"A vous les improductifs, qui faites si mal semblant de peiner…je dis :
Au charbon, au charbon, au charbon…"

Anonyme

Oui Monsieur Aymard. Je réponds oui à votre question. Cette lettre vous concerne, malgré le nom curieux de son destinataire, malgré sa provenance que vous devinez lointaine. Je suis un inconnu, pour ce qui vous concerne. En revanche, j’ai le plaisir, moi, de vous connaître ! Je viens tout juste de m’entretenir au téléphone avec votre fils Mathieu, qui vient tout juste d’éclairer ma… lampe "Marsant" (le mot est bien choisi, n’est-ce pas Mr. Aymard ?) à votre sujet. Je connaît maintenant, votre âge vénérable (87 ans), votre situation de famille, quelques très belles anecdotes à votre sujet ; une part de votre biographie en somme, dont l’essentiel, du moins pour ce qui me concerne, restera définitivement (le restera-t-elle ?) dans l’ombre. Et dire qu’il y a une heure à peine, je ne connaissais rien de vous, hormis vos traits et la forme approximative de votre main gauche, ombragés par de la suie noire et brillante. Vous revient-elle cette image ? Ce vieux cliché d’après guerre, couché pour toujours sur une des pages glacées d’un luxueux album de photographies, également d’après guerre ? Dans cette édition en partie publicitaire, financée pour l’essentiel par le Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais de l’époque, ont pris place divers portraits et panoramas, rehaussés par des textes de circonstance, le tout célébrant les vertus de ce chef-lieu de la France. Je l’ai gardé cet ouvrage, qui me vient de je ne sais qui, et dont "l’éboulement" du temps (c’est le mot juste, hein, Mr. Aymard ?) à contribué à dégrader, selon sa fantaisie, la qualité des images. La page 24 est consacrée au bassin Houiller de la région, avec très peu de texte et trois clichés en noir et blanc (noir et jaune) : une carrière exploitée à l’ancienne, une galerie souterraine, un portrait de groupe où l’on distingue clairement, malgré l’obscurité, six mineurs d’âge moyen. Pour le citoyen français, cette image appartient déjà à la préhistoire de l’extraction minière, surtout depuis la signature en 1994 du pacte Charbonnier et la fermeture officielle du dernier site houiller de France (ailleurs, cette préhistoire continue d’être conjuguée au présent). Une chose aura cependant retenu mon attention sur cette photographie, Mr. Aymard. Une chose qui n’a rien à voir avec le temps : six personnes ont pris la pose pour ce cliché, et pour immortaliser non pas l’instant (ce dont ils n’avaient cure, à en croire les visages) mais la vôtre de pose… A ce stade de ma lettre, je crois, Mr. Aymard, que je vous dois une explication.

Le moins aguerri des psychanalystes pourrait sans doute l’expliquer, mais de mon côté, je peine encore à saisir la raison de la fascination que continue à exercer sur ma personne, le rude et austère univers des ouvriers sub-terriens. Cette fascination reste d’ailleurs partagée par beaucoup. Au fil des décennies, la mine a fini par acquérir le statut convoité de "lieu mythique", et le mineur, celui de personnage (tristement ?) légendaire. On continu à les imaginer, abandonnant les corons le temps d’une journée de pur labeur, entrant par dizaines dans les "cages" d’ascenseurs, s’enfonçant (fort heureusement) bien au-delà du traditionnel et fatal "six pieds sous terre", s’engageant dans les dédales des galeries, des "bures" et des "accrochages". On se les figure en train de charger le charbon dans de vieilles berlines rouillées, tout à leur quête quotidienne de minerai, à leur lutte contre les parois souterraines, contre les mortels "coups de grisou" et autres "coups de poussière". On se souvient, même sans l’avoir vécu, de l’éclairage à feu nu, de l’acétylène, puis des lampes de sûreté qui précédèrent la lumière électrique. Mais vous Mr. Aymard, pour ce qui est de vous imaginer fatigué, en votre première jeunesse, aux premières années de votre tâche ingrate, avant l’ère des puissantes machines d’extraction, de déblocage et de roulage, de vous imaginer au bord de l’épuisement, las de creuser (de "foncer" comme ils disent) la maudite roche... rien n’y fait. Sur le cliché que vous savez, vous arborez un sourire souverain, désarmant. De votre visage se dégage un sentiment de joie, que les faces ravinées, ravagées, inertes de vos camarades ne font qu’accentuer. Au moment où je vous écris, l’ouvrage est ouvert devant moi à cette fameuse page 24, et votre sourire continu de jaillir, comme une "explosante fixe", hors du cadre, hors du livre.

Comment et par quels chemins mon étonnement devant l’extraordinaire de votre posture a pu enfin vous parvenir par le biais de cette lettre, je vous passe les détails. J’en remercie les Editions Serenne et votre aimable progéniture. De ce sourire je voulais seulement et surtout vous parler, en vous priant de m’écrire à votre tour, et de m’expliquer le pourquoi d’un si beau sourire, magnifique, démesuré, et tellement décalé.

Respectueusement

PS : mon adresse est au dos de la lettre.


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