N° 105, août 2014

L’Iran lumineux à travers
"Le Miroir persan" d’Henri de Régnier


Majid Yousefi Behzâdi


Dans ses poèmes lyriques intitulés Le Miroir persan, Henri de Régnier (1864-1936) décrit la Perse comme une contrée de révélation poétique où le spiritualisme et le sensualisme constituent la trame d’une conception idéale et où la finesse de l’esprit est liée à la méditation sur la nature. La création artistique naît de cette vision, à laquelle s’attachent les poètes symbolistes recherchant surtout la grandeur de l’art, dans l’optique subjective propre à toute âme exaltée. Dans cette lignée, le parcours poétique d’Henri de Régnier en Iran renvoie à l’idée qu’il voulait enrichir ses poèmes en s’inspirant de la tradition classique en vue de créer une poésie "parfaite". Comme le dit P. G. Castex : "Avec sa distinction hautaine et rigoureuse, ce poète demeure plus proche des traditions classiques et parnassiennes que des audaces modernes." [1] De son côté, Shojâ-od-Din Shafâ écrit dans son fameux livre Irân dar adabiyât-e jahân (L’Iran dans la littérature du monde) : "Bien que la poésie d’Henri de Régnier ait toutes les caractéristiques du "vers libre", elle est fondée sur des règles rigoureuses qui se caractérisent effectivement par leur simplicité et leur fermeté." [2] Sur cette base, dans "Le Miroir persan", paru en 1978 dans le recueil Le Miroir des heures, le poète français valorise la beauté exotique de l’Iran en s’inspirant des éléments de la nature où l’eau est le symbole de la lucidité de l’esprit humain :

L’étroit miroir qui dort en sa boîte persane,

Toute peinte de fleurs que traça le pinceau,

Imite, sans que rien le tarisse ou le fane,

La forme d’une feuille et la couleur de l’eau. [3]

Dans cette strophe, si le poète parle de la forme et de la couleur, c’est qu’il a voulu perfectionner l’art, le moment où le peintre se retrouve devant la beauté et la splendeur de l’Iran. Car le miroir et l’eau révèlent la luminosité et la fluidité, stimulant le goût du poète jusqu’au sublime :

L’artisan de jadis a taillé dans le jade

Son contour, qui remplit la paume de la main,

Pour ce geste qui fut le tien, Shéhérazade,

Revoyant ton visage au soleil du matin ! [4]

Dans ces poèmes, la présence de Shéhérazade évoque l’immensité de l’espace iranien, où l’activité d’un artiste devient semblable à l’univers fantastique de cette dernière. Pour Henri de Régnier, le conte des Mille et Une Nuits appartient à l’Iran, conte où la succession du temps est marquée par l’aube. L’Iran demeure une source inspiratrice pour toute méditation poétique.

A ce propos, soulignons l’avis d’Edgard Weber sur l’originalité de ce conte millénaire : "L’influence de la littérature narrative indienne se trouve dans le Hezar afsaneh, ce livre perse qui est le noyau primitif des Mille et Une Nuits." [5] En faisant allusion à cette histoire, le poète français précise davantage ce qu’il entend par l’idée de miroir persan en évoquant une situation troublante :

Car, chaque nuit, ta longue et merveilleuse histoire

Suspend sur ton col nu le sabre redouté,

Et ta langue te vaut l’incertaine victoire

De sourire, une fois encore, à ta beauté ; [6]

Le conte des Mille et Une Nuits traite attentivement les thèmes du désir et de la métamorphose, à rapprocher du thème du miroir et de ses reflets, provoqués par le contraste des visions croisées entre le fait maléfique et bénéfique, thématique également traitée dans l’œuvre de Henri de Régnier. Dans ce poème de Régnier, le miroir est le témoin actif de la cruauté affreuse du roi à qui la conteuse se réfère pour sauver sa vie :

Mais le temps implacable et qui n’a pas d’oreilles,

Plus sourd que le Khalife ingrat et curieux,

N’épargne pas la joue et la bouche vermeilles ;

Et la cruelle mort ferme les plus beaux yeux ; [7]

Le miroir qui, peut-être, a miré la Sultane

Reflète maintenant un visage nouveau,

Et conserve toujours en sa boîte persane

La forme de la feuille et la couleur de l’eau. [8]

Le passage de l’obscurité à la clarté se réalise dans le miroir persan duquel tout surgit et tout change. On en conclut donc que le miroir persan se montre favorable à tout événement historique, pourvu qu’il soit au contact d’une vivacité offrant tour à tour à l’Iran la fantaisie (Schéhérazade/narration) et l’imagination (peintre/beauté). De plus, le fait d’unir le conte des Mille et Une Nuits à l’espace poétique de l’Iran est un procédé interculturel qui valorise le fantasme comme une création narrative et le sentiment comme une beauté descriptive. Finalement, la composition du miroir persan fait de Régnier un poète talentueux, passionné par l’histoire culturelle iranienne, ce qui lui permet de se focaliser sur un miroir à travers lequel il perçoit l’imagerie réelle de l’Iran moderne.

Henri de Régnier

Bibliographie :
- Shafâ, Shojâ’-od-Din, Irân dar adabiyât-e jahân (L’Iran dans la littérature du monde), éd. Ibn-e Sinâ, 1953.
- P. G. Castex, Histoire de la littérature française, Hachette, Paris, 1974.
- Henri de Régnier, Le Miroir des heures, Slatkine Reprints, Genève, 1978.
- Edgard Weber, Le secret des Mille et Une Nuits, Eché, Paris, 1987.

Notes

[1P. Castex, Histoire de la littérature française, Hachette, Paris, 1974, p. 790.

[2Shafâ, Shojâ’-od-Din, Iran dar adabiyât-e jahân (L’Iran dans la littérature du monde), éd. Ibn-e Sinâ, 1953, p. 36. C’est nous qui traduisons.

[3Henri de Régnier, Le Miroir des heures, Slatkine Reprints, Genève, 1978, p. 107.

[4Ibid.

[5Edgard Weber, Le secret des Mille et Une Nuits, Eché, 1987, p. 21.

[6Ibid., p. 107.

[7Ibid., p. 108.

[8Ibid.


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