N° 109, décembre 2014

L’argent personnifié
(Réflexions sur l’argent et le langage)


Sepehr Yahyavi


On est tous les jours témoins de cette célèbre scène. C’est presque devenu une habitude visuelle, un paysage urbain ordinaire. Une SUV [1] appartenant à la banque, avec un logo marqué ou non sur les vitres et les portières, au côté de laquelle au moins un agent de sécurité surveille debout, tandis qu’un autre reste dans la voiture, un troisième accompagnant le responsable du transfert de l’argent.

Que se passe-t-il ? On transfère de l’argent placé dans des sacs sécurisés depuis le véhicule à la banque ou l’inverse. Au premier regard, cette pratique qui n’est pas nouvelle, semble tout à fait naturelle. Mais une fois la pensée poussée plus loin, on tiendra compte de la nouveauté des mesures sécuritaires déployées à cet effet, et de leurs frais.

Ainsi, on remarque qu’on protège l’argent comme on protège les personnalités dites importantes, les VIPs, les hommes politiques, parfois d’autres célébrités dont la vie pourrait être menacée pour n’importe quelle raison. L’argent est alors personnifié, comme possédant une âme, une vie qui pourrait être, à son tour, sujette à la menace et à la mort, faisant l’objet de meurtre et d’assassinat, ou bien d’enlèvement ou de prise d’otage.

Le mythe de l’argent n’est pas dépouillé de sens dans une société capitaliste. Les agents de sécurité ont le droit de blesser, voire de tuer un être humain pour préserver l’entité d’un être qui est en vérité dépourvue de toute âme, dont la valeur n’est pas extérieure et autonome, et qui existe dans l’imaginaire des gens qui en ont besoin pour progresser dans leur vie matérielle, et… spirituelle.

C’est que les hommes désirent l’argent pour gagner leur vie, pour répondre à leurs autres besoins, leurs vrais besoins. Or, l’argent ne se cristallise comme besoin que pour un usurier, un banquier, un cambiste, un courtier, et pour les exerçants des autres métiers indirectement liés, métiers qui sont pour la plupart de caractère secondaire.

En outre, l’argent est consacré, mythifié, dans une société où règne le capital. Nous entendons aussi par personnification, une spécificité poétique (il s’agit d’une figure de style), quand un poète ou un écrivain accorde une caractéristique humaine à un être inanimé, l’anime, le vivifie, l’humanise. L’argent, cette maîtresse moderne, n’est-t-il pas poétique ? Son amour, sa cupidité, son avidité, tout cela, et beaucoup plus encore…

Nous avons évoqué, au commencement de notre texte, l’image des SUV que l’on utilise souvent à des fins sécuritaires, pour protéger et parfois déplacer les personnalités. Ce type de véhicules gagnent de plus en plus de popularité aux Etats-Unis, et récemment en Europe et en Iran.

Ces automobiles qui sont conçues pour faciliter les voyages en pleine nature, pour dépasser les obstacles naturels, et qui sont douées de moteurs puissants, n’ont pas tardé à devenir un symbole même de pouvoir et d’un certain statut social. Bref, le symbole de la bourgeoisie, qui se veut toujours protégée et respectée.

Mais ce n’est pas tout. L’argent est aussi purifié et purifiant, pétrifié et pétrifiant. Shakespeare a été peut-être le premier grand poète et dramaturge de l’ère nouvelle ayant dénoncé les dérives de l’argent. Balzac, une autre grande figure littéraire moderne, a étudié le sujet, démontrant un intérêt particulier pour les spéculateurs, les usuriers et les banquiers.

La raison d’être de l’argent, c’est la présumée valeur d’échange dont il est doué. S’étant présenté au départ comme un moyen de commerce, un intermédiaire d’échange des produits, il était censé simplifier les transactions. En cela, son rôle s’apparente, dans une certaine mesure, à celui du langage. Ce dernier était et reste, le moyen même de penser et d’exprimer la pensée par l’être humain. Et comme l’écriture – en établissant la pensée et le savoir (ou plutôt la connaissance) – a créé la culture et, en quelque sorte, la civilisation humaine, d’une manière semblable et non pas identique, forger la monnaie, en matérialisant l’argent, a marqué la naissance de la science économique [2].

Benjamin Franklin disait que l’homme est un animal fabricateur d’outils (Man is a tool-making animal). En fait, l’homme ne serait devenu homme s’il n’avait pas réussi à inventer et à appliquer divers moyens et instruments par sa pensée. De la même sorte, on a appelé l’homme un animal économique (homo economicus), locuteur et autres. Nous constatons que dans ces deux dernières désignations, l’accent est mis sur la particularité humaine de fabriquer et d’appliquer les moyens, que ce soit l’argent, le langage ou d’autres créations humaines.

Il faut noter que ce que nous mettons en question, ce n’est pas l’argent en tant qu’une grande invention humaine, ni le fait qu’il s’agit d’un moyen facilitant toute transaction, un matériel moyennant lequel l’homme pourrait réaliser plus facilement ses tâches matérielles.

Ce que nous contestons, c’est l’argent personnifié, qui est aussi un argent personnalisé, un argent purifié. Tout comme le langage. Le langage humain est un moyen à la fois personnalisé et purifié. Personnalisé, car chacun possède ses propres facultés langagières et sa propre conception et expression de la langue, et purifié, puisque l’une des caractéristiques essentielles du langage, c’est la purification et la sublimation des instincts et des aspects matériels de l’homme. Et c’est précisément là où réside la magie du langage, et… de l’argent : accorder, en même temps, un côté personnalisant et une qualité purifiante à l’être humain. Sans doute la purification qu’attribue l’argent à l’homme, relève-t-elle d’un abus devenu monnaie courante dans une société basée sur le capital.

Dans la scène initiale qui nous a servi d’illustration et d’ouverture, la même idée a été mise en avant : l’argent est, dans une société capitaliste, personnifié et purifié, c’est-à-dire qu’il est haussé au rang des autres spécificités de l’espèce humaine. Un caractère sublime est alors apporté à ce soi-disant moyen d’échange, de sorte que ce dernier est devenu non seulement un objet, mais aussi un objectif en soi, voire un objet-objectif qui justifierait et qui pratiquement justifie tout autre moyen, même le langage.

Comme il existe naturellement une multitude de langues sur la planète, une variété des monnaies et des devises a alors été créée sur la Terre, cela étant d’ailleurs inévitable dans l’optique du capitalisme. Nous constatons bel et bien qu’il s’agit d’une diversité complètement artificielle, elle-même enfantée par la naissance des frontières (géopolitiques et économiques) d’une part, et la distribution des populations humaines sur plusieurs territoires, de l’autre.

Toutefois, la diversité linguistique semble plus naturelle, plus logique, plus raisonnable, et plus plausible (bien que certains penseurs la contestent), par rapport à la variété des devises et des monnaies qui sont valables chacune dans un ou plusieurs pays du monde [3].

Après tout, l’argent semble remplir une fonction ressemblant à celle du langage, une fonction médiatrice. Enfin, l’argent est un langage inventé par l’être humain dans le but de lui définir une identité matérielle, la langue lui attribuant d’ordinaire une identité intellectuelle. L’un ne saura traiter des besoins matériels de l’homme – dans une société fondée sur la valeur matérielle et la priorité du profit – sans avérer la nécessité de l’existence d’un moyen qui faciliterait la transaction des marchandises, l’échange des produits.

Pour finir, si les mots du langage (signifiants d’une certaine langue) se réfèrent à une entité significative (signifiés), en faisant imaginer une identité matérielle (référents), les unités de l’argent (billets et pièces d’une certaine devise), se réfèrent à une entité conventionnelle (valeur d’usage d’un bien dont on a besoin), en faisant imaginer une identité subjective (valeur d’échange ou prix du bien).

Ainsi, si les gardiens des sacs d’argent sont des hommes armés de fusils automatiques, les agents de sécurité des mots du langage seront les poètes. Cependant, à la différence de l’argent qui est inventé une fois pour toute et dont les unités (les billets et les pièces) sont évaluées à chaque instant par de nombreux facteurs sociopolitiques, le langage est non seulement réévalué à chaque moment, mais ses nombreux éléments sont inventés sans cesse, cette invention se faisant par la création du sens par chaque locuteur, plus particulièrement par la rénovation et la protection sémantique qu’élaborent les poètes. Les poètes sont alors à la fois les protecteurs, les novateurs et les gardiens de ce moyen intellectuel par excellence qu’est le langage humain.

Notes

[1Abréviation de Sport Utility Vehicle.

[2Cette science, censée et prétendant toujours servir la société, au lieu de mettre l’économie au service de la société, a mis dans les faits la dernière au service de la première. Cela est survenu par la marchandisation de l’argent, du travail et du capital selon la logique capitaliste.

[3Les Etats-Unis étant devenus la plus grande puissance mondiale après la seconde Guerre mondiale, et surtout à l’issue de la Guerre froide et l’effondrement de l’URSS et du Bloc de l’Est, la langue anglaise est devenue la langue véhiculaire et internationale dans la plus grande partie du monde, et le dollar américain (USD) est couronné comme la devise internationale par le fait que c’est la devise courante dans le marché du pétrole brut.


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