N° 53, avril 2010

L’éducation des masses dans Le Retour au pays natal* de Thomas Hardy


Shekufeh Owlia


Dans les pages initiales du roman, un compte rendu détaillé de la lande nous est donné. Elle est décrite comme étant « inchangée depuis les temps préhistoriques comme les étoiles du firmament. » [1] On peut noter également que « l’antiquité de ce lieu inviolé » contraste fortement avec « l’esprit harcelé par les changements engendrés par le monde contemporain. » [2] Selon Wainwright, c’est ce qui explique pourquoi « ce monde primitif plaît » autant à l’homme contemporain. [3]

Ceci explique aussi pourquoi Clym, l’intellectuel, chérit autant cette lande. Le héros est décrit comme étant « imprégné de… ses odeurs. On pourrait même déduire, à la limite, qu’il en est le produit. » [4] Ce passage indique clairement à quel point l’origine d’Edgon s’identifie à la lande qui porte son nom. Dans une partie du roman, Hardy décrit Clym de la manière suivante : « Traduisez toute la haine ressentie par Eustacia Vye envers la lande en amour, et vous obtenez le cœur de Clym. » [5] Radford approuve les propos de J. C. Dave qui note que le fait que Clym soit devenu coupeur d’ajoncs pourrait, a priori, "être considéré comme étant un accès au pouvoir : un retour à un état primordial" [6] qui, juge-t-il, mènerait à une paix intérieure. Il est même en mesure de chanter des chansons d’amour en français tout en travaillant sur la lande, à la grande consternation d’Eustacia.

S’il consacre ses jours à couper les ajoncs, c’est en vue de se préparer pour l’ambitieux projet d’éduquer les masses. Merryn Williams croit, toutefois, que Clym ne pourra jamais devenir un paysan dans le sens plein du terme étant donné que, toute une vie durant, il a mené une vie d’intellectuel. [7]

Ce dernier fait tout son possible pour s’unir à la lande qui se transforme toutefois en un « immense cimetière » et parvient à épuiser toute son énergie. [8] Le jour malheureux où Mme Yeobright rend visite à son fils pour se réconcilier avec lui, Clym était tombé dans un « profond sommeil qui est le résultat de travaux assidus » [9] de sorte qu’il ne se réveilla pas lorsque sa mère frappa à la porte. C’est pourtant une chose à laquelle il fallait s’attendre puisque toute civilisation est décrite dans ce roman comme étant l’ennemie mortelle de la lande. [10]

Thomas Hardy

Dans ses romans, Hardy révèle comment "les aspirations humaines sont éclipsées par une grandeur historique et archéologique, apparaissant dérisoires par rapport aux temps archéologiques." [11] Ainsi Eustacia, dont le plus grand rêve a toujours été de quitter la lande, y trouve finalement la mort et Wildeve, l’ex-ingénieur, y tient une auberge. En outre, la tentative idéaliste de Clym consistant à éduquer les masses échoue et son objectif initial de réformer les habitants d’Edgon se solde par la mort de sa femme et de sa mère. [12]

M. Yeobright est, à ne pas en douter, un jeune homme très brillant. Hardy insiste sur le fait qu’il a une excellente maîtrise du français, le parlant aussi vite qu’une fillette mange des mûres. Un des habitants d’Edgon mentionne aussi que Clym est un homme ayant des idées bizarres dans plusieurs domaines [13] et attribue cela au fait qu’il allé très jeune à l’école. Sur ce, son beau-père le capitaine Vye, réplique qu’envoyer les enfants à l’école dès leur très jeune âge est une vraie nuisance. [14]

Hardy, qui semble partager les vues du capitaine sur l’éducation, affirme donc que la pensée est, pour employer les mots mêmes de l’écrivain, un « parasite » qui contribue à ravager les beaux traits de Clym. [15] Il me semble que les racines de la chute de Clym Yeobright sont à rechercher, dans une large mesure, dans son caractère même et son habitude singulière de réfléchir très longtemps sur des questions que les masses trouveraient à peine fondées.

Lorsque Mrs. Yeobright arrive à la conclusion que son fils pourrait être fatigué d’être couronné de succès, Clym pose subitement la question : « Maman, qu’est-ce que le succès ? » A ce moment même, Christian Cantle annonce que la belle Eustacia a été piquée avec une aiguille le jour même à l’église. Leur attention étant redirigée vers cet événement, la question de Clym reste sans réponse. [16] Autrement dit, Clym a coutume d’aborder la plus simple des questions sous plusieurs angles. Sa définition de la réussite est très différente de celle que les autres pourraient avoir sur ce sujet. Mais, d’après Beer, le fait que la mort d’Eustacia soit survenue après que Susan Nunsuch ait pratiqué la magie noire ruine la croyance populaire selon laquelle la magie est inefficace. [17]

De telles pratiques, basées sur la superstition, sont très récurrentes dans la littérature. Ainsi, dans les dernières pages de La vie de Galilée [18], Andrea, un ancien élève de Galilée, tente de faire sortir le livre de ce dernier intitulé Discorsi clandestinement vers la Hollande, où il a l’ intention de le faire publier, alors que les gamins qui jouent près de la frontière croient aux diables et aux sorcières. [19] De même, Clym, de retour dans sa patrie avec le désir secret de la reformer, est désolé de la trouver envahie par les superstitions et les absurdités.

Dans la pièce de Brecht mentionnée ci-dessus, ce dernier semble suggérer que les travaux de recherche effectués par les scientifiques ne sont pas mis au service des masses populaires ; c’est ainsi que leur société reste plus empêtrée que jamais dans les superstitions. Dans le sixième livre du Retour au pays natal, Susan se met à modeler la cire, lui donnant la forme d’une femme ressemblant à Eustacia et dans laquelle elle enfonce des épingles. Par la suite, elle tient la statuette dans le feu tout en répétant une prière au Seigneur à l’envers. Ceci nous indique clairement à quel point les idéaux de Clym sont étrangers aux Edgonites qui sont superstitieux.

Clym songeait à élever les masses au détriment des individus, étant prêt à être le premier sacrifié pour cette cause et c’est, de fait, ce qui finit par arriver. Il me semble que Clym, ayant perdu la vue et ceux qui lui sont très chers, finit effectivement par être « sacrifié ». En outre, il ne faut pas oublier que Clym devient un pasteur itinérant vers la fin du roman ce qui constitue, en soi, un autre sacrifice.

Les idéaux de Clym le conduisent à « discuter la possibilité d’une culture précédant le luxe », ignorant toutefois que ceci est contraire à ce à quoi l’humanité est accoutumée. J’aimerais donc suggérer que l’une des raisons pour lesquelles les idéaux de Clym échouent est qu’ils ne sont pas en conformité avec le contexte culturel des habitants d’Egdon.

L’un des problèmes majeurs de Clym réside dans le fait qu’il ne parvient pas à communiquer effectivement avec ceux qui habitent dans son entourage, même sa bien-aimée. Clym arrive difficilement à exprimer l’amour profond qu’il ressent pour Eustacia car, selon les mots de Wainwright, le langage de l’amour a ses limites. [20] La critique littéraire attire ensuite l’attention du lecteur sur la phrase suivante du roman : « Tous deux restèrent silencieux pour un bon moment, n’échangeant guère un mot, car aucun langage ne pouvait véritablement exprimer la situation dans laquelle ils se retrouvaient. Les mots, tels des outils datant d’une époque barbare lointaine, ne pouvaient à peine être tolérés » [21] Dans ce cas comme dans bien d’autres, nous réalisons que Clym a bien du mal à communiquer efficacement avec son amant, ce qui transforme éventuellement son amour pour Eustacia en haine et aboutit à son échec.

J’ose même avancer que la chute de Clym pourrait être le résultat de la situation matérielle dans laquelle il se trouvait. Bien qu’il soit très doué, le problème avec Clym est qu’il est en avance sur son temps et que les habitants de la lande ne sont pas encore en mesure de comprendre ses idées révolutionnaires dans bien des domaines. D’après Terry Eagleton, un critique marxiste, Yeobright est « pris au piège par la tension existant entre les complexités d’une conscience développée et ses plans contrariés par le contexte matériel immédiat. » [22]

Selon un critique littéraire, le retour de l’indigène peut être interprété, d’un point de vue psychologique, comme étant « un retour vers la mère qui [lui a] donné naissance » dans un premier temps, mais puisqu’il n’y a pas moyen de retourner à la matrice de cette dernière, bien des choses lui sont interdites. [23]

Clym lance son projet d’éducation dès le jour où il révèle à Eustacia son plan culturel, espérant ainsi, du plus profond de son cœur, éveiller en elle le désir d’enseigner aux enfants. Cette dernière rétorque : « Parfois, il m’arrive de haïr les humains », réponse à laquelle Clym réplique : « Il est parfaitement inutile de haïr les gens. » Cette réponse seule indique la préoccupation de Clym consistant à éduquer les gens.

Matthew Arnold est réputé pour avoir dit, « Notre science serait incomplète sans poésie et [dans un futur proche] une grande partie de ce qui passe maintenant pour religion et philosophie sera remplacé par la poésie. » [24] Clym Yeobright déclare distinctement que ses discours seraient « parfois laïques et parfois religieux » [25], ce qui constitue un premier pas dans la direction qu’Arnold avait indiqué il y a bien longtemps. Le narrateur souligne en outre que ses propos ne seraient jamais dogmatiques. C’est une tentative de la part de Clym pour remplacer des thèmes explicitement religieux avec d’autres qui seraient plus poétiques. Par exemple, le thème choisi pour l’une des conférences mentionnées au cours du roman est celle d’une mère qui « désir obtenir une requête de son fils, le roi. » [26] Pourtant, on s’aperçoit finalement que Clym ne réussit pas à vivre en accord avec la fusion de religions païen-hellénique et néo-chrétienne qu’il envisageait. Ceci démontre bien que ni le christianisme ni l’hellénisme ne peuvent libérer des gens qui, comme le note Laura, sont pris au piège dans un univers qui leur est indifférent. [27]

Une autre tactique que Clym utilise est celle d’adapter la langue qu’il emploie à la compréhension de son auditoire, il parlait donc « une langue simple à Rainbarrow, employant toutefois un langage plus cultivé ailleurs. » [28] Clym avait ainsi coutume d’établir des contacts avec toutes les souches de la société. Pour se faire, il se rendait aux hôtels des villes et aux hameaux, livrant même parfois ses discours sur les quais. [29] Pourtant, en dépit de tous les efforts qu’il mit à livrer ses discours, ils n’étaient pas d’un succès total puisque « certains le croyaient alors que d’autres non. » [30]

Tout comme le prince Hamlet de Shakespeare, Clym est passablement lent à prendre des décisions. Sa décision tardive de se réconcilier avec sa mère vient à un moment où cette dernière avait elle-même décidé de faire le premier pas. Malheureusement, elle fut tragiquement victime des circonstances durant la chaude journée d’été où elle se dirigea vers la maison de Clym, mais où personne ne lui ouvrit la porte. Et c’est sur le chemin de retour que cette mère au cœur brisé mourut sur la lande sans avoir pu se réconcilier avec son fils. Si ce denier n’avait pas hésité aussi longtemps avant de se décider et n’avait pas reporté sa résolution, cette catastrophe n’aurait jamais eu lieu. Cet homme si actif sur le plan intellectuel est donc pourtant très passif à certain moments critiques. Ainsi, Wainwright conclut en disant que « la situation fâcheuse de Clym est aggravée par son incapacité d’agir de manière appropriée au bon moment. La tragédie dont il est victime est imputable à l’inertie aveugle dont il fait preuve. » [31]

Sa décision d’écrire une lettre à Eustacia pour lui faire comprendre qu’il aimerait bien qu’elle revienne vivre avec lui arrive au moment précis où cette dernière vient de quitter la demeure de son grand-père avec l’intention de quitter la lande avec l’aide de Wildeve. La tragédie réside dans le fait que la chance ne lui est pas donnée de lire la lettre de réconciliation de son mari qui aurait pu changer le cours des événements du roman. A cet égard, Campbell note que « la lettre de réconciliation non-lue de Clym symbolise la rupture de toute communication. » [32] Cet événement montre bien que malgré toute son intelligence, Clym est lent à prendre des décisions et n’agit souvent que lorsqu’il est trop tard. L’ironie réside dans le fait que Clym, qui lui-même est en conflit avec sa mère et sa femme, tâche d’aider les autres Edgonites à mener une vie meilleure.

Thomas Hardy en 1914

Les derniers paragraphes semblent suggérer que les personnes bien instruites ont des problèmes qui leur sont propres, et sont notamment enclines à avoir un regard sceptique sur la vie. En d’autres mots, bien que Mrs. Yeobright et son fils soient brillants, leur éducation les a rendus sceptiques. Ce qui est frappant est le fait que les « personnages mineurs de Hardy » s’en sortent mieux dans la vie qu’Eustacia, Clym et Wildeve qui sont intellectuels. [33]

Contrairement à ce que l’on pourrait penser a priori, ceux qui sont "meilleurs" dans le sens idéal du terme ne survivent pas forcément ; c’est plutôt ceux qui s’adaptent le mieux aux conditions de leur environnement immédiat qui ont de meilleures chances de survie. [34] Par conséquent, Thomasin, Viggory Venn et de nombreux autres habitants de la lande continuent à vivre avec succès, alors qu’Eustacia et Wildeve finissent par mourir et, en outre, Clym devient à demi-aveugle.

Certains critiques sont d’avis que le rôle des habitants de la lande est semblable à celui du chœur dans la tragédie grecque qui est sensé représenter une vie humaine antérieure. [35] Pourtant, en dépit de leur simplicité et du fait que la modernité leur est étrangère, ils poursuivent leurs vies respectives sans être perturbés par les événements en cours sur la lande qui brisent les illusions des personnages principaux.

Pour conclure, il semblerait que ceux qui ont le plus besoin d’« éducation » soient les intellectuels de la lande, c’est-à-dire Clym, Eustacia et Wildeve. L’écart entre ceux-ci et les masses pourrait difficilement être réduit car les vies qu’ils mènent sont très différentes.

Les habitants de la lande d’Edgon, imprégnés comme ils le sont par les superstitions et n’étant pas affectés par la modernité, mènent des vies plus agréables que ses ‘intellectuels’. Il faut ainsi souligner, une fois de plus, que si Eustacia et Wildeve trouvent la mort sur la lande, c’est parce qu’ils ne vivaient pas en harmonie avec elle. Nous avons également fait allusion au fait que Clym l’idéaliste, ayant un esprit réformateur, a du mal à communiquer efficacement avec les autres habitants de la lande du fait de ses idées trop abstraites. Le cœur du problème réside dans le fait que les habitants ne sont pas encore en mesure de comprendre les idéaux de Clym qui est beaucoup trop en avance sur ses compatriotes. Autrement dit, le scepticisme et la non-spontanéité sont des traits de caractère que le personnage principal a hérité de la modernité par la voie de l’enseignement supérieur qu’il a reçu.


*The Return of the Native

Bibliographie :

Arnold, Matthew et John Dover Wilson, Culture and Anarchy, Cambridge, Cambridge UP, 1960.

Beer, Gillian, Open Fields : Science in Cultural Encounter, ed. illustrée. Oxford, Oxford UP, 1999.

Campbell, W. John, The Book of Great Books : a Guide to 100 World Classics, New York, éditions Barnes & Noble, 2000.

Dale Kramer, "The Cambridge Companion to Thomas Hardy", The Cambridge Companion to Thomas Hardy, Cambridge University Press, 1999, Cambridge Collections Online. Cambridge University Press. 02 June 2008.

Hardy, Thomas, The Return of the Native, London, Smith, Elder & Co. 1878. Vol. 3 of Hardy-Works. 16 vols. 1874-1896.

Monger, George, Marriage Customs of the World : from Henna to Honeymoons, ed. illustrée. Santa Barbara, ABC-CLIO, 2004.

Radford, Andrew D., Thomas Hardy and the Survivals of Time, Farnham, éditions Ashgate Ltd., 2003.

Wainwright, Valerie, Ethics and the English Novel from Austen to Forster, Farnham, éditions Ashgate Ltd., 2007.

Williams, Raymond, Drama From Ibsen to Brecht, Oxford, Oxford UP, 1969.

Notes

[1Hardy, vol. 6, p. 7

[2Ibid.

[3p. 145-146

[4Hardy, vol. 6, p. 205

[5Ibid.

[6Cité dans Radford, p. 93

[7Ibid., p. 92

[8Ibid., p. 93

[9Hardy, vol. 6, p. 336

[10Hardy, vol. 6, p. 6

[11Kramer, p. 61-62

[12Campbell, p. 696

[13Hardy, vol. 6, p. 126

[14Ibid.

[15Beer, p. 41

[16Hardy, vol. 6, p. 208

[17Beer, p. 43

[18Pièce de théâtre de Brecht

[19Williams, p. 288

[20p. 143

[21Hardy, vol. 6, p. 231

[22Cité dans Wainwright, p. 152

[23Beer, p. 52

[24Arnold et Wilson, p. XVIII

[25Hardy, vol. 6, p. 484

[26Hardy, vol. 6, p. 484

[27Cité dans Kramer, p. 58

[28Hardy, 6:485

[29Ibid.

[30Ibid.

[31p. 159

[32p. 696

[33Kramer, p. 125

[34Kramer, p. 63

[35Beer, p. 42


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