N° 30, mai 2008

Lettre au fils du "médecin massif" de Torbat


(3ème et dernière partie)

Esfandiar Esfandi

Voir en ligne : 2ème partie


3ème et dernière partie

(...). J’étais assis dans mon coin, et silencieusement, je le regardais dans ses œuvres. De temps en temps, je tournais mon regard vers les patients. A l’entrée, la file s’était allongée de quelques bons mètres encore. Grands et petits attendaient patiemment leur tour. L’avant dernière personne était entrée dans le jardin avec son âne. Je crois même que s’était l’âne qui attendait d’être ausculté par le Shaman khorasanais. Le pauvre. A peine allaient-ils avancer dans l’allée, l’homme et la bête hautement "corvéable", que Hossein se rua dans leur direction pour les en dissuader. Avec sa dégaine à la Sancho Pansa, le bonhomme s’éloigna sans demander son reste, en tirant derrière lui son compagnon de misère... entre temps, le médecin massif continuait ses doctes manipulations sans même prendre le temps de faire une courte pause entre deux consultations. Jamais je n’avais vu un tel degré de concentration chez les nombreux guérisseurs que j’avais jusqu’alors eu le malheur de fréquenter. On aurait dit un chirurgien, ou bien un artificier, un diamantaire même, ou plutôt un enfant devant son cartoon favori. Mon oncle avait pris son mal en patience. En bon camarade, il était un habitué des lieux. Il s’était apparemment mis en tête de dresser la liste exhaustive des mouches du cabinet-salon. Quant à moi, je n’arrivais pas à détacher mon regard de l’éternelle scène de médication qui n’avait de cesse de se répéter devant moi. Jamais les mêmes personnes, mais toujours les mêmes gestes, d’une lenteur hypnotique. Une bouche qu’ouvre un bâtonnet de glace ; un rayon de lumière qui traverse une rétine ; des battements de cœur qui remontent le long d’un stéthoscope ; un marteau qui heurte le galbe imparfait d’un genoux ; une goute d’eau miraculeuse qui perle au bout d’une aiguille ; une voix qui discrètement se brise hors d’une gorge rougie par les staphylocoques ; une mère qui susurre des versets du Coran ; un père qui en a marre, mais sans jamais le dire ; un vieillard qui rigole, malgré la mort, penché sur son épaule droite... et le Massif encore, léger, malgré sa corpulence. Au rythme d’une inaudible musique intérieure (la mienne assurément) les souffrants s’en venaient et s’en allaient les uns après les autres, apaisés, rassurés, qui par une prescription, qui par un mot gentil. Après Dieu, il n’y en avait que pour lui...

Je crois bien que nous restâmes ainsi à attendre pendant trois bonnes heures. Pas même une seule fois il ne se tourna vers nous pour nous réconforter, pour nous remercier de notre patience, comme c’est l’usage. Il avait bien raison. Sans même s’en rendre compte (j’en suis certain) il manifestait un sens aigu de la responsabilité. A l’époque, j’aimais bien les gens de sa race (aujourd’hui, je les vénère) les "maîtres ès abnégation" qui toujours agissent sans demander leur reste. J’étais fier de mon oncle car je savais qu’il était fier de son ami.

Finalement la pièce se vida de ses visiteurs. Hossein lui-même était sorti. Le médecin soupira intensément, comme pour évacuer la fatigue de sa longue journée. Très vite, il arbora un large sourire avant de se tourner résolument vers nous. Et la causerie repartie de plus belle. Le médecin devisait maintenant avec bonhommie. Sa main gauche virevoltait dans tous les sens. Quant à sa main droite, elle alla se perdre dans son dos à la manière d’un serpent patibulaire. Apparemment, il cherchait quelque chose. Tout en poursuivant sa discussion, il sortit de derrière son grand corps une bouteille à moitié pleine d’une improbable mixture, et deux petites tasses en porcelaine de Chine. Il remplit à ras bord le premier des récipients et remit la bouteille à sa place en omettant de remplir la seconde tasse (je sais aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas d’une omission, mais d’un geste volontaire). Je les regardais, mon oncle et le monsieur. Ils m’avaient oublié. Dehors il faisait nuit et moi, j’étais redevenu petit garçon. J’étais pressé de rentrer chez ma tante, de souper, d’entendre des mots doux, de me glisser sous les draps blancs et de m’endormir. Rarement j’avais eu l’occasion de rester ainsi assis, à regarder travailler un adulte "responsable". Inconsciemment, je venais de réaliser la valeur du travail bien fait, mais aussi, le prix à payer pour ce même travail...".

Mon texte ne va pas plus loin. Vous devinez Monsieur que je l’ai relu et un peu corrigé pour l’occasion. Nous quittâmes bientôt le maître des lieux, votre père, après qu’il m’ait virilement serré la main, sans m’embrasser (j’étais bien petit pourtant) sur le seuil de la porte. Je le vis rejoindre son antre le cœur un peu serré, persuadé que j’étais, de ne plus jamais le revoir. Agréable destin. Je le revis plusieurs fois. Durant mon périple extra national, nous continuâmes de communiquer par téléphone, par voie postale aussi, par de longues lettres toujours plus amicales. Je grandissais, tandis qu’il vieillissait, et dans nos lettres, le dialogue prenait progressivement le pas sur l’épanchement mutuel. En m’écrivant, il déroulait le fil de sa vie, les minutes de son quotidien de médecin de campagne. Il évoquait souvent votre nom, jamais celui de sa femme. De sa séparation il ne parlait jamais. Je devine qu’il comprenait et acceptait sans équivoque les raisons qui avaient poussées votre mère à rallier l’étranger. Ce qu’il comprenait moins, c’était la raison de votre silence ; les raisons qui vous poussèrent, monsieur le fils, à lui tourner définitivement le dos. Par un ami commun, j’appris que votre mère avait chargé le pauvre homme de toutes les tares du monde, par peur de vous perdre. Par ce même ami, j’appris que vous aviez définitivement tiré un trait sur votre père que vous considériez comme un être égoïste et associable, un indigne médicaillon sans envergure, un philanthrope dénué de sagesse et d’humanité. Madame votre mère fut pour le moins une mauvaise mère qui sema injustement le doute dans votre esprit d’enfant. Quant à vous, j’aurais volontiers pardonné à l’enfant que vous fûtes, d’avoir oublié notre bon médecin. Cependant, jamais, à mes yeux du moins, vous ne parviendrez à justifier votre absence à son chevet, au moment de sa mort, et encore moins, d’avoir fait mine de l’ignorer pendant toutes ces années. Car enfin, ami, réalisez-vous seulement de qui, de quel personnage je suis en train de vous parler ? Etes-vous conscient de ce qu’il représenta ? Votre père appartenait à la race, presque éteinte, du moins en voie d’extinction, des "bienfaiteurs de l’humanité" (et je pèse mes mots) ; de la race de ceux qui agissent sans contrepartie. Je l’ai toujours dit et je le répéterai toujours, le médecin et le professeur occupent au sein de la société, une place à part. "Vocation" est (devrait être) leur mot d’ordre. Est-ce le cas mon bon ami ? Je connais quant à moi, dans mon métier, un trop grand nombre de fumistes, de faux-monnayeurs qui bombent leur torse en faisant mine d’exister. Etes-vous conscient petit homme, de la valeur de votre défunt père, en comparaison aux égoïstes, voire aux charlatans qui quotidiennement polluent notre existence, et ce, sans apporter le moindre bénéfice à la société ? Assurément non. Vous auriez eu, sinon, l’intelligence, du moins le tact, de vous déplacer jusqu’à Torbat pour marcher en tête de file, le jour où la foule reconnaissante lui fit solennellement ses adieux...

Pour finir Monsieur, je veux aussi vous signaler que je compte bientôt publier les lettres que nous échangeâmes avec votre père ; des lettres, comme je vous l’ai dit, où votre nom apparaît trop souvent, mais qui vous concernent en votre qualité de "fils" (j’insiste sur les guillemets). Je vous ferais gracieusement parvenir un exemplaire du recueil qui, soit dit en passant, ne vous sera pas dédié (et c’est bien dommage). J’espère que vous pleurerez à chaudes larmes en le lisant...

Adieu.


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