N° 63, février 2011

Les Inuits et le passage à l’art


Jean-Pierre Brigaudiot


Photo d’une famille inuite, date et auteur inconnus.

La notion d’artiste telle que nous l’utilisons apparaît il y a quelques siècles lorsque s’effectue, à la Renaissance, une distinction entre les arts mécaniques et les arts libéraux. Aujourd’hui encore les réalisations de certains groupes ou peuples peinent à entrer dans la catégorie art pour des raisons dont les principales touchent à la fonction et à l’économie des œuvres produites ; ainsi par exemple, les objets usuels et rituels africains témoignent d’hésitations quant à être appelés objets d’art. C’est que l’art dit libéral, celui des musées et des galeries, se veut désintéressé et sans fonctionnalité immédiate, destiné avant tout à une appréciation esthétique et spirituelle. Evidemment, les définitions et les catégories établies pour désigner l’art comme art évoluent au fil du temps et de la transformation des sociétés humaines ; entre art et arts appliqués (ou design), entre art et artisanat, entre art et vie quotidienne, les frontières se déplacent et restent un peu floues. L’institution muséale comme le sens commun contribuent à ne pas toujours clarifier les choses. Ainsi le porte-bouteilles (le très fameux Readymade) de Marcel Duchamp comme la petite cuillère à parfum égyptienne exposée au Louvre sont initialement des objets utilitaires. Mais présentés au musée, ceux-ci se trouvent dotés d’une aura artistique et sont ainsi classés parmi les oeuvres d’art. Le débat philosophique est ouvert depuis fort longtemps et certains auteurs comme Gérard Genette, dans L’œuvre de l’art, ont insisté sur les rôles concomitants de l’intentionnalité (celle de l’artiste), d’une part, et de l’attentionnalité de l’autre (attention du monde de l’art : commissaires, critiques, commerçants et publics), l’une et l’autre constituant des conditions de la reconnaissance sociale de l’œuvre d’art comme telle.

Photo d’un Inukshuk, "colonne de pierres empilées érigée autrefois en tant que repère traditionnel".

La question qui m’est venue lors de mes visites au Musée des Indiens des Amériques de New York et dans les musées des Beaux Arts à Québec, à Montréal et au Musée des Beaux Arts du Canada à Ottawa, est celle du passage à l’art chez les Inuits. Les Inuits ou Etres humains, ainsi qu’ils s’autodésignent, ont pour origine des migrations, il y a environ 8000 ans, depuis la Sibérie orientale vers le nord des Amériques et le Groenland. Ces populations ont essaimé principalement dans les zones les plus froides du continent nord américain et sont restées très peu nombreuses car menant une vie de subsistance toujours précaire et difficile en raison du climat. Aujourd’hui, on distingue chez les Inuits un certain nombre de groupes avec des langues différentes, orales et écrites (ces dernières élaborées par les missionnaires à partir du XVIIIe siècle). Au total et aujourd’hui, cette population n’arrive qu’au très petit nombre de 150 000 personnes dispersées principalement depuis les côtes ouest, nord et est jusqu’à l’intérieur des terres canadiennes, ou dans des réserves et pour une partie dans les villes. Avec la colonisation des Amériques, les Inuits subiront globalement le même sort que l’ensemble des peuples autochtones des deux Amériques, c’est-à-dire la spoliation, l’extermination, le déplacement forcé, l’évangélisation, ce à quoi s’ajoutent les maladies (comme par exemple la grippe espagnole de 1918) et l’alcool apportés par les colonisateurs. Il faut cependant considérer que le commerce des fourrures avec les colons fut très relativement positif avec la pratique des échanges de biens et d’outils qui purent améliorer la vie quotidienne des Inuits. Néanmoins, on ne peut oublier que le gouvernement canadien, dans le but d’intégrer ces populations, et à l’instar des évangélisateurs, interdit longtemps - jusqu’au delà des années 50 - aux Inuits de pratiquer la sculpture ! Aujourd’hui les principales questions semblent être celles des réparations dues aux Inuits, puis celles du maintien de leur culture dans le contexte de la mondialisation et enfin celles des difficultés sociales de populations déracinées sur leurs propres terres. On est ici face à un problème d’immigration paradoxale, les « immigrés » étant les occupants d’origine de ces terres.

Si on laisse de côté les objets d’usage courant, outils, ustensiles et vêtements qui trouvent leur place dans les musées des civilisations ou des arts et traditions populaires, il me semble qu’on peut établir trois groupes d’objets non directement fonctionnels présents dans les collections des musées d’art : les objets anciens à caractère ethnologique, les objets de commande à caractère commercial, décoratif et à destination touristique qui sont néanmoins produits par des artistes Inuits, et enfin les œuvres d’art - ici je parlerai des objets d’art contemporain - produits avec l’intention de faire de l’art.

Sac, Arctique de l’Ouest, Inuit : Inupiat, anonyme, 1900-1935, 11.5 x 18 cm, Musée McCord.
Ulu, Arctique central ou Arctique de l’Est, Inuit : Nunatsiarmiut ou Iglulingmiut, anonyme, 1900-1930, 8 x 8.7 cm, Musée McCord.
Dé, Arctique central, Inuit : Inuinnaq (Kilusiktormiut), anonyme, 1910-1915, 2 x 2 cm, Musée McCord.

Les objets anciens

Après une destruction délibérée des objets rituels des Inuits effectuée par les évangélisateurs, les ethnologues et les anthropologues conduiront à développer un réel intérêt pour ce peuple, ses modes de vie et ses objets. L’exposition universelle de Montréal en 1967 donnera un élan supplémentaire à cet intérêt. De nombreux objets, en dehors des objets d’usage quotidien, sont désormais dans les collections des musées en tant qu’objets cultuels et rituels, ce sont des objets qui relèvent donc avant tout de l’ethnologie et si leur valeur vénale est indéniable, leur valeur artistique ne prime pas, même si le temps passant, les objets usuels et les objets d’art tendent à se confondre. Il s’agit d’objets reflétant la vie d’antan, faits avec des matériaux locaux (os, bois, ivoire, peaux, plumes et empilements de pierres), se référant, quant à ce qu’ils figurent à l’environnement naturel et animal des Inuits (ours, phoques, caribous, renards, loups, chouettes, baleines). Parmi les objets de culte abondent des êtres hybrides où le corps humain et le corps animal mêlés illustrent les figures de légende ou de mythe propres à une société chamaniste et animiste. Les nombreux mats totémiques sont toujours très impressionnants tant par leurs dimensions que par leur puissance expressive.

Mât totémique de Saxman Totem Park, Ketchikan, Alaska.

Les objets de commande

Il semble que ce soit autour de la Seconde Guerre mondiale que le commerce des objets Inuits soit développé, stimulé par une demande de plus en plus importante. Il y avait des coopératives de sculpteurs soutenues par la guilde canadienne des métiers d’art où l’on produisait des figures de pierre - celle-ci ne faisait pas partie des matériaux traditionnels des Inuits -, des petits mats totémiques et bien évidemment il s’agissait là d’une fabrication à caractère commercial en relation d’imitation avec les formes des objets traditionnels. Ces objets, bien que non dénués de qualités techniques, sont des objets souvenirs décoratifs comme il y en partout dans le monde, là où s’est développé le tourisme. Ils entretiennent donc une relation distendue avec les anciens objets au service des rituels et selon les définitions de l’art actuellement dominantes, on ne peut guère les considérer comme des objets d’art car ils sont produits massivement et ont une fonction commerciale prépondérante. La réalisation d’un objet selon la tradition inuite se voulait avant tout « révélation » des croyances et des mythes avec les figures d’un panthéon partagé par le groupe ; cette réalisation dans le cadre traditionnel avait donc un sens qui est absent lorsqu’il s’agit des objets destinés au seul commerce, objets sans âme et sans guère d’attaches peut-on dire. On est ici dans un contexte de muséification du peuple inuit, dans l’état d’esprit propre à celui de la création des réserves, un monde à la Walt Disney dont il vaut mieux ne pas connaître l’envers du décor. Cependant, les boutiques des musées comme celles des objets kitsch de pacotille regorgent de figurines amnésiques.

Parka en peau d’intestin, Arctique de l’Ouest, Inuit : Yu’pik, anonyme, 1910-1915, 96 x 109 cm, Musée McCord.

Les œuvres d’art

Outre les collections d’objets Inuits anciens, les musées que j’ai visités montrent de plus en plus volontiers des œuvres contemporaines réalisées par des artistes Inuits ; il en va de même avec les galeries et plus généralement, ces œuvres font partie du paysage de l’art d’aujourd’hui. Ici il s’agit bien d’œuvres d’art contemporain réalisées globalement depuis les années 60 et qui s’inscrivent dans l’économie de l’art avec ses circuits et acteurs, c’est-à-dire collectionneurs, galeristes, critiques, commissaires et conservateurs ; ce à quoi il faut ajouter le soutien des institutions politiques. En effet, au titre des réparations dues aux Inuits et suite à des débats interminables et extrêmement contradictoires - et toujours en cours -, les autochtones reçoivent un certain nombre d’aides et subventions directes et indirectes supposées leur permettre de mener une vie selon leurs traditions ancestrales ou bien leur permettre de s’intégrer (et de disparaître en tant qu’Inuits) à la société nord américaine. C’est dans ce contexte d’aides diverses que des artistes d’origine inuite peuvent émerger sur la scène artistique et réellement faire œuvre. Il y a donc un art contemporain identifié comme inuit qui se développe puis acquiert une autonomie dans le cadre d’une politique de réparation et de reconnaissance, celle-ci dépassant le Canada et l’Amérique du nord. L’intérêt porté aux minorités et à leurs réalisations en matière d’art n’est pas nouveau mais il tend à s’amplifier, à la fois parce qu’il est authentique et parce qu’il recèle des raisons commerciales en ce sens qu’il fait apparaître de nouveaux produits sur le marché. Il y a déjà plusieurs décennies que les Etats-Unis ont imposé une présence des minorités dans les manifestations artistiques conduites par les institutions. Cet intérêt pour les arts des pays encore absents de la scène artistique mondiale s’est fortement développé avec pour repères des expositions phares comme Magiciens de la terre en 1989 ou Africa Remix en 2005 à Paris. Un phénomène intéressant qui englobe la question d’un art contemporain inuit est celui d’une accession de plain pied à la scène régionale puis mondiale d’artistes proposant un art à la fois contemporain, c’est-à-dire reflétant peu ou prou le monde d’aujourd’hui et en même temps ancré dans la culture originelle des Inuits. Cette ouverture sur les arts contemporains venus d’ailleurs s’est développée dans un climat de curiosité en même temps que de doute ; en effet la société post coloniale a cessé globalement de se considérer comme détentrice de vérités absolues en matière d’art et reconnaît assez explicitement l’intérêt des échanges interculturels et celui du mélange des cultures.

Mâts totémiques inuits, Musée des Civilisations d’Ottawa.

Les Inuits nés globalement après 1950 vivent bien autrement que ceux des générations précédentes : ils ont accès à la télévision et autres médias, se déplacent en moto-neige et le temps est fini de l’autarcie comme de l’économie de subsistance fondée sur les seules ressources naturelles locales. L’art inuit se présente généralement, et c’est ainsi qu’il est identifiable, comme fondé sur les figures animales, humaines et hybrides des mythologies et légendes propres à ce peuple, ainsi que sur l’incontournable référence emblématique à l’Inukshuk, une colonne de pierres empilées érigée autrefois en tant que repère directionnel.

Pêcheur taillé dans de la pierre à savon, 11,5 cm de haut.
Baleine, territoire du Nunavut
Mère et enfant, œuvre de Kiavak Ashoona, artiste inuit contemporain, 1997.

Avec cette catégorie objets d’art, il est aisé de distinguer trois types de créations : d’une part les objets tridimensionnels, d’autre part les peintures et enfin les travaux d’impression comme les gravures, les sérigraphies, les lithographies et les monotypes. L’art de l’impression est souvent pratiqué de manière communautaire, ce qui fait écho au mode de vie ancestral où la mise en commun des ressources et des énergies était nécessaire. Malgré la présence d’œuvres plus indépendantes, l’iconographie est peu ou prou celle qui fait référence aux figures des mythes et légendes du peuple Inuit car il s’agit d’un art qui avant tout conte et raconte le peuple Inuit. Les œuvres bidimensionnelles, que ce soit la peinture ou les arts de l’impression, ne font pas appel à la perspective monoculaire traditionnelle née à la Renaissance et sont caractérisées par une palette de couleurs en nombre restreint et très vives. Dans les musées on rencontre de grandes peintures murales, des commandes, qui témoignent, si cela était nécessaire, de la puissance créatrice de leurs auteurs. Pour ce qui est de la sculpture ou de l’assemblage, les artistes font désormais volontiers appel à des matériaux non traditionnels et ce qui me semble le plus notable est ce phénomène de l’hybridation des figures (ces œuvres sont essentiellement figuratives) humaines et animales ; cette hybridation présente dans la mythologie inuite semble être un excellent tremplin pour l’imaginaire des artistes d’aujourd’hui qui ainsi côtoient peu ou prou la tendance post human omniprésente dans l’art contemporain.

Pêcheur, bois de caribou
Chasseur, bois de caribou

Evidemment les choses ne sont pas si simples qu’un article de presse peut le dire en quelques pages et il y aurait beaucoup, beaucoup à dire encore pour arriver à un panorama plus exhaustif de l’art inuit contemporain, sur des artistes davantage identifiés et sur certains d’entre eux qui se fondent davantage dans le paysage artistique global. Il y a d’autres formes d’art pratiquées par ces artistes, comme la performance, l’installation et le cinéma ou la vidéo. Mais les musées tendent à montrer plus naturellement des objets que des formes d’art encombrantes et éphémères. L’art inuit contemporain est très présent au Canada, tant dans les institutions muséales que dans les circuits marchands ; il fait désormais intégralement partie du monde de l’art, non plus en tant que curiosité ethnologique mais en tant qu’art à part entière.

Amauti, Arctique de l’Est, Inuit : Nunavimiut, Mrs. Lucy Meeko, 1988, 60 x 131 cm, Musée McCord
Visage du soleil et chasseurs d’oiseaux, Jessis Oornark, 1972, molleton, soie brodée, et fil, 250 x 177,5 cm, Musée canadien des civilisations.
Tuuliruaq, dessin au pochoir de Mayoreak Ashoona, époque contemporaine, Musée canadien des civilisations.

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