N° 30, mai 2008

Le luth fou (Épisode n° 10)

De belles photographies…


Vincent Bensaali


Abyaneh, toujours. Ivresse de la solitude. Silence intérieur. Plaisir de l’instant. Présent continu… Et pourtant, l’errance va reprendre, déjà, même après une telle transfiguration… Avec une âme si apaisée, le corps semble se mouvoir tout seul, il se déplace sans effort, et l’esprit n’est pas inquiet de savoir où il est conduit… Un rien capte le regard, et déjà, le corps est en marche vers le plus infime détail : la forme d’une branche, le galbe d’un mur, un caillou lisse, une éclaboussure… Lalla Gaïa erre ainsi dans le village, le sourire aux lèvres...

Abyaneh, vue d’ensemble

Elle croise une dame qui remonte des champs en poussant une aimable vache, lui rappelant de ne pas s’arrêter en posant régulièrement une fine gaule sur son arrière train. La dame ne porte pas de tchador, mais une robe au tissu fourni, très large au dessous de la taille, recouverte d’un tablier jaune à fleurs bleues. Sa tête est couverte d’un magnifique voile blanc orné de larges fleurs roses, tombant sur ses épaules, en deux pans. D’abord, elle ose à peine regarder l’étrangère, mais en passant à sa hauteur, elle lui fait un beau sourire, les joues cramoisies, avant d’accélérer le pas. Lalla Gaïa l’appelle : "Khânûm ! Khânûm !", et lorsque la dame se retourne, elle lui montre son appareil photo, d’un air interrogateur, presque suppliant. La dame rougit plus encore et fait non de la tête et de la main, tandis que son sourire augmente, affirmant exactement le contraire… La vache, ne se sentant plus suivie, se retourne ; elle aussi aimerait poser peut-être ? Pas le temps de le lui demander… L’obturateur entre en action… Ces maisons rouges, cette terre humide, ces arbres aux troncs brillants, cette femme souriante, au visage encadré par ce magnifique foulard blanc, à la robe de princesse d’un autre temps, avec à la main cette gaule attestant de son activité, et cette vache, un peu plus haut, à la tête retournée, curieuse… Quel instant ! Et quel instantané ! Lalla Gaïa en a les larmes aux yeux. Emportée par l’élan de son cœur, elle s’approche de cette dame et l’embrasse sur ses deux joues. Les deux femmes rient de bon cœur, et ce rire partagé donne lieu à d’autres clichés, tous plus beaux les uns que les autres… Lalla Gaïa regarde à peine à travers son objectif, elle n’ose s’arrêter à ce qu’elle y voit ; la beauté de ce qu’elle prend l’intimide, et en même temps elle sait que cette série sera exceptionnelle… Elle va vite, ses doigts manient le boîtier en virtuose, obéissant à l’œil émerveillé, tandis que l’autre œil, conjugué à un sourire épanoui, continue de dialoguer en silence avec cette dame, finalement très à l’aise, et qui semble prendre un certain plaisir à ce jeu… Le boîtier rangé, Lalla Gaïa remercie chaleureusement son modèle en lui pressant la main et en l’embrassant de nouveau. La dame l’entraîne alors à sa suite, et à la suite de la vache qui reprend sa marche. La solitude était savoureuse, mais cette compagnie l’est plus encore… On remonte vers le centre du village, une dame est à sa fenêtre, on s’arrête, l’appareil photo ressort, la dame de la fenêtre fait mine de se cacher, l’autre dame la rassure, et voilà une autre série tout aussi délectable… C’est souvent ainsi : lorsque la magie s’en mêle, un village silencieux se met à vivre et tout s’enchaîne comme par enchantement… Mais la vache est repartie, il faut la suivre… La bête bifurque sous un porche et entre toute seule dans son étable. La dame entraîne Lalla Gaïa chez elle. Elle se retrouve bientôt sur un beau tapis multicolore, le dos appuyé à un pochti rouge, seule, tandis que son hôtesse a disparu dans une petite cuisine. Cela lui donne tout le loisir de détailler le lieu où elle se trouve : une pièce de taille moyenne, aux murs blancs irréguliers, deux fenêtres profondes, aux cadres de bois, leur rebord attestant de l’épaisseur du mur. Les rideaux blancs, brodés, sont écartés, ce qui prodigue de la lumière à plusieurs beaux géraniums. Au mur, un calendrier avec une photo de la mosquée du prophète à Médine, une petite horloge à balancier, une photo de l’Imam Khomeiny assis sous un pommier, à Neauphle-le-Château… Dans un coin de la pièce, le traditionnel empilage des matelas, couvertures et oreillers de la maison… Une saine simplicité règne sur l’endroit, l’on s’y sent bien, on y respire encore la vie en plein air, du fait de l’air pur, de cette belle lumière qui arrive des fenêtres, de l’odeur des fruits secs, du contact de la laine… Bientôt, le son du samovar se fait entendre dans la cuisine. La dame revient. Mais non, ce n’est pas elle, c’est une jeune fille, habillée exactement de la même façon ! Elle entre, souriante, et s’adresse à Lalla Gaïa dans un anglais impeccable ! Lorsque Lalla Gaïa lui répond, ses yeux brillent de plaisir… Quelle chance ! Que de questions vont enfin trouver leur réponse, de part et d’autre…

Façade d’une maison d’Abyaneh

"D’où viens-tu ?"

"De France."

"Tu es seule ?"

"Oui."

"Tu voyages ainsi ?"

"Oui. Et toi, tu habites ici ?"

"Oui. Mais je suis en vacances. J’étudie à Téhéran. La médecine."

"Très bien… Tu es née ici ?"

"Oui. J’aime y revenir, c’est un vrai repos pour moi."

"C’est rare d’entendre cela ! D’habitude, les jeunes filles comme toi ne rêvent que de partir, et pensent qu’il n’y a rien de bon dans leur village…"

"Ce n’est pas mon avis. D’ailleurs, j’en profite, car c’est ma dernière année à Téhéran… Ensuite, je vais poursuivre mes études à Los Angeles, où habite mon oncle paternel…"

"Oh ! C’est si curieux de t’entendre dire cela, alors que tu es là, en habit traditionnel… Reviendras-tu ensuite ?"

"Bien sûr ! J’aimerais être utile dans les villages comme le mien, évitez aux gens de devoir aller à la ville pour se faire soigner…"

"Quel beau projet ! Je te souhaite de réussir…"

"Et toi, que fais-tu ?"

"Moi ? Oh, je cherche un instrument de musique, un luth arabe…"

"Peu de gens jouent de cet instrument en Iran…"

"C’est vrai. J’ai vu cela… Mais comme je ne crois pas qu’il me sera donné de le trouver tout de suite, je voyage sans trop me poser de questions, je me laisse guider par les événements…"

"Quoi qu’il en soit, Dieu sait de quoi tu as besoin, et Il te le donnera… Incha’Allâh…"

"Incha’Allâh."

Soudain, Lalla Gaïa voit l’heure que donne la petite horloge.

"Oh, presque quatre heures moins le quart ! Je dois partir…"

"Pourquoi ? Reste ici ce soir…"

"J’aimerais bien, mais je dois y aller. L’Iran est un grand pays, et mon visa est limité… Je suis heureuse de t’avoir rencontrée…"

La jeune fille n’insiste pas comme l’aurait fait la plupart des iraniennes. Elle connaît les étrangers et sait combien la politesse persane les embarrasse, car ils prennent au pied de la lettre tout ce qu’on leur dit…

Lalla Gaïa court jusqu’à la petite place. Le minibus n’est plus là. Les grands-pères y sont toujours…

"Où est le minibus ?"

"Il est parti !"

"Quand ?"

"A trois heures."

Ce n’est pas la peine de leur demander pourquoi ils lui ont dit le matin même qu’il repartirait à quatre heures… Lalla Gaïa hausse les épaules. Il n’y a pas la moindre voiture sur la place, pas même un taxi. Un instant, elle pense à l’invitation de la jeune fille… Mais elle décide pourtant de se mettre en route. Il faut aller de l’avant ! Sur la place, deux jeunes garçons jouent au jeu le plus rudimentaire qui soit : ayant chacun en main un court bâton, ils s’envoient un morceau de branche, comme s’ils jouaient au tennis… Dans les villes, les garçons de leur âge jouent à une sorte de pétanque, utilisant leurs sandales en plastique tant pour faire les boules que le cochonnet… Des garçons plus vieux s’amusent dans les parcs des grandes villes à se fouetter violemment avec leur ceinture…

Abyaneh, mosquée ancienne

Lalla Gaïa se met en route. Elle redescend à pied vers Natanz. Après une heure de marche, elle croise une voiture qui monte, en sens inverse. Le chauffeur lui fait signe qu’il va redescendre… Pourtant, deux heures encore se passent. Elle commence à regretter de ne pas être restée chez la jeune fille. La nuit vient à tomber. Elle compte sur sa carte les kilomètres qui séparent Abyaneh de l’embranchement de la route de Kâchân : dix-huit ! Pourtant, il n’y a rien d’autre à faire que continuer de marcher… C’est lorsque son espoir ne tient plus qu’à un fil, et qu’elle refuse pourtant de voir la situation en face, que le bruit d’un moteur se fait entendre derrière elle, et que le chauffeur qui l’avait croisée paraît, et s’arrête…

Qui a dit que Dieu laisse les voyageurs sans abri ?


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