice, violente et envahissante, mais en même temps elle est fascinante, incontournable, nourricière et douce. Dans Le Vice-Consul, malgré la présence d’une mère qui frappe, c’est l’image d’une mer attirante qui domine. La mer offre à la mendiante, qui a été chassée par sa mère, la nourriture et le repos bienfaisant". [2]

Dans le monde imaginaire de Duras, la mer et la mère sont violentes et agressives, "donneuse de vie, donneuse de mort, l’Eternel mouvement de flux et de reflux de la mer métaphorise la position ambivalente de la mère dans la relation avec son enfant." [3] La force destructrice de la mer comme envahissement des terres et la noyade des personnages de Duras sont comparables avec la force cachée de la mère, mais cette ressemblance ne se limite pas à un aspect négatif, elle a aussi une dimension positive. L’opposition existant entre ces deux images emblématiques peut présenter la pulsion de la vie et la pulsion de la mort selon Freud. "Dans l’œuvre de Duras, la mer est incontestablement une métaphore du corps maternel. Pourtant, si la mer est un corps, la seule relation possible est fondée sur une ambivalence qui balance entre la peur de la mort par la noyade et le désir de la submersion corporelle. Duras présente cette métaphore sous une forme très personnelle, en insistant sur cette ambivalence et en la présentant sous des configurations différentes". [4]

La mort est une autre image qui domine les œuvres de Duras. Dans Un barrage contre le Pacifique, les enfants meurent de faim ; dans Le Vice-Consul, les misérables et les lépreux sont tués par le vice-consul à cause de sa phobie, certains personnages se suicident (notamment par noyade), il y a aussi la noyade des enfants et de certains protagonistes des romans de Duras. Ce thème et cette préoccupation apparaissent dans une scène assez révélatrice où Duras essaie d’exprimer sa contemplation de la mort d’une mouche : « Ma présence faisait cette mort plus atroce encore. Je le savais et je suis restée. Pour voir. Voir comment cette mort progressivement envahirait la mouche. Et aussi essayer de voir d’où surgissait cette mort. Du dehors, ou de l’épaisseur du mur, ou du sol. De quelle nuit elle venait, de la terre ou du ciel, des forêts proches, ou d’un néant encore innommable, très proche peut-être, de moi peut-être qui essayais de retrouver les trajets de la mouche en train de passer dans l’éternité ». [5]

Le thème de l’image est également très présent dans l’œuvre de Duras. Elle avait d’ailleurs d’abord choisi pour son livre L’Amant le titre de Photographie absolue, et elle commence cet ouvrage par la description de sa propre figure. Tout au long de ce livre, elle essaie de décrire sa vie à l’aide des explications qui donnent à voir aux interlocuteurs et elle va au-delà ; elle exprime le monde imaginaire de sa pensée sous la forme d’une autobiographie, mélangeant le monde réel de ses souvenirs au monde fictif de l’imaginaire ; un modèle assez nouveau pour ce nouveau-romancier de notre ère.

Notes

[1Duras, Marguerite, L’Amant, Paris, Les éditions de minuit, 1984, p. 13.

[2Van de Biezenbos, Lia, Fantasmes Maternels dans l’œuvre de Marguerite Duras, Edition Rodopi B.V., Amesterdam-Atlanta, 1995, p. 171.

[3Ibid. p. 172

[4Ibid. p.177

[5Duras, Marguerite, Les petits chevaux de Tarquinia, Paris, Gallimard, 1953, p. 39.


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