N° 63, février 2011

New York, trois lieux pour l’art : le MOMA, le PS1 et le New Museum


Jean-Pierre Brigaudiot


Indéniablement New York est la capitale de l’art moderne comme de l’art contemporain avec de splendides musées et institutions qui lui sont consacrés ainsi qu’un grand nombre de galeries aux dimensions impressionnantes où l’on trouve des œuvres des artistes des plus notoires et d’un certain nombre d’autres qui vont probablement le devenir, ou l’espèrent.

Le monde de l’art change vite à New York et son épicentre se déplace au gré de paramètres au cœur desquels sont les loyers des surfaces commerciales. L’une des dernières migrations s’est faite dans le courant des années 90 lorsque le quartier de SOHO est devenu plus chic et bourgeois, lorsque des gens aisés ont transformé les lofts en appartements. A la fin des années 60, SOHO était un quartier mal famé, à l’abandon et voué à la démolition, constitué de manufactures, des constructions à l’architecture typique de fonte et de brique. Les immeubles comportaient de vastes surfaces de plusieurs centaines de mètres carrés d’un seul tenant où artistes puis galeries s’étaient installés à partir des années 70 et où les loyers étaient restés longtemps modérés. Cette modification du statut de SOHO durant les années 90 a généré une fuite massive du monde de l’art vers Chelsea où les entrepôts portuaires de l’Hudson River ont accueilli la plupart des galeries. Maintenant Chelsea est un quartier cher, voire luxueux et peu à peu des galeries migrent ailleurs, dans le quartier de Bowery (au dessus de Chinatown, à côté de SOHO et de Little Italy) à l’architecture quelconque, ancienne et quelquefois vétuste où se vendent à même le trottoir des matériels et mobiliers d’occasion pour les restaurants. Nul doute que si ce quartier devient un lieu où s’implante l’art contemporain, ce sera pour une courte durée, la mode et la spéculation s’en empareront avec immédiatement une flambée des loyers.

Vue extérieure du Withney Museum

Parmi les institutions qui se consacrent à l’art moderne et à l’art contemporain, quelques unes jouent un rôle déterminant, ce sont par exemple le MOMA (ou musée d’art moderne), le Guggenheim Museum avec sa fameuse architecture de Frank Lloyd Wright (dont les autres implantations sont connues, à Bilbao, à Berlin ou à Venise) et le Withney Museum, ce dernier étant consacré à l’art américain. Hors Manhattan et à proximité immédiate, il y a le Brooklyn Museum qui accueille également de l’art contemporain. Et puis deux autres lieux drainent beaucoup de publics et des artistes, ce sont le PS1 (Primary School 1, une ancienne école reconvertie en espace consacré à l’art vivant) à quelques stations de métro de Manhattan, et le New Museum situé dans Manhattan, sur Bowery.

Brooklyn Museum

Le MOMA, beau, riche et parfaitement correct

Il fut fondé en 1929 à une époque où ce qu’on appelait art d’avant garde se faisait, se créait en France et plus précisément à Paris, même si d’autres capitales d’Europe étaient fort actives au plan de leur implication dans la création la plus innovante. L’art moderne n’avait alors pas encore de lieux institutionnels qui lui soient consacrés, c’était une affaire de galeries et de salons comme par exemple l’Armory Show, une célèbre manifestation new-yorkaise. D’autre part la notion de musée, aux Etats Unis, renvoyait avant tout à celle de musée d’histoire, celle du pays, encore bien courte. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la situation aux Etats Unis fut peu propice aux artistes d’avant garde globalement considérés par le pouvoir politique comme trop ancrés à gauche ; le Maccarthysme entretenait alors une immense paranoïa anticommuniste. Ainsi, l’Expressionnisme Abstrait que l’on peut considérer comme l’une des premières formes d’avant garde spécifiquement américaine tarda à bénéficier d’un soutien institutionnel. Mais la nécessité d’occuper le terrain de l’art (qui représente une forme de pouvoir idéologique et assure prestige et rayonnement) face au bloc soviétique durant la guerre froide fit que malgré une forte opposition, l’art vivant finit par être largement subventionné… avec notamment des fonds émanant de la CIA, lors d’expositions à l’étranger et via le MOMA (dont certains dirigeants venaient directement du pouvoir politique ou de cette agence de renseignement). Ceci est bien loin mais nous donne la mesure des enjeux que peut représenter l’art au plan géopolitique ; les Etats Unis ne sont d’ailleurs pas en reste quant à subventionner généreusement leur art contemporain.

Vue intérieure du MOMA

Aujourd’hui, le MOMA restructuré et agrandi par l’architecte Yoshio Taniguchi, puis réouvert en 2004, est un lieu magnifique, peut-être l’un des plus beaux musées actuels avec pour caractéristique absolument remarquable d’avoir su rester au service des œuvres qu’il montre, ce qui n’est pas toujours le cas de musées créés récemment. Les espaces et volumes depuis le hall d’accueil jusqu’à la moindre salle d’exposition dans les étages supérieurs sont un enchantement et la visite des plus aisée, comme naturelle. Au gré d’un escalator ou d’une transparence, on peut entrevoir la ville et revoir les espaces précédemment traversés ou encore les jardins du musée. Le grand puits central permet au regard de plonger d’un coup de plusieurs étages en même temps que de comprendre la structure du lieu. Evidemment la capacité d’accueillir jusqu’à 7000 visiteurs par jour a conduit à l’ouverture de plusieurs cafés et boutiques de vente, ce qui rend le lieu « habitable » et reposant pour qui l’arpentage des expositions peut fatiguer physiquement.

La collection d’art moderne et contemporain est énorme et comporte parmi les plus belles œuvres depuis, par exemple Picasso et la fameuse toile Les demoiselles d’Avignon, Marcel Duchamp, les surréalistes et les plus connus des expressionnistes abstraits tel Pollock, Newman ou Rothko. On découvre ou redécouvre sans cesse des œuvres qu’on ne connaît que par l’image ou qu’on croyait dans d’autres musées. Des salles sont exclusivement consacrées au cinéma et à la vidéo. La collection permanente est exposée selon des accrochages renouvelables et d’autre part sont présentées des expositions thématiques et temporaires.

Lors de ma récente visite, il y avait une exposition d’œuvres de Matisse, sa période des quelques années précédant et pendant la Première Guerre mondiale où il effectue ses choix essentiels. On discerne à travers certaines toiles peu connues des options, des parcours potentiels qui auraient pu le conduire vers l’abstraction ou vers le cubisme. Il y avait également une exposition de photos The Original Copy : Photography and Sculpture, 1839 to Today. Outre la rencontre émouvante avec des artistes (éventuellement également photographes) comme Brancusi, Giacometti, Duchamp, Bruce Nauman, Fischli et Weiss, il y a celle avec les grands noms de la photo comme Brassaï, Atget, Man Ray. L’exposition est quelque peu déstabilisante en ce sens qu’on se demande où se situe l’œuvre dont il est question : entre l’objet photographié et la photo elle-même ; je veux dire l’œuvre est-elle la sculpture représentée ou est-elle la photo qui la représente ? Le fait que les sculpteurs eux-mêmes soient le cas échéant les photographes de leurs œuvres ajoute à ce questionnement.

Le MOMA organise également de multiples manifestations et opérations afin de médiatiser ses expositions, ceci en direction de publics bien ciblés. Et comme cela se fait maintenant, il y a de temps à autre des soirées festives de rencontres de certains publics (adhérents ou donateurs) avec les œuvres ou simplement entre amateurs d’art. Ce musée est désormais devenu une énorme machine, une entreprise économique prise dans l’économie libérale, au même titre que le sont les grands musées du monde.

Le PS1, friche architecturale et mode de vie

Il s’agit d’une ancienne école publique, un vaste bâtiment au plan rectangulaire en briques d’un rouge assez vif, comportant plusieurs étages et constituant un bloc isolé dans un quartier de Queens, à Long Island. Ce bâtiment désaffecté fit partie de lieux réhabilités par The Institute for Art and Urban Resources, organisme chargé de la réhabilitation de friches architecturales afin de les transformer en ateliers d’artistes et lieux d’exposition. La fondatrice de cette entreprise de réhabilitation, Alana Heiss, ouvrit le PS1 en 1976 dans un contexte où Manhattan et New York avaient vu fleurir un nombre conséquent d’espaces consacrés à l’art dans ses formes expérimentales et alternatives. Un certain nombre de ces vastes lieux d’exposition à but non lucratif ont perduré jusqu’à il y a relativement peu de temps, voire existent encore, comme le Drawing Center, White Columns ou Art in General ; y étaient présentées des expositions remuantes où se côtoyaient souvent des artistes extrêmement connus et des artistes beaucoup moins connus. C’est dans un tel contexte que Shirin Neshat a montré ses premières œuvres.

Vue du PS1, New York

Le PS1, sous la direction d’Alana Heiss est très longtemps resté le lieu de référence où avaient travaillé en résidence et exposé des artistes de la génération du Minimal art, de l’Art Conceptuel et du Process Art, avec des pratiques allant de la sculpture à l’installation, en passant par la performance, le multimédia, la vidéo, le cinéma, la danse, le théâtre, le son et même la peinture. Ce fut un haut lieu de l’éphémère, une manière de penser l’art qui va de pair avec l’art relationnel et contextuel. Parmi les artistes ayant contribué initialement à l’histoire de ce lieu on peut citer, parmi d’autres, Donald Judd, Richard Nonas, Lawrence Weiner. Le PS1 semble avoir vécu une longue aventure liée à la personnalité d’Alana Heiss qui le dirigea durant 32 ans, aventure d’un art et d’un mode de vie sur les marges, avec une gestion empirique et des subventions nécessitant une lutte acharnée. Le PS1 n’a pas constitué de collection et dans son idéalisme s’est toujours tenu éloigné de la notion de profit.

Après sa restructuration et réouverture en 1997, le PS1 a sans doute connu une ultime période d’autonomie avant sa curieuse liaison avec le MOMA. En 2000, une convention fut établie avec celui-ci qui permit au PS1 de recevoir des subventions régulières de la part de ce très riche musée. Mais ainsi que cela était prévisible, il y eut un revers de la médaille avec l’intrusion de plus en plus pesante du MOMA, ce dernier étant une énorme machine gérée sans doute autant par des administrateurs que par des conservateurs, dont les raisons et les objectifs, notamment financiers, divergent nécessairement et fondamentalement de ceux du PS1. Pourtant le PS1, outre des noms d’artistes ayant joué un rôle déterminant dans l’évolution de l’art de ces dernières décennies, a jalonné son parcours d’expositions d’envergure comme par exemple Chambre 76, New York New Wave (1981), Choix de Staline : le réalisme soviétique, 1932-1958 (1993), ou Grand New York en 2000 et 2005. L’art évolue et est devenu source de spéculation et de profit, et le temps du désintéressement s’estompe ; Halana Heiss, face à la tutelle de l’administration du MOMA a fini par se retirer. L’exposition présentée lors de ma visite, Greater New York 2010, est décevante et ne revêt guère qu’un aspect académique et scolaire avec la répétition de recettes bien connues depuis des décennies. J’espère que cette exposition n’est pas symptomatique de ce que devient le PS1 sous la tutelle du MOMA. Peut être que le PS1 n’a pas eu l’opportunité, la capacité ou l’énergie de se renouveler et certainement qu’il ne peut être aujourd’hui ce qu’il fut il y a quelques décennies.

Pavillon composé de tours coniques en chaume conçu par des architectes du MOS situé à l’extérieur du P.S.1 Contemporary Art Center à New York.

Le New Museum of Contemporary Art, l’énergie d’un renouvellement

Ce musée fut fondé en 1977. C’était alors un lieu à caractère expérimental, au même titre que le PS1 ou que les espaces comme Art in General. Aujourd’hui et depuis son transfert et son ouverture à Bowery en 2007 dans de nouveaux bâtiments érigés par l’agence SANAA et les architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishzawa, il se remarque immédiatement dans le contexte environnant, avec une construction argentée faite d’un empilement de volumes parallélépipédiques décalés, comme posés de travers les uns sur les autres, comme, également, une grande sculpture minimaliste mais actualisée. Les espaces intérieurs extrêmement sobres sont très réussis et permettent au mieux et en toute humilité l’accueil des formes de l’art actuel en même temps que le déplacement des visiteurs, leur regroupement et une fluidité de la visite, tant dans les vastes salles que lors du passage d’un niveau à l’autre. L’orientation de ce musée se veut délibérément contemporaine et je crois que l’exposition actuelle en est typique. L’on peut certainement ressentir une parenté de cette orientation avec celle du Palais de Tokyo à Paris ; ce dernier se veut un lieu de création expérimentale et depuis son ouverture semble tenir ce cap. Ici au New Museum, quelques mots permettent de comprendre et de résumer peu ou prou ce qui se joue :

expérimental, flux continu, processus, éphémère, relationnel et participationnel

L’exposition que j’ai vue en cette mi octobre m’est apparue comme une exceptionnelle réussite en tant que prototype représentatif des pratiques artistiques contemporaines les plus avancées, en tout cas pour celles dont la production d’objets (d’art) n’est pas ou plus une préoccupation majeure. Le propos de cette exposition, Last Newspaper, ne se résume pas si aisément. Il y est question de la production en flux continu de l’information à travers la presse et c’est pourquoi la documentation papier abonde, premières pages de journaux qui nous renvoient à des événements plus ou moins récents ou anciens. Mais il ne s’agit nullement d’une visite de notre passé, le spectateur est là et par sa présence, son implication, sa réflexion, son attention il contribue à faire que l’information dans laquelle il se déplace, physiquement et mentalement, acquière le statut d’œuvre globale, au delà des objets eux-mêmes (comme par exemple des œuvres d’artistes présentées ici car traitant de la question de l’information). Et ce n’est ni un commissaire, ni un artiste qui peuvent faire, eux seuls, cette œuvre globale. Il s’agit d’une œuvre collective, in process, qui s’élabore avec son public comme avec tous ceux qui ont contribué à ce qu’elle advienne. Ainsi il y a le public qui par son action, ici participationnelle, et selon la proposition de Gérard Genette, fait l’œuvre, celle-ci, dans le cas présent n’étant pas à priori de l’art : on n’y voit que de l’information, des pages de journaux, des ordinateurs, etc. L’un des objectifs annoncé est de développer un questionnement critique de la part du visiteur sur ce qu’est l’information. Outre la présence massive de presse papier d’un passé plus ou moins lointain, l’information du moment est elle-même produite sur place avec l’édition de deux revues hebdomadaires où les uns et les autres, visiteurs et coproducteurs de la manifestation sont rédacteurs. On est donc bien loin de ce que proposent les collections du MOMA dans leurs formes et loin également de l’esprit des formes artistiques les plus pratiquées au PS1 au cours de son histoire. Au New Museum, on est au cœur de pratiques artistiques qui sont les héritières à la fois des remises en question de Dada, de la pensée de Marcel Duchamp, du minimalisme, de l’art conceptuel, des formes d’art éphémères, de Fluxus ou du Land Art et de l’esthétique relationnelle des années 90. Pour certains publics cette forme d’art est déstabilisante et les organisateurs de l’exposition (le terme exposition n’est plus très adapté) ont mis en place les indispensables dispositifs de médiation et des workshops afin de faciliter la compréhension de ceux-ci.

New Museum of Contemporary Art

Ce type de manifestation à caractère expérimental et éphémère se bâtit en amont de l’exposition et durant celle-ci dans une collaboration active entre des partenaires fort divers comme la Columbia University, des cabinets d’architectes, des rédacteurs en chef de revues, des directeurs d’espaces d’art expérimentaux ; et puis il y a les artistes présents avec des œuvres remontant jusqu’aux années 60, Thomas Hirschhorn, Luciano Fabro, Mike Kelley, Hans Haacke, Robert Gober, Wolfgang Tillmans, par exemple. Et occasionnellement on entend ici parler de Kant, le philosophe. Alors si l’on ajoute à cela le spectateur comme faiseur de l’œuvre, n’arrivons-nous pas à une totale cacophonie ? Non ; et c’est la réussite de cette exposition que de garder une extrême cohérence de propos en croisant en un flux – celui de la vie - artistes, rédacteurs de presse, commissaires, architectes et publics informels… et en arrivant à convaincre certains qu’il s’agit bien d’art. L’art change continûment de formes et de nature et au New Museum le visiteur en prend nécessairement conscience.

Certes, par rapport au MOMA on est ici dans une indifférence au marché de l’art, aux coûts et on ne collectionne pas. Le New Museum reçoit heureusement suffisamment de subventions pour que les formes d’art qu’il défend puissent advenir, car ce ne sont pas les galeries dont l’existence dépend directement du commerce des œuvres qui peuvent accueillir à une telle échelle un art expérimental et en devenir.


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2 Messages

  • Bonjour,

    je ne sais pas si vous pourriez me renseigner , Je suis artiste peintre et cherche un lieu sérieux d’exposition sur New York,
    voici mon site internet : djama-art.com
    Bien cordialement
    Marie-Claire Hardegger "Djama"

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    • Bonjour,
      il y a un très grand nombre de galeries d’art à New York et pour exposer il faut un contact direct avec les responsables de ces galeries. Donc vous y allez passer un laps de temps entre huit et quinze jours, avec des images et quelques oeuvres et vous regardez dans le quartier de West Broadway, à SoHo, ça me semble correspondre à l’esprit de votre travail. L’accueil est meilleur et plus direct qu’en France. Vous aurez deux solutions : payer pour exposer ou convaincre une galerie de montrer votre travail sans vous faire payer.
      Bon courage !

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