N° 53, avril 2010

De l’Orient du cœur à l’Occident de la raison


Rouhollah Hosseini


I.

Le monde du dernier ouvrage (le seul en prose) de Farid ad-Din ’Attâr, Le Mémorial des Saints, écrit en 617 de l’Hégire lunaire, est celui des merveilles et des impossibles, le monde imaginaire des hommes d’élite, ces « Amis de Dieu » qui ne cessent de faire des miracles, de faire parler les morts, les arbres, les murs et les cimetières, tous afin d’extirper des cœurs humains l’amour du monde terrestre. Ce dernier ne mérite pas d’être l’habitation de l’homme ; il est « la boutique de Satan », à laquelle il ne faut rien voler, sinon « il te suivra et le reprendra ». Dâvud Tayi, lisons-nous dans le livre, possédait une grande maison, dont les chambres tombaient en ruines l’une après l’autre. Il ne faisait que changer de chambre : « Pourquoi, lui demanda-t-on, tu ne restaures pas la maison ? Car, répondit-il, j’ai promis à Dieu, le Très-Haut, de ne pas restaurer le monde ». Le monde et ses biens, même s’ils sont de Dieu, font part de la distance, de la séparation d’avec le Seigneur. Dans La lumière des sciences, Kharraghâni écrit : « L’exemple de l’Arif est l’exemple de l’oiseau qui, parti de son nid pour chercher vainement de la nourriture, entend maintenant retrouver son nid, lequel est perdu, le laissant égaré ; il recherche sa maison qu’il ne retrouve plus. » [1]

Dans ce monde de merveilles, le chien que l’on vient de chasser prend ainsi la parole : « Bravo maître ! Tu recherches des invités, et quand on arrive tu nous renvoies ? » Et le loup affamé renonce à dévorer le pieux qui fait sa prière ; un autre Ami de Dieu fait changer le désert en or ; un scorpion entre au service de Hallâj pour douze années pleines en tournant autour de lui, tandis qu’ailleurs c’est la Ka’aba qui tourne autour d’un pèlerin. La neige ou la pluie qui tombent du ciel de cet univers ne sont que l’amour, le même qui rend légère la charge d’un chameau en la faisant marcher au-dessus de lui, et qui fait surgir de l’eau en plein milieu du désert. Le livre cherche à nous initier au monde idéal des sens cachés, celui des cœurs en fleur et des âmes en flamme. Il nous parle de la croyance des cœurs simples, ceux qui sont à l’écart des arguments de la raison. [2] Cette dernière ne peut en rien conduire à la vraie connaissance, qui appartient exclusivement au cœur. Ce n’est que par là que nous pourrions être conduire au mystère de l’être qui se trouve pleinement dans l’amour de Dieu. Le Mémorial des Saints, regorge d’amour divin. « Et-tu l’ennemie du Satan ? demanda-t-on à Rabi’a. Je suis, répliqua-t-elle, tellement plongée dans l’amitié avec le Miséricordieux que je ne peux plus être en hostilité avec Satan ». Car pour le soufi, tout acte trouve son origine dans la volonté divine. Il y trouve également la source de sa joie. Il est en parfaite harmonie avec ce monde dont il désire d’ailleurs se libérer ; d’où le chagrin qu’il éprouve. Son incapacité à quitter ce monde le meurtrit et il ne lui reste qu’à abandonner toute attache : l’argent, la nourriture et la compagnie des autres. Se débarrasser de tout, des biens, des enfants et des femmes pour se fondre en Dieu et retrouver la joie. Celle-ci ne sera cependant à son comble que dans la mort. Aux yeux des hommes d’élite, la mort est la liberté, elle est donc joyeusement recherchée. Le cimetière leur paraît à ce titre comme le lieu le plus prospère. L’œuvre de ’Attâr est ainsi considérée comme une invitation au royaume de Dieu, mais elle est aussi une réaction contre l’oubli de l’homme du sacré, de l’au-delà. ’Attâr n’ignore pas en effet l’affaiblissement de la croyance en la présence divine chez son peuple. Dans L’âme des âmes, le texte qui précède l’œuvre de ’Attâr, nous lisons curieusement : « A l’époque de Mostafâ [3] tout sentait le cœur, et la pierre et la terre, mais maintenant nous sommes à une époque où le cœur sent la pierre. » [4] Quoiqu’il en soit, l’homme du Mémorial des Saints trouve partout Dieu vers qui ne saurait trouver chemin la raison « au pied de bois », comme disait Molawi. Tout trouve son sens par rapport à Dieu, « le Très-Haut, le Très Miséricordieux ».

II.

Les yeux virés au ciel, il regarde les nuages qui, nonchalamment, passent et s’effacent à l’horizon. Ce dernier est d’un bleu doré qui se transforme peu à peu en un rouge foncé tirant sur le violet. Il se remet à marcher en essayant de se frayer un chemin parmi une foule opaque et dense dont ne se dégage que le son des semelles de bottes, qui ont pris le rythme de la grande horloge pendue au dessus de la grande porte de l’église Saint-Pierre. Ce rythme se répète dans sa tête jusqu’à ce qu’il regagne sa petite pièce au dernier étage d’un immeuble de couleur grise, qui brille dans la lumière de la lune et le mouillé de la pluie. Il jette son sac sous la table dont la forme en courbe nous dit qu’elle s’est bien accoutumée au poids des livres qui se trouvent en désordre sur elle. De ce tas de bouquins il tire complètement par hasard un livre dont l’usure de la couverture ne permets pas de lire le nom ; il s’allonge sur le lit à côté de la fenêtre et commence à lire par la page sur laquelle il tomba : « L’un des soirs suivants, comme K. passait dans le corridor qui séparait son bureau de l’escalier principal – il avait été l’un des derniers à s’en aller et il ne restait plus à la banque que deux domestiques en train de liquider les dernières expéditions dans le petit rond de lumière d’une lampe... »5 Il s’arrête là. A la faible lumière de la lune, on peut voir quelques larmes qui coulent sur ses joues.

Bibligraphie :
- Farid ad-Din ‘Attâr, Tadhkirat al-Owliâ’ (Le Mémorial des Saints), Corr. Mohammad Este’lâmi, Téhéran, 1967, sixième édition, 1992.

Notes

[1Sheikh Abolhassan Kharrâghani, Extraits de la lumière des sciences, par Mojtabâ Minovi, Téhéran, 1363, p. 112.

[2Il faut encore un siècle pour que la parole mystique devienne, et cela particulièrement sous l’impact de la mystique d’Ibn ‘Arabi, complexe et truffée de tournures difficiles.

Surnom du prophète Mohammad.

[3Shâhabaddin Abolghâsem Sama’âni, L’âme des âmes, corrigé par Najib Mayel Heravi, Téhéran, 1368, p. 261.

[4Frantz Kafka, Le Château, Gallimard, 1925.


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