N° 31, juin 2008

Le lion sous l’arc-en-ciel


L’Art contemporain de Téhéran à Athènes, de mai à juillet 2008

Alice Bombardier


Du 22 mai à la mi-juillet 2008, l’art contemporain iranien est à l’honneur en Grèce. Une vingtaine d’artistes téhéranais seront exposés en plein centre d’Athènes. Organisée parallèlement à la Foire de l’Art Contemporain d’Athènes (22-25 mai), cette exposition retentissante nous donne un bel aperçu de l’effervescence artistique qui exalte l’Iran aujourd’hui.

Neda Razavipour, vidéo

Après avoir vécu plusieurs années à New York, Alexandros Georgiou, peintre et photographe grec, s’est lancé en 2005 dans un nouveau projet artistique aux allures de parcours initiatique. Intitulé "Without my own vehicle", son projet l’a mené d’Athènes jusqu’à Varanasi, en Inde, à travers la Turquie, le Pakistan et… l’Iran.

Il comptait traverser l’Iran en une semaine mais y resta finalement deux mois et demi. Qu’est-ce qui l’y a retenu ? L’art iranien. "Un art d’une modernité indéniable et empreint d’une forte personnalité artistique", rapporte-t-il en 2008. Avec cette exposition, il nous fait partager sa vision d’un peuple à la créativité débordante.

Katayoun Karami

Par le biais de 19 artistes iraniens contemporains, installés à Téhéran (excepté Mohammad Ali Shafâhi, vivant depuis un an et demi en Europe), appartenant à différentes générations et pratiquant huit arts différents (peinture, photographie, installations, vidéo, performances, musique, sculpture, design graphique), nous découvrons que, sur le plan artistique, l’Iran bouge, sans nécessairement être influencé par l’extérieur ni céder, à fortiori, à des mots d’ordre transculturels. Au contraire, ces différents artistes semblent être tous accaparés par la restauration d’une identité collective proprement iranienne, combative et brillante. Cette découverte d’une production artistique foisonnante - empreinte d’une vigueur singulière, d’une puissance qui, bien souvent, force l’admiration - a conduit Alexandros Georgiou à intituler son exposition "Le lion sous l’arc-en-ciel" (titre d’une œuvre exposée de Vahid Sharifiân), célébrant par là le combat, mené aujourd’hui par de nombreux artistes iraniens, pour une reconnaissance artistique de leurs œuvres et de leur pays, dans un contexte international hostile.

Bahman Jalali

Le titre de cette exposition s’inspire d’un emblème iranien très ancien, représentant un lion et le soleil (en persan shir o khorshid). Depuis la plus haute Antiquité, dans les ruines des plus anciens palais royaux, comme Persépolis, ou sur les vieux écus, on retrouve en Iran les effigies du lion et du soleil. Le soleil, l’astre le plus brillant du firmament, était considéré comme divin et le lion, roi des animaux, était associé à la bravoure, au courage, à la combativité. C’est pourquoi, un lion armé d’un sabre (souvent interprété comme le sabre à deux tranchants d’Ali, premier imam des Chiites), portant le soleil sur son dos, fut le symbole national de l’Iran, figurant sur les drapeaux du pays, depuis la dynastie mongole (au XIIIème siècle), particulièrement sous la dynastie safavide (XVIe-XVIIIe siècles), et jusque sous la dynastie pahlavi (1925 à 1979), avant d’être remplacé sous la République islamique (en 1979).

Dans cette exposition, les références au passé abondent. En témoigne une œuvre de Rezâ Bangiz qui reprend explicitement l’emblème du lion et du soleil et celle de Vahid Sharifiân, "le lion sous l’arc-en-ciel", éponyme de l’exposition, qui se réfère à ce symbole : on y voit un lion au regard dur, sous l’arc-en-ciel imaginaire de sa crinière multicolore. Cette tête de lion sans corps gravite sur un fond jaune vif, comme un soleil.

Rezâ Bangis

Bahman Jalâli, avec ses anciennes photos de la dynastie qâdjâre (XVIII-XXème siècle) associées à des fleurs aux couleurs éphémères, et Mehrân Mohâjer, avec certaines photos ou peintures de la même époque apparaissant à travers la structure de sa "caméra rosea", se réfèrent également à une ancienne dynastie longtemps dénigrée car accusée d’avoir écarté l’Iran de la voie de la modernité.

La recherche plastique, visuelle, autour d’un fond culturel ancien ne relève pas exclusivement de l’hommage. Elle peut s’apparenter aussi à des procédures de recollection, de remembrement, comme si l’art permettait de remettre à jour une vérité enfouie, un trésor perdu ou du lien à reconstruire. En vérité, il semble que pour ces artistes, vivre et comprendre le présent, revient à le chercher ailleurs. Or cet ailleurs renvoie immédiatement au passé.

Ces artistes ne proclament-ils pas également la continuité d’une identité historique grandiose, d’autant plus affirmée que les ruptures ont été nombreuses ? Katâyoun Karâmi, en juxtaposant deux photos froissées de sa mère et d’elle-même au même âge, mais sous deux régimes différents, sous Mohammad-Rezâ Pahlavi et sous la République islamique, souligne le tournant culturel qui sépare les deux époques. Shokoufeh Alidousti s’interroge aussi sur la question de l’identité, par l’intermédiaire de photos tendues sur un fond obscur et mises en perspective avec des fragments, parfois flous, de visage, de corps ou de son écriture.

Par ailleurs, les multiples références visuelles à l’élément textile (Rana Javâdi, Katayoun Karâmi) au lettrisme (Rana Javâdi, Shokoufeh Alidousti, Amirali Ghâsemi) ou à un symbole chiite notoire, la main de Fatima (Jinoos Tâghizâdeh), qui symbolise les cinq saints les plus importants des Chiites, sont également autant d’indices d’une créativité qui puise avant tout ses racines dans l’Orient ou l’Islam. Reste à voir comment ces marques d’une identité ancrée dans ce riche héritage culturel et religieux sont travaillées.

A travers les créations de Mohammad Ali Shafâhi et Behrouz Rae, d’Amirali Ghâsemi, de Majid Ma’sumi Râd, de Nedâ Razavipour, de Farshad Fozouni, il apparaît que l’art contemporain en Iran peut être également l’expression, parfois violente, de l’intimité, celle du psychisme ou du corps, à l’aide de langages nouveaux.

Enfin, le "Christ contemporain" d’Ali Hossein Khân et les photographies de Mahmoud Bakhshi Moakhar mettant en scène les croix lumineuses des églises chrétiennes en Corée du Sud, nous rappellent que cette exposition s’adresse prioritairement à un public occidental.

Ra’nâ Javâdi

Après la décennie des années 1980, qui a vu l’avènement de la République islamique (1978-1979) et le déclenchement de la guerre Iran-Irak (1980-1989), l’art iranien s’était reconcentré sur ses traditions ancestrales (notamment la miniature et la calligraphie), remises à l’honneur, et s’était adjoint un nouveau style, l’art islamico-révolutionnaire. Depuis le milieu des années 1990, les multiples courants de l’art contemporain commencent à être peu à peu réadoptés dans le pays. L’exposition "Le lion sous l’arc-en-ciel" nous donne donc un aperçu des nouvelles expériences plastiques qui exaltent l’Iran aujourd’hui. Ce réveil artistique semble correspondre, dans la société, à une phase de régénération par l’art, particulièrement dynamique, qui fait suite à plusieurs décennies de bouleversements.

Etre contemporain au monde n’exclut pas de s’intéresser à des strates enfouies de sa culture. Faisant leur entrée dans l’arène internationale et aspirant à promouvoir une nouvelle image de l’Iran, inspirée de sa culture et de son passé, de nombreux artistes iraniens semblent être devenus - sous la bannière immémoriale du lion, du soleil et surtout de la beauté - les défenseurs, les porte-étendards d’un pays, pour lequel ils expriment le plus souvent un profond attachement.

Poster de l’exposition le Lion sous l’arc-en-ciel, Athènes, du 24 mai jusqu’en juillet, par Rezâ Abedini

Artistes :

Peinture :

Reza Bangiz ; Vahid Sharifiân ; Ali Chitsâz.

Photographie :

Bahman Jalâli ; Ranâ Javâdi ; Mehrân Mohâjer ; Katâyoun Karâmi ; Shokoufeh Alidousti.

Vidéo :

Rozita Sharaf Jahân ; Mahmoud Bakhshi Moakhar ; Nedâ Razavipour ; Majid Ma’sumi Râd ; Amirali Ghâsemi.

Installations :

Mahmoud Bakhshi Moakhar ; Vahid Sharifiân.

Performances :

Mohammad Ali Shafâhi et Behrouz Rae ; Jinoos Tâghizâdeh ; Amirali Ghâsemi.

Sculpture :

Ali Hossein Khân.

Musique :

Farshad Fozouni.

Design graphique : Reza Abedini.


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