N° 63, février 2011

Une histoire du doublage des films étrangers en Iran*


Elhâm Mass’oudiân


C’est seule… la voix,

La voix qui sera absorbée dans les parcelles du temps.

Forough Farrokhzâd

Ce qui s’appelle la voix possède des caractéristiques et des intonations particulières. Ce n’est pas seulement la manière de parler et la façon de s’exprimer qui la distinguent, mais aussi son style, sa tonalité et son intonation mêlés à l’amour qui la rendent éternelle.

Plus la voix est belle et attirante, plus elle sera susceptible de toucher l’auditoire. Il est souvent arrivé que d’un nom, d’un personnage, d’une ombre… seule soit restée une voix, celle qui à travers le temps ne s’abîmera pas et subsistera nette et pure comme de l’or.

Le doublage est un aspect souvent ignoré de l’histoire du cinéma, bien qu’il soit l’un de ses aspects essentiels ; en effet, le doublage, en permettant de toucher un public de différentes cultures, donne une extension sans précédent au Septième art. Il a aussi exercé une influence importante dans l’apparition du cinéma iranien et de l’industrie cinématographique, tout en rénovant la façon de raconter des histoires. Ainsi, le doublage, terme appliqué aux deux processus de doublage des films étrangers et iraniens, est-il l’un des aspects les plus importants du cinéma iranien d’avant la Révolution islamique.

A ses débuts, le but du doublage était de "faire parler" les anciens films muets. En Iran, avant l’arrivée du doublage, le rôle d’un drogman consistait à faire comprendre les sujets des films : lors de la projection, il racontait à voix haute l’histoire des films aux spectateurs. Peu de temps après, l’usage des titrages - traduction écrite en persan - fut introduit au cinéma : quelques minutes après la projection, apparaissait sur l’écran quelques phrases résumant les dernières séquences. Etant donné l’analphabétisme de la majorité des spectateurs de l’époque, la présence d’une personne lettrée était essentielle pour faire des commentaires. Cette méthode présentait cependant de nombreux inconvénients. L’usage de cette dernière n’était pas économique, et la brièveté des phrases ne satisfaisait pas la curiosité des spectateurs.

En 1931, l’ouverture du cinéma Palace marqua l’avènement du premier film parlant en Iran. Les premiers films projetés en persan furent consacrés à des nouvelles et des actualités (comme celle de l’inauguration du réseau ferroviaire iranien ou celle du retour du corps de Rezâ Shâh Pahlavi d’Egypte). Suite à l’occupation de l’Iran durant la Seconde Guerre mondiale en 1941 et du fait du manque de médias, le cinéma occupa une place exceptionnelle et privilégiée dans le domaine de l’information.

Shokat Hodjat, Shahrâd Bânki, Said Sheikh zâdeh, Afshin Zeinouri, Amir Atrchi, Said Moghadam et Hémat Moumivand, Artistes doubleurs du studio Sikât

Dans le but d’étendre leur influence culturelle et de diffuser les nouvelles de la victoire des Alliés, la Grande Bretagne et la Russie utilisèrent largement des films parlant en persan. D’autre part, la soif d’information des Iraniens les incita à se rendre plus souvent au cinéma. Ce fut ainsi qu’apparut l’idée de substituer la voix des Iraniens à celle des reporters ou comédiens étrangers.

Esmâ’il Koushân fut le premier à se lancer dans le doublage des films étrangers en persan, pas en Iran mais en Inde. Durant la Seconde Guerre mondiale, il adhéra en tant que réalisateur et présentateur à la section persane de la radio iranienne libre, ainsi qu’en tant que speaker persan des films documentaires allemands au ministère de la propagande nazie à Berlin. Il joua aussi de petits rôles dans la grande firme de production nazie. Ses émissions en faveur de l’Allemagne nazie l’empêchèrent de rentrer en Iran, c’est pourquoi il fut obligé de partir pour la Turquie en 1941. Pendant son séjour forcé à Istanbul, il fit le doublage de la comédie française Premier Rendez-vous d’Henri Decoin, intitulée Dokhtar-e Farâri (La jeune fugitive) dans la version doublée en persan, en coopération avec des étudiants iraniens. Il y avait également de grandes difficultés à l’époque pour trouver des femmes qui acceptent de doubler les étoiles montantes. Il parvint ensuite à doubler un autre film appelé La Guitanilla comportant des scènes de danses et des chansons espagnoles pour lequel il choisit comme titre persan Dokhtar-e Koli (La tzigane). Lorsqu’il put finalement rentrer en Iran après la fin de la guerre, il rapporta avec lui ces deux films. Le 25 avril 1946, il organisa la projection de Dokhtar-e Farâri au cinéma « Cristal » pour les responsables haut-placés de la ville ainsi que pour le public.

En 1947, Koushân fonda la première compagnie de production, Pârs Film, qui fut considérée comme l’un des principaux studios iraniens jusque dans les années 1980. L’année suivante, le premier film parlant tourné en Iran fut réalisé dans un autre studio, Mitrâ Film. Ce film intitulé Toufân-e Zendegi (La tempête de la vie) fut produit, filmé et édité par Koushân et réalisé par Ali Daryâbeygi, qui avait suivi des cours de théâtre en Allemagne. Dans ce film, Koushân réussit à surmonter toutes les difficultés techniques et professionnelles. Le résultat fut un mélodrame à la fin duquel le vrai amour vainquait le mariage imposé, et la persévérance de l’amour l’emportait sur les conventions sociales. Ce film fut d’abord projeté au cinéma "Rex" pour les autorités, à la suite d’un documentaire sur l’inauguration d’une clinique royale de services sociaux. La nouveauté du premier film parlant en Iran incita bien des spectateurs enthousiastes à assister à la séance de projection.

Le grand succès rencontré par les premiers films doublés sur les écrans entraîna la fondation de nouveaux studios de doublage. Entre 1949 et 1954, près de huit studios à Téhéran commencèrent à doubler des films étrangers en persan, et eurent un rôle important dans la consolidation de l’industrie iranienne du film. D’autres studios furent inaugurés en Italie, qui possédait une industrie plus développée dans ce domaine. Dans son premier essai du doublage d’un film italien dont l’intitulé en persan est Sargozasht-e Fereydoun-e Binavâ [1]
(Le destin du pauvre Fereydoun), Alex Aghâbâbiân, d’origine arméno-iranienne, est allé jusqu’à donner des noms iraniens aux comédiens du film. En octobre 1952, l’engouement pour ce film au cinéma « Diana » fut tel qu’après une semaine, les autres cinémas à Téhéran commencèrent à le projeter.

Shahlâ Nâzeriyân et Bahrâm Zand

Cela dit, ce fut surtout grâce au succès du doublage de ce film et d’autres films doublés en Italie que les spectateurs iraniens se rendirent massivement au cinéma et que la qualité du doublage s’améliora à Téhéran. Du coup, les gens ne s’intéressaient plus aux films en version originale. Le nombre de films doublés montant, l’ouverture de salles de cinéma en province s’intensifia ; c’est ainsi qu’au bout de dix ans, le nombre de salle s’éleva à 116 (dont 36 à Téhéran et 80 en province). Outre l’ouverture de nouvelles salles de projection, le nombre de séances présentées par jour passa de 2 à 5 voire 6 séances. A part les quelques cinéastes diplômés des écoles étrangères, la majorité des metteurs en scènes iraniens se sont ainsi familiarisés avec le cinéma en regardant ces mêmes films doublés en Iran. C’est un apport précieux du doublage à notre cinéma qui est souvent oublié.

Cette profession ne connut cependant pas un développement rapide car les circonstances de l’époque ne favorisaient pas le développement de l’industrie cinématographique. Dès le début de son avènement, le doublage des films fut même violemment critiqué par certains intellectuels et critiques de cinéma ; ceux qui l’attaquaient le considéraient comme une sorte d’escroquerie. La mauvaise qualité technique des versions doublées des films ainsi que la manipulation des importateurs, distributeurs, doubleurs et des censeurs gouvernementaux dans les versions originales faisaient également partie des problèmes qui se posaient dans la société de l’époque. La plupart des problèmes techniques se réglèrent progressivement ; cependant quelques-uns concernant l’esthétique et l’idéologie se sont accrus et ont abouti à l’émergence de certaines démarches politiques. Ainsi, au cours des années 1950, de nouveaux studios furent inaugurés, permettant aux directeurs de séparer les parties musicales et effets sonores des dialogues du film afin que les doubleurs se concentrent mieux sur le doublage des paroles. En effet, ces artistes de voix étaient extrêmement efficaces, et plusieurs d’entre eux s’étaient spécialisés dans le doublage des différents acteurs étrangers. Grâce à cet énorme succès, le nombre de films doublés projetés en Iran passa de 59 en 1957 à 183 en 1959.

Etant donné les divers problèmes de production, presque tous les films commerciaux tournés en Iran subissaient le processus du doublage. De cette façon, les films étaient tournés sans la reproduction de la parole ou du son, puis, après le tournage, les dialogues déjà enregistrés étaient ajoutés aux films. Ainsi, le doublage des films iraniens ou étrangers était-il considéré comme l’axe de l’industrie des films commerciaux, de sorte qu’il influença largement la production, la censure, l’importation, la distribution, la présentation et la publicité des films. Par le fait de la synchronisation des voix des comédiens iraniens avec le mouvement de la bouche - comme ce que l’on a vu pour la première fois en 1965 dans le film La fortune de Ghâroun de Siyâmak Yâssemi - les films commerciaux rencontrèrent une énorme popularité. De plus, parallèlement aux progrès techniques de l’industrie du film, de nouvelles maisons de cinéma furent inaugurées. Néanmoins, il faut bien noter les nombreuses improvisations des acteurs comme des éléments négatifs du doublage. Plus ce processus se développait, plus les acteurs omettaient de mémoriser leurs dialogues.

Avant les années 1950, les acteurs iraniens se doublaient souvent eux-mêmes après le tournage, mais cette méthode fut progressivement abandonnée et les producteurs choisirent de les faire postsynchroniser par des comédiens professionnels de doublage. Certains artistes de voix s’étaient spécialisés dans le doublage d’acteurs connus, tandis que d’autres s’essayaient dans le doublage des voix complètement différentes. Suite au travail des drogmans, ils s’efforcèrent d’adapter des paroles "exotiques" au contexte local. Ces efforts, concernant particulièrement des personnages comme les cow-boys, les voyous ou les héros romantiques, eurent pour but d’attirer les spectateurs. Néanmoins, les adaptations persanes choisies par les doubleurs étaient parfois mal adaptées à la culture présentée dans la version originale.

Cette sorte de métissage culturel introduite par le doublage entraina d’un côté des débats parmi les critiques, et fut, de l’autre, fortement appréciée par les spectateurs appartenant plus particulièrement à la classe moyenne de la société.

Quant aux critiques pessimistes, ils opposaient deux objections essentielles à l’idée que le doublage iranien soit considéré comme un art : tout d’abord, disaient-ils, bien que le doublage permette d’exploiter les films sur des marchés linguistiquement différents, ce phénomène n’est, d’un point de vue culturel, qu’une trahison.

Quoi qu’il en soit, le cinéma fut popularisé grâce aux efforts de ces comédiens-doubleurs. Ces derniers en effet approfondirent la dimension orale du cinéma iranien. L’enrichissement de la langue persane (par des néologismes et des emprunts) est en partie due aux voix les plus reconnaissables et populaires s’exprimant dans cette langue. Bien que toute peine mérite salaire, la patience dont ils firent preuve ainsi que leurs idées géniales sont aujourd’hui souvent négligées.

Un groupe des artistes doubleurs de la société iranienne de doublage

Il n’est pas inutile de savoir qu’en Europe et à la même époque, notamment du fait de l’importance de la culture écrite en Occident (contrairement à la culture iranienne qui est surtout orale), le doublage n’y était pas très apprécié. Tout au long des années 1960, la plupart des films diffusés en Allemagne et en Grande Bretagne étaient sous-titrés. En 1966, au cours d’un congrès international cinématographique organisé en Suisse, les professionnels du cinéma exprimèrent leur mépris pour le doublage et décidèrent même de l’interdire. Aussi acceptable que fut cette conclusion pour les Européens, elle ne le fut pas du tout pour les Iraniens de l’époque car pour adapter le cinéma, cette industrie tout à fait étrangère à la culture iranienne, le doublage permettait aux spectateurs de se plonger davantage dans les films ; d’autant plus que la plupart des gens ne maîtrisaient aucune langue étrangère.

Afin de conformer les sujets des films aux goûts du public ainsi qu’aux objectifs des censeurs gouvernementaux de l’époque, le doublage donnait l’occasion aux réalisateurs de modifier les dialogues et même de censurer les scènes allant à l’encontre de certains intérêts politiques. La censure et les manipulations des dialogues d’un film influençaient fortement l’intrigue, tant et si bien qu’une tragédie se transformait parfois en comédie.

Il reste à noter que pour atteindre l’objectif d’unir les Iraniens par une langue commune, qui était l’un des grands soucis des nationalistes, le doublage contribuait à promouvoir l’unification linguistique. Dans cette même optique, le persan fut utilisé comme langue principale et dominante dans les émissions de la télévision nationale iranienne.

Après la Révolution islamique de 1979, le doublage fut évidemment employé plus consciemment en vue de respecter la morale. L’autorisation de projection n’était pas donnée aux films contenant des scènes allant à l’encontre de la morale islamique ou manquant de respect à la religion ; c’est la raison pour laquelle les distributeurs tentèrent, dans la mesure du possible, de modifier des attitudes déviantes par rapport à la norme sociale. On était dans ce sens attentif à supprimer, par exemple, les séquences traitant des relations hors-mariage pour éviter les tabous sexuels ; de cette manière, il arrivait même que les amoureux se transforment, lors du doublage, en proches parents !

Il est cependant à signaler que pendant les années suivant la Révolution iranienne, grâce aux moyens efficaces et aux possibilités financières que l’Etat mit à la disposition des réalisateurs, la qualité audiovisuelle de l’industrie cinématographique s’améliora. Ainsi, dans la plupart des films tournés en Iran, le rôle primordial des ingénieurs du son consista à enregistrer les voix des acteurs sur la scène et à éliminer les parasites externes. Par conséquent, il n’y eut que peu de films artistiques nécessitant le recours au doublage.

Tout au long des années 1990, les films étrangers doublés en persan perdirent de leur popularité auprès des Iraniens. On peut déduire qu’entre autres, le mauvais état des systèmes de projection et le désintérêt progressif pour la qualité du doublage sont les plus importants facteurs ayant généré cette situation. Le public, s’étant habitué aux voix des comédiens de doublage, eut du mal à s’adapter à celle des acteurs originaux.

*Mes remerciements les plus sincères vont à mes professeurs les docteurs Hosseini et Navârchi qui m’ont prodigué leurs précieux conseils. Je dois également remercier Mohammad Rezâ Tavakoli Râd, ingénieur du son, ainsi que Saïd Moghaddam Manesh, Hossein Khodâdâdbeygi, Hemmat Moumivand et Showkat Hodjat, artistes doubleurs de la société iranienne du doublage, qui m’ont aidé dans la rédaction de cet article.

Bibliographie :
- Akbar Mannâni, Sargozasht-e doubleh-ye Iran va sedâhâ-ye mândegârash, Téhéran, Darinoush, 1388.
- (Anjoman-e gouyandegân va sarparastân-e goftâr-e film)
- (Islamic republic News agency)

Notes

[1Nous ne sommes malheureusement pas arrivés à retrouver le nom original (en italien ou en français) de ce film.


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