N° 112, mars 2015

Shirâz, ville éternelle,
à travers le regard des poètes


Zeinab Golestâni


"Adieu, belle ville,

En me séparant de toi, me vient à l’esprit la chute d’Adam du Paradis."

Sir Thomas Herbert [1]

Shirâz, ce paradis perdu datant d’avant la dynastie achéménide et dont Sir Thomas Herbert fait un tel éloge, fut construite, selon les mythes, par Tahmouress, deuxième roi de la dynastie Pishdâdiân. Selon Djamshid Soroush Soroushyân [2], son nom est composé des deux mots persans shahr (la ville) et râz (le secret). Il a ensuite changé au fil de l’évolution de la grammaire persane, de Shahr-e râz, à Shahrâz et enfin à Shirâz. Son nom apparaît sur les tablettes de Persépolis comme Ti-ra-is-ci-ish, Ti-ra-ci-ish, Shi-ra-is-si-ish, et Shir-is-is. Toujours selon Soroush, Shirâz signifie "le lieu où sont sauvegardés les documents royaux", alors que Dehkhodâ soutient l’idée que le nom de cette ville, composé de sher signifiant "bon" et râz - de la même racine que raz qui veut dire la vigne -, signifie "le bon raisin".

Du point de vue des traditions religieuses, la ville possédant un très bel héritage historique et culturel, elle est également supposée être évoquée dans l’un des hadiths du Prophète Mohammad comme étant le siège de l’un de ses peuples élus : il aurait ainsi dit qu’« il existe deux peuples élus : les Quraysh chez les Arabes (d’où est issu le prophète Mohammad), et les habitants du Fârs en Perse. »

Le poète Saadi s’entretient la nuit avec l’un de ses amis dans un jardin, miniature du Golestân, Herat, 1427, Chester Beatty Library, Dublin

Actuellement, un stéréotype quelque peu usé par la promotion touristique en fait la ville de l’amour, de la poésie, des roses et des rossignols, et son apparence suscite l’admiration : "Elle (Shirâz) évoque l’image des minarets rêveurs et des jardins magiques", souligne Arberry, tandis que Al-Moqaddasi, géographe arabe [3], ne trouve pas l’égal de Masdjed-e Djâme’ Atiq [4] dans « les huit régions de la Terre ». Shirâz, ville-mère de deux des plus grands poètes iraniens Saadi et Hâfez, est représentée par les poètes comme une ville-paysage, où la nature entretient un rapport étroit avec l’homme. Cette capitale, peuplée d’êtres délicats, est la demeure des Turcs de Shirâz dont la beauté a fasciné pendant longtemps les poètes et les artistes persans, dont Hâfez :

Si ce Turc de Shirâz porte la main à notre cœur,

Je donnerai Samarcande et Bokhârâ contre son grain de beauté noir comme l’Hindou.

La miniature de l’école de Hérat est l’un des meilleurs exemples de la figuration de ces Turcs de Shirâz qui renvoie aux Turcs seldjoukides avec leurs yeux en amande, leurs visages blancs et ronds, et leur taille courte.

Viens à Shirâz ! De l’Esprit Saint l’effluve

Va y chercher les plus parfaits des gens.

Représentation de la beauté des Turcs de Shirâz sous la forme d’un ange dans la miniature persane de l’école de Hérat

Qui oserait parler de l’Egypte et du sucre en oubliant les doux visages de Shirâz ?

…évoque Hâfez (XIVe s.) dont la poésie a dépassé les frontières de sa région, tandis que lui-même passa toute sa vie à Shirâz, sa ville natale qu’il aima tant :

Hâfez, tu as conquis l’Erâgh et le Fârs par ton beau poème !

Viens-t’en, car c’est au tour de Bagdad et c’est le temps pour Tabriz !

Même si Hâfez aspire à voyager dans d’autres contrées, comme il l’évoque ici : A Shirâz nous n’avons pas atteint ce que souhaitions. Heureux ce jour où Hâfez prendra la route de Bagdad !, il ne consent cependant pas à devenir étranger dans un autre pays : Puisque je ne supporte pas d’être étranger et de vivre au loin, j’irai à ma ville et j’y serai mon propre maître !

Même Saadi (XII-XIIIe s.), pourtant animé par un goût de voyage insatiable, ne supporte pas l’éloignement de sa ville natale :

Ici se trouve mon corps pâle et malade,

Mais là, mon âme est forte et robuste ;

Ici, c’est mon ciel, mais là brille

Ma belle et fascinante étoile. […]

Enfin, ô tendre brise matinale,

Si sur tes ailes est née son odeur,

Je te prie, passe au-dessus de Shirâz,

Car c’est elle, mon amour.

La littérature produit une forme spécifique de pensée qui, à partir de l’expérience du paysage, se reflète dans les qualités sensibles du langage. Elle est ainsi le lieu d’un approfondissement des rapports entre homme et éléments naturels. Dans cet échange, « le regard et le paysage restent comme collés l’un à l’autre, et aucun tressaillement ne les dissocie » [5] ; « le regard, dans son déplacement illusoire, emporte avec lui [un] paysage », comme on le voit dans le vers intitulé Shirâz de Manoutchehr آtashi (1931-2005). La ville devient un paysage séduisant, évocatrice de la présence divine :

Là où je suis assis,

Dans le cadre de cette fenêtre que je vois,

Shirâz m’apparaît sous la forme d’un cyprès,

Un cyprès en forme de cœur,

Un cœur de couleur verte,

- entre deux ormes -

Deux ormes, deux dômes verdoyants,

De la mosquée de printemps,

Et la mosquée de printemps monte aux cieux,

Par la foule des prosternés verts vêtus. […]

Mais Shirâz, est toujours

Verte et debout

- Tout comme ce même cyprès charmant -

Un cyprès en forme de cœur,

Un cœur de couleur verte entre deux jardins de cercis.

Le paysage urbain n’étant pas seulement vu, mais également perçu par l’ensemble des sens par les poètes :

Je tiens à Shirâz car je garde de beaux souvenirs de chacune de ses ruelles et avenues ;

La brise matinale exhale l’odeur de musc de ce château - point besoin de se rendre aux jardins des fleurs ;

Rabindranath Tagore à Shirâz dans le Jardin Khalili, 1932

L’eau de la vie s’écoulant dans tous ses ruisseaux, tu y trouveras bienheureux les jeunes et les vieux. (Mohammad Taghi Mir (1914-1997))

La beauté de cette ville est si envoûtante que l’on en oublie les autres contrées :

Ecarte toutes les terres, toi qui comme moi, a vu Shirâz printanier. (Fereydoun Moshiri, 1926-2000)

Cette ville renvoie l’image d’un paradis terrestre :

Dans ce territoire, Shirâz est une ville renommée, tapissée de végétal.

Aie une pensée pour moi si tu la vois, car elle est paradis éternel et tu y es immortel. (Hâtef Esfahâni, XVIIIe s.)

Selon certains poètes, c’est même plus qu’un paradis :

Donne, échanson, le vin qui reste, car au paradis tu ne trouveras

Ni le bord de la fontaine du Roknâbâd, ni le parc de Mosallâ. (Hâfez)

Dans cette ville, c’est l’eau de la rivière Roknâbâd, dont le lit est aujourd’hui souvent à sec, qui apparaît à Hâfez comme une eau de vie :

Cent bénédictions divines pour notre Roknâbâd, Car son eau pure prodigue la vie que Khezr obtint.

Les éléments naturels de Shirâz, composant de magnifiques paysages, font de cette ville le grain de beauté de tout univers :

Shirâz, l’eau du Roknâbâd et ce vent à l’agréable haleine, Ne leur reproche rien : ils sont grain de beauté au visage des Sept Climats. (Hâfez)

Cependant, les grâces de Shirâz ne se limitent pas seulement à sa nature gracieuse, mais aussi à ses habitants, car le paysage est par définition « un carrefour où se rencontrent des éléments venus de la nature et de la culture, de la géographie et de l’histoire, de l’intérieur et de l’extérieur, de l’individu et de la collectivité, du réel et du symbolique ». [6] C’est aussi là où demeure le Compagnon :

L’air de la demeure du Compagnon est notre Eau de la Vie. Zéphyr, apporte-moi un effluve de la terre de Shirâz ! (Hâfez)

Cette ville prend également au cœur un grand nombre de personnes réputées :

Je tisse un tapis de prière de fleurs afin de vénérer le printemps, qui de grâce, nous offrit de voir nos Compagnons. (Hâfez)

Ma Shirâz et moi sommes fiers éperdument d’accueillir chez nous le nombre des réputés. (Nâsser Emâmi)

Dans ce dernier vers, nous pouvons constater que le poète se situe aux côtés de sa ville, et semble naître avec elle. Il s’agit d’une sorte de co-naissance avec le monde, de l’insertion du dedans et du dehors. De même, Mohammad Taghi Mir, très attaché à Shirâz, se perçoit lui-même en même temps qu’il perçoit sa ville :

Je ne suis épris d’aucune ville, Mir, il n’y a que moi et le climat agréable de Shirâz

Ce Shirâz aux beautés de lune à la taille haute, Mir, qui a porté ma réputation aux quatre coins du monde.

Le jardin Eram

Hâfez évoque souvent sa dette à l’égard de Shirâz et des paysages de cette ville. Faisant lui-même partie de cette nature, il en est l’un des éléments :

Jeune Rosier, jouis du fruit de Ta fortune, puisqu’à Ton ombre je suis devenu le rossignol du jardin du monde !

Shirâz est donc étroitement liée à l’existence et à l’œuvre de ces poètes ; cette ville étant également qualifiée de "qibla des amoureux" :

La terre de Shirâz, destination de l’amour et l’espoir, est la qibla des visionnaires spirituels. (Rahi Mo’ayyeri, 1909-1968).

Cette qibla est aussi recherchée au-delà des frontières géographiques de l’Iran, par Goethe notamment :

Rouge et blanc, mêlé, bariolé.... rien de plus beau ne pourrait s’offrir à ma vue. Hafiz, comment donc ton Chiraz est-il venu dans les brumeuses plaines du Nord ? [7]

Entre nature et art, Shirâz véhicule l’image d’une ville-paysage et même d’une ville-femme. Elle rejoint ce que l’architecture et l’urbanisme contemporains cherchent afin de réaliser la notion du génie du lieu. Ses paysages parfumés ne se donnent pas seulement à admirer, mais sont également capables de soulager toute souffrance et de jouer le rôle d’heureux présage :

Pour compagnon du voyage, mon cœur, le sort bienveillant te suffit !

Pour messager de la Voie, la brise du jardin de Shirâz te suffit. (Hâfez)

Ce paysage doit beaucoup aux somptueux jardins qui s’y trouvent, dont Eram. Il semble également que même le premier jardin persan fut construit dans la région de Fârs, à Pâsârgâd. Ces jardins, dont la plupart sont des tchahâr bâgh [8] , font de Shirâz un reflet du Paradis où Dieu se manifeste et est adoré partout. Et c’est cet esprit d’adoration de beauté qui fait de Shirâz une ville éternelle et intemporelle.

Masdjed-e Djâme’ Atiq, photo prise au début du règne des Pahlavis

Bibliographie :
- Roumi, Sirous, Shirâz dar she’r-e shâ’erân (Shirâz au travers les vers des poètes), Navid-e-Shirâz, 1e éd., 2010.
- Hâfez de Shirâz, Le Divan, Œuvre lyrique d’un spirituel en Perse au XIVe siècle, introduction, traduction du persan et commentaire par Charles-Henri De Fouchécour, Verdier, 2006.
- Safâ, Z., Anthologie de la poésie persane XIe-XXe siècle, textes choisis, traduits par G. Lazard, R. Lescot, et H. Massé, Gallimard, Collection Unesco d’œuvres représentatives, Série persane, 1964.
- Ringgenberg, Patrick, Guide Culturel de l’Iran, Téhéran, Rowzaneh, 2005.
- Sâne’, Mansour, Be yâd-e Shirâz, Aks-hâye Shirâz-e ghadim (A la mémoire de Shirâz, les photos de l’ancienne Shirâz), Sâne’, 2e éd., 2003.
- Arberry, Arthur J., Shiraz, Persian City of Saints and Poets, University of Oklahoma Press, 1ère éd., 1960.
- Collot, Michel, La pensée-Paysage, Actes Sud/Ensp, 2011.
- Manola, Théodora, "Paysage et environnement : quelle association ?", in Philosophie de l’environnement et milieu urbains, Thierry Paquet et Chris Younès (dir), Paris, La Découverte, 2010, pp. 151-163.
- Daniel-Lacombe, Eric, "Le paysage permet-il d’aborder autrement la question de l’environnement ?", in Philosophie de l’environnement et milieu urbains, Thierry Paquet et Chris Younès (dir), Paris, La Découverte, 2010, pp. 137-151.

Notes

[1Sir Thomas Herbert. Il a visité Shirâz en 1630. (S.54)

[2Ecrivain, historien et linguiste iranien. (1914-1998).

[3Il est notamment l’auteur de Ahsan at-taqâsim fi ma’rifat al-aqâlim (Les meilleures divisions pour la connaissance des régions).

[4L’ancienne Mosquée du vendredi de la ville, fondée au IXe siècle.

[5Collot, Michel, La pensée-Paysage, Actes Sud/ ENSP, 2011, p. 44 ; citation de Merleau-Ponty, La phénoménologie de la perception, p. 59.

[6Manola, Théodora, "Paysage et environnement : quelle association ?", in Philosophie de l’environnement et milieu urbains, Thierry Paquet et Chris Younès (dir), Paris, Editions La Découverte, 2010, p. 153, Citation de Michel Collot, La matière-émotion, PUF, Paris, 1997, p. 5.

[7Von Goethe, Johann Wolfgang, Divan oriental-occidental, trad. Par Jacques Porchat, éd. Librairie Hachette et Cie, 1861 (Œuvres de Goethe, volume I, 531-539). Consulté en ligne à l’adresse : http://fr.wikisource.org/wiki/Divan_oriental-occidental/Moganni_nameh._Livre_du_chanteur

[8Style de jardin persan, divisé en quatre parties par un plan en croix.


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