N° 109, décembre 2014

Téhéran, le monde de l’art contemporain.
…une approche à travers un entretien avec Mob Ziai…


Jean-Pierre Brigaudiot


Art contemporain : en cours de déploiement.
Art moderne : un art encore récent, entré dans l’histoire, sa pensée peut rester longtemps active et influente.

Un monde en effervescence

...difficile à saisir, ce monde de l’art contemporain, la ville est immense, ses lieux, galeries, musées et institutions, sont très dispersés. S’il se dit qu’il y a quelque deux cents galeries d’art à Téhéran, faire un tour, même partiel, des vernissages, le vendredi après-midi, ne s’avère pas facile. Le temps des déplacements de l’une à l’autre, toujours en taxi, est tel qu’il n’est guère possible de passer un laps de temps raisonnable dans plus de six ou sept d’entre elles. Quant aux institutions - somnolentes -, qui accueillent l’art contemporain, elles sont rares et se limitent pour l’essentiel au Musée d’art contemporain de Téhéran, et au Centre Culturel Farhang Sarâ-ye Niâvarân ; encore faut-il admettre qu’elles présentent plutôt l’art moderne que l’art contemporain. Ainsi, pour essayer de rendre compte de la situation de l’art contemporain à Téhéran, outre ma propre connaissance directe ou indirecte de celui-ci et d’un certain nombre de ses lieux, ai-je choisi la modalité de l’entretien avec Monsieur Mob Ziâi, l’un des critiques d’art des plus actifs puisque, après avoir dirigé la revue Art Tomorrow, il est désormais rédacteur en chef de la revue Arts et Médias, une revue de belle qualité qui se positionne à la pointe de l’art contemporain car consacrée avant tout aux formes d’arts médiatiques comme la vidéo, les installations vidéo, les arts numériques et le net’art.

Mob Ziâi est diplômé en Arts Plastiques de la Sorbonne et enseigne l’art contemporain à l’Université Islamique Azâd et à l’Université d’art de Téhéran, cependant qu’il pratique lui-même la performance, la vidéo et la peinture. Au cours de cet entretien, nous avons abordé un certain nombre de questions concernant l’art contemporain, son évolution, son marché, ses lieux, la vie des artistes iraniens.

La compréhension de la nature de cet art contemporain passe nécessairement par un retour sur l’histoire de l’Iran moderne, histoire fort bien documentée par l’exposition Unedited story présentée durant le printemps et l’été dernier au Musée d’Art moderne de la ville de Paris. Il semble que l’art moderne, en tant que concept, prend réellement corps, en Iran, dans le courant des années cinquante du siècle passé. S’il s’est développé de manière remarquable entre les années soixante et la fin des années soixante-dix, avec, notamment, le festival de Chiraz-Persépolis, une manifestation à la pointe des avant-gardes, cet art contemporain s’est effacé ou quasiment, après la révolution, faisant place à un art officiel, évoquant peu ou prou le réalisme-socialiste. Au début des années 2000, une résurgence des galeries et une reprise des activités du Musée d’art Contemporain de Téhéran ont marqué un nouveau départ, même si beaucoup d’artistes, et non des moindres, avaient quitté l’Iran, temporairement ou définitivement.

Centre culturel (Farhang Sarâ) de Niâvarân

Formations artistiques

L’art contemporain est évidemment modelé par le flot des artistes émergents issus des différentes formations artistiques, principalement assurées par les universités. A la question portant sur ces formations artistiques, Mob Ziaï, répond que ce qui les caractérise est une quasi-absence de dimension théorique en même temps qu’une grande hétérogénéité des programmes, peut-être faute d’un consensus préalable sur ce qu’est l’art contemporain. Il n’y a guère d’enseignements ouverts aux formes d’art les plus actuelles, aux nouveaux médias, à la vidéo, aux arts numériques, à la vidéo installation et à la performance. Ainsi, aux cours de pratique plasticienne, eux-mêmes assez traditionnels, semble-t-il, s’ajoutent des cours d’une histoire de l’art essentiellement formaliste et basée sur des programmes hétéroclites. La curiosité des étudiants pour l’art tel qu’il se déploie et se pratique au niveau mondial, reçoit donc des réponses partielles par la voie d’Internet et plus généralement des médias auxquels il donne accès. A Téhéran, la presse artistique est rare, comme le sont les critiques d’art aux formations empiriques. Ceci expliquant pour partie ce sentiment de décalage produit par l’art contemporain iranien d’Iran, un art qui se découvre lui-même tout en découvrant l’art mondialisé. Cependant à la fenêtre Internet s’ajoute le fait qu’un nombre non négligeable d’étudiants poursuivent des études artistiques à l’étranger, notamment en Europe, ce qui à terme, change les choses, lorsqu’ils reviennent en Iran.

Pour ce qui est des débouchés des formations artistiques, limitées le plus souvent à un niveau Master 1, il apparait qu’un certain nombre d’anciens étudiants enseignent les arts plastiques dans les écoles, tout en développant une activité artistique suivie d’expositions et apportant quelques revenus, mais bien faibles étant donné les prix du marché local, du moins en ce qui concerne les jeunes artistes. Il existe d’autre part des concours nationaux de recrutement des professeurs d’art dans les lycées, concours orientés vers les arts et les techniques. En Iran, en matière d’arts visuels, la technique, le savoir-faire, restent des valeurs incontournables : perpétuation du métier avec, en arrière-plan, l’image du maître.

Beaucoup de galeries

L’art contemporain existe essentiellement par et à travers les galeries, même si son marché s’est développé dans certains émirats arabes, dont notamment Dubaï. Ces galeries présentent à peu près toutes les formes d’art connues aujourd’hui : peinture et dérivés, photo, installation, assemblage ou sculpture, vidéo et installation vidéo. Dans Téhéran, il y a donc de nombreuses galeries dont les options en matière de choix artistiques varient beaucoup. Outre leur éclectisme en matière d’art, c’est-à-dire une large ouverture aux formes et aux médiums les plus divers, un certain nombre d’entre elles ne séparent pas ce qui relève de l’art moderne et ce qui relève de l’art contemporain, pas davantage qu’elles ne séparent l’art, comme pure invention désintéressée, de l’artisanat d’art. Ce qui semble caractéristique d’une partie de l’art actuel en Iran est l’omniprésence du background culturel et formel de la Perse, la référence à la mythologie, le poids des maîtres - on peut citer celui de Tanavoli, cet artiste de la modernité devenu l’une des figures emblématiques iraniennes en matière d’art. Pour autant, cette figure n’est plus porteuse de contemporanéité, même si de nombreux jeunes artistes semblent considérer que tel est le cas.

Un certain nombre de galeries ont évolué et évoluent vers un modèle d’architecture intérieure inspiré du white cube, c’est-à-dire un espace épuré, blanc où les œuvres peuvent être contemplées en toute sérénité. Ces galeries sont peut-être parmi les plus dynamiques, de celles qui s’extériorisent vers les foires internationales d’art, et qui ont des succursales hors Iran. Ainsi peut-on citer la galerie Shirin ou la galerie Boom, la galerie Aarân, la galerie Golestân, la galerie Mâh, la galerie Mohsen, vastes espaces immaculés (auxquels peuvent s’ajouter désormais des salles de projection pour la vidéo), galeries qui n’ont rien à envier aux plus belles galeries parisiennes ou new-yorkaises. La galerie Shirin, outre un vaste jardin, possède un magnifique espace assorti d’ateliers et de salons de réception. La galerie An, dont la directrice est architecte, s’est dotée d’un espace tout en longueur, en forme de tunnel, peut-être moins fonctionnel qu’architecturalement intéressant. Certaines galeries possèdent un café et une librairie qui ajoutent à la convivialité. La galerie Râh-e Abrisham (Route de la Soie) qui a beaucoup défendu l’art de la photographie iranienne, jusque dans les foires d’art, continue de développer une activité intense de promotions de jeunes artistes. Ainsi, il semblerait que l’architecture intérieure et les aménagements de la galerie jouent comme un signe fort de contemporanéité. Lors de mon dernier séjour à Téhéran, en octobre, j’ai pu voir une partie des manifestations privées liées à l’art digital - Annual Digital Art Exhibition -, forme d’art qui semble être la plus innovante. Ici se mêlent différents médiums comme la vidéo, l’installation, quelquefois sonore et plastique, l’imagerie numérique dite de synthèse et des installations luminocinétiques. D’autres galeries, comme la galerie Seyhoun, affichent des partis pris moins radicaux que ce n’est le cas pour les arts des nouveaux médias, avec un éclectisme ouvert à des pratiques d’arts appliqués, comme la céramique ou le bijou-sculpture. Avec cette dernière galerie, l’orientation des œuvres inclut volontiers une référence forte à la culture persane ; pour autant les sculptures-assemblages de Zibâ Pashang réinventent une forme de Pop’art. Ces galeries, parmi les plus importantes de Téhéran, fonctionnent comme des entreprises, avec un personnel qualifié et compétent, plutôt auto formé sur le terrain, commercialement agressif, juste ce qui convient ; il ne faut pas oublier que la galerie d’art est un commerce. Certaines galeries de Téhéran ont des succursales, notamment à Dubaï, d’autres en ont ouvert, depuis plus longtemps, par exemple, aux Etats-Unis, là où existent de fortes communautés iraniennes, à New-York, à Miami ou à Los Angeles.

Cet univers des galeries rassemble une foule considérable lors des vernissages, une foule d’initiés où se mêlent les artistes, les amateurs et les collectionneurs, à quelques personnalités ayant des responsabilités institutionnelles. Le vernissage est donc un acte social où les uns et les autres se rencontrent, se reconnaissent, se montrent, regardent ce qui est exposé, et, éventuellement achètent des œuvres.

Malgré tout, selon Mob Ziâi, beaucoup de galeries ne sont guère actives : manque de dynamisme des directeurs, manque d’implication dans la promotion de l’art ou simplement manque de professionnalisme ; comme partout, en Iran, le ou la galeriste se forme sur le terrain, faute de formation préalable.

Œuvre de Parviz Tanâvoli, musée d’art contemporain de Téhéran

Beaucoup d’artistes

La visite des galeries permet la rencontre de très nombreux artistes, notamment les jours des vernissages. Mob Ziâi pense que ceux qui n’ont pu exposer en Iran ont soit cessé d’œuvrer, soit ont quitté totalement ou partiellement l’Iran. Il y a beaucoup d’artistes à Téhéran et ici, exposer semble relativement simple, peut-être en raison de la durée de l’exposition qui n’excède pas deux semaines (cela permet aisément vingt expositions dans l’année) et de la forme assez fréquente de l’exposition de groupe pour laquelle la densité des œuvres présentées permet d’en accueillir davantage, une modalité d’exposition particulière à l’Iran. Un certain nombre d’artistes présents dans les galeries vivent entre l’Iran et un pays où ils se sont installés, où ils ont entamé ou poursuivi une carrière dans un contexte certes très différent. Quant à ceux qui ne sont jamais sortis d’Iran, ils témoignent d’une grande curiosité à l’égard d’un art qu’ils ne connaissent qu’éclairé par les écrans des ordinateurs.

Peu de musées dédiés à l’art contemporain, peu de fondations privées

L’art contemporain ne bénéficie pas vraiment de soutiens institutionnels puisque les institutions destinées à le promouvoir n’existent guère.

De fait, seul le Musée d’Art Contemporain de Téhéran est officiellement dédié à l’art contemporain. Cependant, la visite est plutôt déstabilisante puisque l’essentiel de sa collection, constituée avant la révolution, est empreinte de modernité, et non de contemporanéité, car inscrite dans une durée allant de l’impressionnisme jusqu’au Pop art et incluant les œuvres d’artistes iraniens ayant côtoyé les mouvements artistiques internationaux, ayant vécu hors Iran. Bref, ce musée, après avoir été très actif avant la révolution puis au début des années 2000, est devenu un musée de l’histoire de l’art moderne et ses activités de promotion d’un art contemporain innovant et expérimental n’apparaissent guère.

Au-delà du musée, la ville de Téhéran semble soutenir activement un certain nombre de centres culturels et artistiques répartis à travers la ville, en une vingtaine d’arrondissements, lieux où les artistes eux-mêmes sont la force de proposition des manifestations, tant en arts visuels qu’en théâtre, performance et musique. Le centre culturel le plus notoire, car ancien, appelé « Maison des artistes », ou Iranian Artist’s Forum, une ancienne caserne, est un lieu chaleureux, doté de plusieurs cafés et restaurants, ouvrant sur un vaste parc coupé de la circulation infernale de la ville. Ici existe un vrai bouillonnement artistique et les expositions se succèdent à un rythme rapide, comme il se fait toujours à Téhéran. Ce lieu consacré à l’art contemporain présente des expositions inégales, réparties en une succession de salles de dimensions adaptées à l’exposition. Ainsi, en janvier dernier, ai-je pu voir un panorama de la vidéo iranienne The review of a decade of video art in Iran. Même si les vidéastes ne sont pas tous jeunes, si les vidéos sont parfois intéressantes, reste une impression de tâtonnement, ceci étant peut-être dû à un manque de bases techniques, d’apprentissage et de moyens financiers. Si le cinéma iranien est mondialement connu et reconnu, la vidéo est encore en une phase de développement, ne seraient-ce certaines exceptions comme Shirin Neshat - mais cette artiste n’a jamais œuvré en Iran.

Soutiens à l’art contemporain

A ma question, adressée à Mob Ziâi, sur les aides et soutiens dont bénéficient l’art contemporain et les artistes, celui-ci répond qu’existent fort peu d’aides institutionnelles directes, de bourses à la création, d’ateliers locatifs, d’achats d’œuvres, de manifestations prestigieuses de type biennales internationales comme la Dokumenta de Kassel, la Biennale de Venise ou des foires d’art. Bref, la promotion de l’art contemporain passe d’abord par les galeries, lesquelles ne sont pas relayées par le musée, celui qui pourrait acquérir des œuvres, constituer des collections et organiser des expositions remarquables et exportables, lesquelles joueraient un rôle de promotion de l’art contemporain iranien. La participation de certaines galeries aux foires internationales d’art contemporain, comme Paris Photo ou Art Paris, permet à l’art iranien de se faire connaître, mais à une échelle artisanale. Certes il y a quelques puissants collectionneurs agissant sur la scène artistique, la question étant ce qu’ils promeuvent par leurs achats : des artistes confirmés ou des artistes émergents. On sait que d’autre part, le marché de l’art iranien se joue, pour partie, à Dubaï. Ici, le rôle de Christie’s a été déterminant, il s’agissait en effet de créer un marché international de l’art iranien, alors inexistant, comme ce fut le cas, antérieurement, au niveau international, avec l’art soviétique et avec l’art chinois, bref de créer une valeur marchande là où il n’y en avait quasiment pas. Christie’s prit donc pied à Dubaï où, notamment grâce à des foires d’art, l’art iranien moderne et contemporain put acquérir une valeur marchande à l’échelle internationale, ce qui lui permit de s’affranchir du blocus. Même s’il s’agit avant tout de spéculation, l’art iranien et les artistes impliqués là ont tiré bénéfice de ces initiatives privées, pouvant dès lors prétendre vendre à des prix internationaux. Désormais Sami Azar, un ancien directeur du Musée d’Art Contemporain de Téhéran, organise des ventes aux enchères dont le dynamisme commercial est indéniable.

La question de la commande publique ne peut être mise entre parenthèses, du moins en ce qui concerne l’art contemporain. Quelle que soit sa pertinence au plan artistique, la commande artistique existe réellement, visible le long des autoroutes urbaines, dans les parcs, sous forme de sculptures monumentales, visibles, très visibles, sur les pignons des bâtiments, immenses peintures murales dédiées aux dignitaires religieux et aux martyrs de la guerre Iran-Irak. Art toujours un peu sur les limites de l’illustration et de la décoration, art de commande sans inventivité.

Œuvre de Zibâ Pashang

Quant à l’artiste lui-même, dans son quotidien, il ne compte guère sur une quelconque aide publique : pas d’ateliers d’artistes en Iran, la pratique d’un art se développe essentiellement en appartement et il ne semble pas que les artistes investissent les friches industrielles ou les locaux artisanaux pour y installer leurs ateliers. Ainsi, comme beaucoup d’artistes, le sculpteur Râmin Etemâdi Bozorg travaille en appartement, la pièce principale étant l’atelier. Quant aux aides à la création, nul artiste n’en a jamais fait état, sauf à travers la commande publique et peut-être quelques manifestations comme un symposium de sculpture que j’ai pu visiter, sur un terrain situé au pied de la tour Milâd. Malheureusement, il ne réunissait pas ce qui peut se faire de plus créatif en ce domaine.

Avenir de l’art contemporain iranien

L’art contemporain iranien, dans sa dimension prospective et innovante, semble s’affirmer comme tel, au-delà de toute polémique, désormais plus libre de se montrer qu’il ne le fut depuis quelques décennies, libre d’être lui-même, porté et emporté par une économie qui explose. Car l’art est évidemment pris dans l’économie.


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