N° 105, août 2014

« Comment peut-on être persan ? »
L’image du Persan
chez les voyageurs français du 17e siècle
François Moureau
Conférence à la Bibliothèque nationale d’Iran,
le 12 mai 2014


Babak Ershadi


François Moureau, professeur de Littérature française du XVIIIe siècle à l’université Paris-Sorbonne de 1992 à 2012, y est depuis professeur émérite. Spécialiste de l’histoire du théâtre entre Classicisme et Lumières, il a travaillé et publié sur l’histoire de la presse, la communication manuscrite, la littérature des voyages. Il a été le directeur fondateur du Centre de recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV, Sorbonne).

Le Professeur Moureau a voyagé au printemps 2014 en Iran. A cette occasion et à l’instigation de l’Association d’Amitié Iran-France, il a donné une conférence le 12 mai 2014 à la Bibliothèque nationale d’Iran dont nous reproduisons ici le texte. Les autres conférenciers de ce séminaire consacré à « L’Iran et le regard des voyageurs français », étaient Bruno Foucher, ambassadeur de France en Iran, Rezâ Sâlehi-Amiri, président de la Bibliothèque nationale d’Iran, Sohrâb Fotouhi, président de l’Association d’Amitié Iran-France, Bahman Nâmvar-Motlagh, professeur à l’Université Shahid Beheshti, Ali Dehbâshi, directeur du magazine culturel Bokhara.

En marge de ce séminaire, la Bibliothèque nationale d’Iran avait organisé une exposition des anciens exemplaires d’ouvrages des voyageurs français.

Babak Ershadi

En 1721, à l’aube de ce que l’on appelle en Europe le Siècle des Lumières, paraissait clandestinement un livre qui allait être l’un des romans philosophiques les plus illustres de la littérature française, les Lettres persanes de Montesquieu. Le futur philosophe qui allait inspirer les Constitutions des Etats-Unis et de la France révolutionnaire y narrait, sous forme de lettres envoyées de Paris vers la Perse, l’expérience de deux Persans séjournant en France. La rencontre avec une autre civilisation formait la trame de la réflexion des deux voyageurs. Montesquieu avait pris pour juge de son propre pays le regard de deux étrangers qui découvraient des mœurs exotiques, parfois choquantes, souvent inexplicables. Le parlementaire bordelais qu’était Montesquieu n’avait jamais rencontré de Persan. Quelques années auparavant, en février 1715, dans les derniers mois du règne de Louis XIV, une ambassade persane avait été reçue à Paris et à Versailles. Dirigée par Mehemet Reza Bey, intendant de la province d’Erivan, cette délégation fut reçue par le roi à Versailles : le peintre Antoine Watteau a laissé de ces visiteurs persans une série de portraits dessinés qui témoignent de l’intérêt des Parisiens pour ces étrangers vêtus de manière singulière, mais à la physionomie noble et imposante. Ce n’est pas là que Montesquieu tira son information sur la Perse pour réaliser un roman par lettres où chacun des voyageurs s’exprimait selon ses mœurs, sa religion et ses idées. Il s’était informé en lisant les voyageurs français qui avaient séjourné et écrit sur la Perse dans les décennies précédentes. A la manière de l’illustre philosophe, nous allons modestement les relire après lui. Jean-Baptiste Tavernier et Jean Chardin seront nos guides principaux comme ils le furent de Montesquieu.

Créée en 1664 par le ministre Jean-Baptiste Colbert sur ordre du roi Louis XIV, dans le but de développer le commerce français aux Indes, la nouvelle « Compagnie royale des Indes orientales » colora d’une valeur politique les renseignements fournis par les voyageurs en Asie. Ceci ne minimise nullement l’importance de ces informations pour la connaissance en profondeur des régions parcourues par les voyageurs, mais la compétition commerciale et politique avec la Hollande, qui envahissait la France de produits d’Orient malgré les édits de Colbert, rendait indispensable de s’informer sur les productions, les routes et les marchés de ces contrées. Louis XIV, que la propagande française qualifiait volontiers de « plus grand roi du monde » cultivait, d’ailleurs, le fantasme de « rétablir » l’Empire français d’Orient. Dès le début des années 1660, diplomates, voyageurs, religieux, érudits, militaires, ingénieurs se mirent à la tâche pour justifier la légitimité d’un « Empire français » en multipliant les textes et les gestes politiques et en favorisant le développement en Asie de la Compagnie royale. Depuis le XVIe siècle et les « capitulations » - accords commerciaux et politiques – signées entre Soliman le Magnifique et François Ier, l’Empire ottoman et la France entretenaient des rapports étroits et privilégiés, qui allaient jusqu’à une discrète coopération militaire. Qu’en était-il de l’Empire perse des Safavides (1501-1736) largement moins connu des Français que le sultan établi à Istanbul ?

La fonction politique des renseignements fournis par les marchands français ne fut nulle part plus évidente que dans le cas de deux célèbres marchands-voyageurs, Jean-Baptiste
Tavernier et Jean Chardin. L’utilisation pratique, politique et commerciale des récits de voyages en Perse n’était pas un phénomène nouveau en France : certains missionnaires catholiques étaient autorisés en Perse, particulièrement pour la communauté arménienne : le capucin Pacifique de Provins, par exemple, avait publié en 1631 un ouvrage dont le titre dit clairement l’accueil qui lui fut fait en Perse : Relation du Voyage de Perse. […]. Ensemble le bon traitement que le roi de Perse fit au R. P. Pacifique, lui donnant un sien palais pour sa demeure, avec permission aussi de bâtir des monastères par tout son royaume. Et finalement la lettre et le présent qu’il lui donna pour apporter au roi […] de France et de Navarre Louis XIII. Avec son fils, Louis XIV, le réseau commercial des marchands français de confession protestante (calvinistes dits Huguenots) en Perse se substitua largement aux missionnaires catholiques : ils devaient une bonne partie de leurs renseignements commerciaux aux autres nations européennes, surtout aux Hollandais, eux aussi protestants et souvent en liaison avec leurs coreligionnaires français.

Des connaissances approfondies sur les routes, les monnaies et les productions locales avaient déjà été obtenues sous Louis XIII, roi de 1610 à 1643, en particulier avec le séjour en Orient, dès 1636, du fils d’un marchand de cartes géographiques d’Anvers émigré à Paris. Jean-Baptiste Tavernier, protestant de religion, était devenu joaillier comme tant de marchands français en Asie. Il se fournit en diamants tirés du sultanat de Golconde en Inde et de pierres précieuses pour les commercialiser auprès de plusieurs Cours, dont celles de France et des shâhs safavides (r. 1501-1722) de Perse. C’est encore en Perse, puis en Inde qu’un premier voyage, fait en 1665 sur les traces de Tavernier, emmène le jeune Jean Chardin secondé par un autre associé de son père, Antoine Raisin. Chardin aurait rédigé les réponses aux cent-sept questions sur la Perse et sur l’Inde posées pour le roi par Esprit Cabart de Villermont (1628-1717). Etait-ce de l’espionnage commercial ? S’agissait-il de « curiosité » au sens de l’époque – goût des productions et des mœurs exotiques ? Esprit Cabart de Villermont dut patienter : ce ne fut que huit ans plus tard, en 1679, sur le navire qui le ramenait en France, que Chardin s’attela à la rédaction des réponses.

Affiche de l’intervention du professeur François Moureau à la Bibliothèque nationale d’Iran, mai 2014

Malgré les efforts de Chardin, le champion des renseignements sur le commerce en Asie reste Jean-Baptiste Tavernier. Il portait volontiers l’habit oriental même en Europe et il rentra en France en 1668. L’année suivante, Louis XIV l’anoblit. Il publia en 1676 un compte rendu très complet de ses voyages, dont le titre lui-même expose la diversité : Les Six Voyages […] en Turquie, en Perse, et aux Indes, pendant l’espace de quarante ans, par toutes les routes que l’on peut tenir : accompagnés d’observations particulières sur la qualité, la religion, le gouvernement, les coutumes et le commerce de chaque pays, avec les figures, le poids, et la valeur des monnaies qui y ont cours. Tavernier chercha une terre où asseoir son nouveau titre et s’installa prudemment en Suisse, où s’était réfugiés d’autres Huguenots, mais ses pérégrinations se s’arrêtèrent pas là. Cet infatigable aventurier, qui posait sur l’Europe un regard tellement imprégné des paysages d’Orient que les Alpes lui rappelaient l’Arménie et qui prétendait que les habitants d’Erivan étaient d’origine suisse, entreprit un septième voyage. Il tenta une nouvelle fois de rallier d’Inde mais via la Russie et mourut en route, à quatre-vingt-quatre ans, en 1689, ayant vendu sa baronnie afin de financer, à Berlin, pour l’électeur de Brandebourg, une Compagnie des Indes dont il était le directeur.

Par contraste, Chardin ne reçut aucune récompense pour les renseignements donnés à la Compagnie. Victime des persécutions et de la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685 qui exilait de France les Protestants, il s’installa à Londres, où il se fit reconnaître comme un éminent orientaliste ; dès 1686, il avait publié le Journal du Voyage du Chevalier Chardin en Perse, et aux Indes Orientales par la Mer Noire, et par la Colchide. Première partie, qui contient le voyage de Paris à Ispahan, puis il donna en 1711 les ultimes volumes de ses pérégrinations – Voyage de Monsieur le Chevalier Chardin, en Perse, et d’autres lieux de l’Orient – et fut élu de la Royal Society britannique qui comptait les plus grands savants de l’époque, dont Isaac Newton. Il mourut en 1713, huit ans avant la publication des Lettres persanes de Montesquieu.

On connaît la célèbre interrogation des Lettres persanes. Les deux Persans séjournant à Paris dans leurs costumes nationaux décident de s’habiller à la française. Aussitôt, les Parisiens qui ne voient que l’apparence, posent cette question à ces étrangers qui ne le paraissent plus : « Comment peut-on être Persan ? » Devenus Parisiens, ces Persans ont perdu tout intérêt pour ceux qu’ils fréquentent. Cette interrogation, les voyageurs français en Perse l’ont aussi posée. Mon exposé tentera d’y répondre par la voix des relations qu’ils nous ont laissées.

Les voyageurs anciens en Orient apportaient dans leurs bagages ce que l’on a appelé une « bibliothèque », non pas de papier, mais composée de leur culture, de leurs aprioris, de leur philosophie, voire de leur religion. L’universitaire américain d’origine palestinienne, Edward Saïd, a même prétendu dans un ouvrage célèbre que l’« Orientalisme » – le jugement des Occidentaux sur les pays situés à l’Est de l’Europe –, était une construction idéologique liée à l’impérialisme colonial. Cela semble largement excessif car, comme en attestent nos voyageurs, la curiosité, le caractère ouvert de ces marchands, leur intérêt pour des populations qu’ils doivent comprendre, fût-ce pour des raisons commerciales, tout cela conduit à une appréhension des réalités, dont leurs relations donnent de multiples exemples.

En ce XVIIe siècle, celui de Descartes et de Newton, nos voyageurs ont pour bagages ce qui est le lot commun des hommes du temps élevés dans les meilleurs collèges : on en trouve la trace, voire des développements, dans les récits qu’ils vont publier. Ils ont une vision géopolitique, la théorie des climats, que l’on a souvent attribuée à Montesquieu, mais qui avait déjà été formulée par les Grecs et, au XVIe siècle, par Jean Bodin. C’est cette « bibliothèque » qu’ils emmènent en Orient. La théorie des climats est une doctrine largement écologique avant la lettre. Que dit-elle dans la version développée par Montesquieu ? Il écrit : « Ce sont les différents besoins dans les différents climats, qui ont formé les différentes manières de vivre ; et ces différentes manières de vivre ont formé les diverses sortes de lois ». La notion de déterminisme géographique est, donc, à la fois sociale et politique. Il prétend que certains climats sont supérieurs à d’autres, le climat tempéré étant l’idéal : le système politique « tempéré » qui en découle devant être le plus équilibré et fondé sur la raison et la justice. Il soutient que les peuples vivant dans les pays chauds ont, au contraire, une tendance à la luxure et à la mollesse : le régime politique qui en découle, appelé au XVIIIe siècle le despotisme oriental, permet de contrôler ce penchant et d’assurer la cohésion sociale. Notons cependant que les deux Persans de Montesquieu renversent le propos en faisant de Louis XIV, monarque vieillissant, un bel exemple de despotisme occidental. Le modèle du despotisme oriental était d’ailleurs l’Empire ottoman, plus que la Perse et surtout la Chine où régnait un empereur qui chaque année poussait la charrue dans la Cité interdite, pour signifier sa proximité avec son peuple. Comme nous allons le voir, le régime politique persan paraît aux voyageurs qui en fréquentent les dirigeants, cultivés et philosophes, un système notablement « tempéré ».

Récit de voyage de Chardin en Perse safavide, conservé à la Bibliothèque nationale d’Iran

La France du XVIIe siècle brille avec tant d’assurance sur les autres nations que les sujets de Louis XIV, eux-mêmes convaincus de leur supériorité, s’intéressent bien peu aux cultures étrangères. Et quand les relations comportent des renseignements sur le pays visité, en l’occurrence la Perse, c’est souvent pour en montrer soit les odieuses différences avec la mère patrie, comme la cruauté ou la lascivité, soit, au contraire les analogies élogieuses, comme l’urbanité. Sont en revanche laissés pour compte les éléments de la culture persane qui n’ont pas de comparants dans la culture française.

En dépit de sa cruauté, le Persan est généralement décrit comme un être civil, ce qui représente, aux yeux des voyageurs, un trait de caractère qu’il partage avec le peuple de France. Pacifique de Provins fut le premier à souligner cette qualité : « Je ne saurais pas dire autre chose sur la gentillesse de la cour, du Roy et de la noblesse […] sinon que la cour de Perse approche fort celle de France, et que la noblesse est fort polie ». Au-delà de la première impression, déroutante et effrayante, due aux excès du despotisme et du fanatisme, les voyageurs tracent le portrait d’un peuple dont les mœurs ne sont pas si différentes des leurs. Il est intéressant de noter que la civilité, ou politesse, a constitué l’analogie entre les mœurs de France et de Perse la plus fréquemment évoquée, à tel point que l’exemple est choisi par Furetière, dans son Dictionnaire universel (1691) pour la définition du terme « politesse » : « Conduite honnête, civile et agréable dans les mœurs, dans les manières d’agir et d’écrire. Les Voyageurs ont trouvé beaucoup de politesse […] dans la Cour du roi de Perse ». Et de conclure cependant par « On ne saurait voir plus de politesse qu’il n’y en a à la Cour de France ». Certes. Pourtant Jacques Bourges nous offre une description du Persan qui aurait tout aussi bien pu paraître dans le traité de Nicolas Faret sur L’Honnête homme ou l’art de plaire à la cour :

« Cette ville (Ispahan) […] est la demeure du Sophi, et le séjour des plus beaux esprits, a de la noblesse la plus polie de ce grand Etat, qui sans contestation l’emporte au dessus de tous les peuples de l’Asie, soit en la magnificence des habits, soit en la politesse de la conversation. Tous les Perses en général sont affables aux estrangers, mais principalement les personnes de qualité excellent en cette perfection. Nous avons déjà remarqué qu’il n’y a guère de lieu où les sciences soient plus honorées ; ils s’y appliquent avec non moins d’esprit que de travail et d’assiduité […]. Cette inclination de savoir est si forte en eux que les occupations les plus sérieuses ne les en peuvent divertir. Le premier ministre d’Etat que l’on nomme Athemat-Dolet, n’a pas plutôt un moment de libre de ses affaires qu’il se donne à l’étude des Mathématiques ; son divertissement ordinaire est d’occuper quantité d’ingénieurs pour faire l’essai de nouvelles machines, qui sont toutes des inventions de son esprit ; il ne s’occupe pas moins à l’étude de la Philosophie et de la Théologie, et aux controverses de la Religion. »

Plus tard, Chardin renchérit : « Pour l’esprit, les Persans l’ont aussi beau et aussi excellent que le corps. Leur imagination est vive, prompte, et fertile. Leur mémoire est aisée et féconde. Ils ont beaucoup de dispositions aux Sciences, aux Arts libéraux et aux Arts mécaniques. Ils en ont aussi beaucoup pour les armes. Ils aiment la gloire ou la vanité, qui en est la fausse image. Leur naturel est pliant et souple, leur esprit facile et intrigant. Ils sont galants, gentils, polis, bien élevés. »

Voilà bien le modèle de l’homme parfait, avec « les qualités les plus nécessaires, soit de l’esprit, soit du corps, que doit posséder celui qui se veut rendre fort agréable dans la Cour », tel que le décrit Nicolas Faret lui-même à la cour de Louis XIII. N’est-ce pas là un bel exemple d’honnête homme, poli, affable, soigné, qui étudie les arts et les sciences, la philosophie et la théologie ? Si l’homme de l’Âge classique accorde tant d’importance à la politesse, c’est qu’il évalue et hiérarchise les sociétés en fonction de ce critère. « L’Etat le mieux policé, à ce qu’on dit, c’est la Chine », écrit encore Furetière, qui attribuerait à la Perse la deuxième place de sa classification orientale – il va sans dire que la France est hors concours. Les voyageurs se plaisent à rappeler qu’en Perse, comme en France, les apparitions quotidiennes à la cour sont définies par toute une série de codes et de symboles qui sont la preuve d’une grande urbanité. Les courtisans persans « sont les plus civilisés de l’Orient, et les plus grands complimenteurs du monde », écrit Chardin avant d’ajouter : « Les gens polis parmi eux peuvent aller de pair avec les gens les plus polis de l’Europe. Leur air, leur contenance est la mieux composée, douce, grave, majestueuse, affable, et caressante au possible. Ils usent d’une multitude de périphrases et de métaphores courtoises : « On reçoit les visites en disant d’un air engageant […] Safa a ourdy, vous nous purifiez de votre présence » ou bien « Giachoma calibut, la place que vous aviez accoutumée de tenir chez moi était vide » et si l’on veut témoigner de l’affection que l’on porte à son hôte, il suffit de répondre « Serchuma salamet bachet », que votre tête soit saine, ce qui veut dire, votre vie m’est si chère que pourvu que vous viviez il ne m’importe qui meure ».

Avant de se gausser de ces formules ampoulées, qui se sont imposées à la littérature comme clichés exotiques, les courtisans français qui respectaient, eux aussi, des règles de langage extrêmement codifiées, louent ces comportements sociaux qui sont alors considérés comme la qualité majeure de tout peuple civilisé. Maurice Magendie, qui consacre un chapitre fort intéressant à La Politesse mondaine au « langage des gens du monde », rappelle que selon les Remarques de Vaugelas, ce qui prime dans les échanges entre courtisans français est une expression raffinée, claire et logique.

Récit de voyage de Tavernier en Perse safavide, conservé à la Bibliothèque nationale d’Iran

L’autre qualité persane que les voyageurs admirent tout particulièrement, justement parce qu’elle est tenue en estime dans leur propre société, est l’éloquence, car il va sans dire que pour l’homme classique, savoir convaincre en usant d’arguments pertinents et d’une tournure de langage propre à la rhétorique est capitale. Dès qu’ils en ont l’occasion, écrit Bourges, les Persans « tâchent de relever les qualités de leur esprit » par la lecture des livres anciens qui contiennent les usages de la rhétorique persane ; et de fait, continue-t-il :

« Les Persans se montrent toujours prêts de conférer avec vous sur les matières les plus difficiles de la Religion, et de vous prouver leurs carences. Pour cet effet, afin de vous engager dans la dispute ils vous font de grandes questions sur nos principaux Mystères pour les attaquer aussitôt par toutes les fausses raisons que l’esprit humain a de coutume d’emprunter de la Philosophie […]. Ceux qui se proposent de traiter avec les Persans, doivent être fort sur leurs gardes, et n’entrer point en dispute s’ils n’ont acquis un parfait usage de leur Langue, d’autant qu’étant subtils et railleurs, ils tirent avantage des réponses qu’on leur fait, lesquelles souvent, par l’ambiguïté qui est propre à cette Langue causant des sens différents dans les esprits, font naître de fâcheux équivoques qui exposent notre Religion aux mépris et aux risées de ces dangereux Philosophes. »

On remarque d’emblée que l’appréciation de Bourges à l’égard de l’éloquence persane est le plus souvent très ambiguë : il invite ses compatriotes à prendre garde à l’habileté de ses hôtes.

L’éloquence, que les Persans possèdent indubitablement, n’est-elle pas la qualité première des menteurs et des hypocrites ? Aussi ne faut-il pas s’exposer aux arguments ou « fausses raisons » de ces sophistes. En revanche, relater les anecdotes qui mettent en scène les disputes oratoires des Orientaux entre eux ravit les voyageurs. Dans ses Evènements particuliers, François Bernier écrit :

« Quand les Persans sont en humeur de railler les Indiens, ils en font trois ou quatre contes. Ils disent que Chah Jehan voyant que les caresses et les promesses qu’il avait fait faire à l’ambassadeur n’avaient pu fléchir sa fierté, et il ne voulait en aucune façon saluer à l’indienne, il s’avisa de cet artifice ; qu’il commanda qu’on fermât la grande porte de la cour de l’Am-Kas où il le devait recevoir, et qu’on ne laissât que le guichet ouvert, par où un homme ne pouvait passer qu’à toute peine en se courbant beaucoup et en s’abaissant la tête vers la terre comme l’on fait quand on salue à l’indienne, afin que du moins il fût dit qu’il avait fait mettre l’Ambassadeur en une posture qui était quelque chose de plus bas que le Salam Indien, mais que l’Ambassadeur qui s’aperçut de cet artifice, entra le dos premier. Ils enchérissent là-dessus que Chah Jehan piqué de se voir ainsi attrapé, lui dit, « Eh-bed-bakht », Eh malheureux, crois-tu entrer dans une écurie d’ânes comme toi ? Et que l’Ambassadeur sans s’émouvoir répondit, qui ne le croyait à voir une si petite porte ? […] Ils disent encore que Chah Jehan lui demanda un jour ce qu’il pensait de son nouveau Delhi qu’il faisait bâtir au respect d’Ispahan, et qu’il répondit hautement et en jurant, « Billah, Billah Ispahan ne vient pas à la poussière de votre Delhi », ce que Chah Jehan prit pour une louange de sa nouvelle ville, quoi que l’Ambassadeur prétendit de s’en moquer à cause de la poussière qui y est si importune. Enfin, ils content que Chah Jehan le pressant de dire ce qui lui semblait de la grandeur des Rois de l’Hindoustan en comparaison de ceux de la Perse, il répondit qu’on ne saurait mieux comparer les Rois des Indes qu’à une grande Lune de quinze ou seize jours, et ceux de la Perse à une petite Lune de deux ou trois jours ; que cette réponse agréa sur l’heure Chah Jehan, mais qu’il s’aperçut incontinent après que la comparaison ne lui était pas avantageuse, et que l’Ambassadeur voulait dire que les Rois des Indes allaient en diminuant, et ceux de la Perse en augmentant comme un croissant. Que ses pointilles soient si fort à estimer, et des marques d’un si grand Esprit comme ils prétendent, chacun est libre d’en juger ; je croirais bien plutôt qu’une gravité modeste et respectueuse irait mieux à un Ambassadeur que la fierté et la raillerie, et que surtout avec les Rois, il n’y a jamais guère à railler. »

Le professeur Moureau lors de son intervention à la Bibliothèque nationale d’Iran, mai 2014

La culture d’appartenance du voyageur et celle qu’il pénètre, tiennent le verbe en haute estime, parce qu’il est désignation divine et outil du pouvoir. Or, tels les Français qui se méfient de l’ambivalence de l’éloquence, les Persans tiennent à l’écart ceux dont les paroles pourraient les tromper. Le roi de Perse est entouré de muets et de nains, les femmes du sérail d’eunuques, qui sont autant de repoussoirs à la normalité. Tous vivent dans un silence obligé ou imposé, car on se méfie de la parole des faibles, comme l’on se méfie des yeux des forts, princes et autres aspirants au trône. Cependant, la nécessité du verbe est si forte que les muets du roi de Perse, « qui s’appellent Dilsiz, c’est-à-dire sans langues », ont établi un langage des signes qu’Henry de Beauvau décrit ainsi :

« C’est chose merveilleuse de les voir discourir, d’autant qu’il n’y a chose au monde si naturelle, que celle-ci artificielle, de telle sorte qu’ils se font entendre par signe du corps des mains gauche et droite, du crachat et avec d’autres signes l’un à l’autre, ce qu’ils veulent, et même à ceux de la cour, qui pour pratiquer ordinairement avec eux, ont ce muet langage, ce qui est plus à admirer en ceci est, qu’ils ne se font pas seulement entendre de jour, mais encore de nuit, sans bruit aucun de voix, mais simplement par le toucher des mains, et autres parties du corps, avec quoi ils ont fait un nouveau langage entre eux, chose presque impossible à l’esprit de l’homme, et se montre même au grand Seigneur, et plusieurs autres, qui l’apprennent comme on fait les autres langues. Ce langage s’appelle Fxarette. »

Tout succombe au verbe, même le muet, même le tyran que Shéhérazade tient chaque nuit en haleine. Pétrie de littérature, d’histoire, de philosophie, de médecine et de mille autres sciences, Shéhérazade, qui brave le despotisme sanguinaire et silencieux de son maître et roi, est l’exemple même de ce pouvoir hautement considéré et à la fois menaçant qu’est le langage. Aussi ne doit-on pas attribuer l’engouement que connurent les Mille et Une nuits au simple érotisme exotique des contes. Au-delà du décor, les voilages de soie et des divans luxuriants, au-delà des anecdotes licencieuses, ce que Galland et avec lui les Français découvrent, c’est qu’en Perse comme en France, l’art de plaire est langage.

La rencontre avec l’altérité n’aboutit donc pas systématiquement à l’acceptation et à la compréhension de la différence. Car cette rencontre déclenche une analyse réflexive, voire une introspection, comme si la présence de la différence était nécessaire pour penser le même : Michel de Certeau n’écrit-il que "Le récit produit un retour de soi à soi par la méditation de l’autre" ?

Le voyageur du XVIIe siècle s’attarde plus particulièrement sur les mœurs de l’autre qu’il reconnaît en lui, comme ici la civilité ou l’art de discourir, sans pour autant relativiser ces mœurs selon les cultures. Il subsiste donc de la différence, cependant, comme le dit François Hartog au sujet des analogies chez Hérodote, « c’est de la différence assignable et mesurable, donc maîtrisable ». L’assimilation est tentée mais inaccomplie car l’ethnocentrisme est si fort que la moindre incompréhension des mœurs étrangères développe un rejet, qui, a fortiori, empêche la connaissance de l’autre.


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