Plage de Khezr, île d’Ormuz, province de Hormozgân

Ormouz, 27 octobre 2003. Une bourgade assoupie dans son île du même nom, elle-même dans le Détroit d’Ormouz. Ormouz, trois fois. Face aux pétroliers, par centaines, en pointillé sur l’horizon.

Petite ville de pêcheurs, paisible, assommée par un soleil de plomb, dans l’heure de midi. Vide, ou presque. Il n’y a que deux fadas pour se balader sur le front de mer, en plein cagnard. Emelle, Géhel, débarqués par la navette du matin, se dirigeant vers la citadelle portugaise, à la pointe nord de l’île. Un peu déçus ! Ils s’attendaient à y trouver El Jadida... Que des remparts grossiers partiellement écroulés, ceinturant une cour brûlante. Sur le côté, un grand hangar métallique. Quelques vieux canons rouillés témoignent des intentions belliqueuses des anciens propriétaires.

Dans la cour, une chapelle rustique, creusée en sous-sol pour garder la fraîcheur. Une aubaine !... Sous les voûtes obscures, à l’intérieur, tout est pesant, épais. Où sont passés les chants, les anciennes prières ? Impossible de s’y fondre !... Prières de guerriers, de conquérants, d’usurpateurs. Mauvaises prières, mauvais dieu.

Une apparition, en montant les marches, dans la lumière de l’embrasure ! Dans sa djellaba blanche, un jeune Arabe, fin, racé, au regard introverti. Il s’approche des deux visiteurs, les observe un moment, leur tend les mains, glisse à chacun une poignée de coquillages, puis disparaît en silence. Les coquillages ont de jolies couleurs : gris bleuté, abricot, corail... Ils les mettent dans leurs poches, sans rien comprendre, puis continuent la visite.

Géhel est grimpé sur un rempart, face à la mer. Au loin, sur la côte aride, Bandar-Abbas, la grande ville portuaire. Ville de toutes les surprises, tous les contrastes, tous les trafics. Ils ont parcouru le bazar ce matin, avant l’embarquement. Un bazar comme en Inde, au Pakistan, riche en senteurs, en couleurs, en bruits. Riche en humanité aussi : des Africains, des Arabes, des Baloutches, des Afghans... quelques Persans, discrets comme à l’accoutumée, perdus dans leur propre pays.... des trafiquants russes n’ayant pas l’air de touristes en goguette. En débouchant sur l’avenue Khomeiny, ils ont découvert un jardin, oasis bienfaisante dans la cité fébrile. Au centre, un temple hindou. La grille était ouverte... le temple vide... Sur une fresque, face à l’entrée, Shiva méditait, le visage en paix, les yeux mi-clos. En arrière-plan, quelques collègues : Krishna et sa flûte enchantée, un dieu solaire, des danseuses célestes... Message codé... le Penseur du Monde, le Son des origines, la Lumière créant les corps, les guirlandes d’étoiles tournoyant dans l’espace... Et eux Adam et Eve - enfin, leur descendance ! - au bout de la chaîne, bouclant la boucle.

Ile d’Ormuz

Face à la mer, matrice immobile.... Géhel met la main dans sa poche, machinalement, en ressort un coquillage. Le contemple avec admiration. L’Univers, sur quelques centimètres carrés !... La coquille est ronde, à fond plat, le dessus forme un dôme légèrement aplati. Au sommet du dôme, un point noir, d’où part une ligne spiralée, doublée d’un pointillé, s’élargissant jusqu’à la circonférence. Un rayonnement discret, sous-jacent, irradie du même point. Le tout d’une symétrie parfaite. En retournant le coquillage, un entonnoir en spirale, central, plongeant sur le point noir. L’Univers à l’envers ? Géhel place la coquille face à un œil. Le point noir est un trou, où entre la lumière. L’axe du Monde serait-il vide ? Au delà de ce vide, quoi ?...Qui ?

Le coquillage, la chapelle, le fort, le temple... le bazar du Monde... Et toi, jeune musulman, au sortir des ténèbres, dans la lumière de l’embrasure ? Géhel se creuse la tête. En vain.

Bandar-Abbas à nouveau, à la tombée du jour. Face à la mer, en sens inverse. L’astre orgueilleux a sombré ; une luminescence dorée s’étale sur le miroir lisse, expire en clapotant sur son rivage. Instant propice, aussitôt la mort.

Mort du vieil homme, dans l’eau amère de l’inconscient où barbotent de méchantes sirènes. Il a traversé cet océan, délaissant la frivolité du monde. Le temple lui révéla la trame, juste avant son départ. Dans l’île aux ruines de l’ancien corps, il a cherché la perle rare. En vain...Où en est-il aujourd’hui ? Au fond d’un puits... Ou de l’entonnoir en spirale. Là-haut, un nouveau soleil rayonne. Il y a une échelle pour sortir du puits. Dans une djellaba blanche, un corps de gloire l’attend. Dans ses mains, il tient l’Univers.

Temple hindou à Bandar Abbâs

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