N° 63, février 2011

Sohrâb Shahid-Sâles*


Shahâb Moussavizâdeh
Traduit par

Sepehr Yahyavi


Né en 1943, Sohrâb Shahid-Sâles est une figure importante du cinéma iranien prérévolutionnaire. Avant de s’attirer la défaveur du Shâh et de s’exiler en Allemagne, il réalisa deux films remarquables en Iran : Yek ettefâgh-e sâdeh (Un événement simple) en 1973 et Tabi’at-e bi jân (Nature morte) en 1974. Il est considéré par certains critiques comme le père du cinéma moderne iranien qu’il a marqué de son impact. Il est décédé en 1998 à Chicago. En commémoration à l’œuvre et la vie de ce grand cinéaste, Shahâb Moussavizâdeh, peintre et poète iranien ami du réalisateur, a accepté d’évoquer pour nous certains de ses souvenirs.

Après le lycée, nous marchions ensemble le long du boulevard Keshâvarz ; quelle vie, c’était ! Il me semble qu’il vivait en moi de son vivant, et qu’après sa mort, c’est moi qui vit et incarne son âme, tant il m’est impossible de croire à son décès. La preuve est que nos vingt ans de séparation ne nous ont pas éloignés l’un de l’autre.

Sohrâb Shahid-Sâles

En chemin, nous échangions nos aspirations. Il voulait devenir réalisateur, et chaque fois que l’on parlait de cinéma, il resplendissait, comme transporté dans un autre monde. Il pâlissait et prenait sans s’en rendre compte une autre posture, et c’était comme s’il grandissait.

Nous étions attachés l’un à l’autre d’une manière peu commune, peut-être parce que notre point de départ était commun et que nos voies respectives se ressemblaient beaucoup. Nos vies étaient différentes, pour lui celle d’un réalisateur et pour moi celle d’un peintre, mais nos modes de vie, basés sur la résistance face aux difficultés et le caractère inébranlable de nos décisions, faisaient de nous des frères. Peut-être que nos rêves nous semblaient parfois irréalisables, d’autant plus que personne ne nous soutenait…

Un jour, il m’a apporté un scénario (et c’est de sa bouche que j’en ai entendu pour la première fois l’équivalent persan de ce mot « scénario » : film-nâmeh), car nous nous étions promis de ne partager avec personne nos projets et pensées. C’était l’un des derniers jours de l’hiver 1962, il ne faisait ni beau ni froid. Je ne me souviens pas des détails du scénario, mais en voici les lignes principales :

« Une femme divorcée vivait avec son fils d’une quinzaine d’années dans un appartement au dessus d’une épicerie ; le fils, très timide, solitaire, et qui même au lycée évitait tout le monde, avait un caractère et une humeur incompris des autres. Seule sa mère le comprenait et l’aimait de tout son cœur, souhaitant qu’il arrive un jour à compenser toutes ses défaillances, y compris ses faiblesses intellectuelles et spirituelles… »

Quand Sohrâb lisait son scénario, il me semblait être un inconnu, un étranger, mais un étranger fiable et attirant. Les traits de son front se tiraient encore plus, et sa tête penchée sur le papier provoquait un sentiment indéfinissable ; plus tard, je me suis aperçu que c’était sa pensée profonde que je voyais. Je me souviens du scénario dans sa totalité et si j’apprends un jour qu’il a disparu, je le réécrirai, non avec son ton et ses propres mots, bien sûr, mais en essayant de transmettre l’esprit de l’œuvre. Et si ce scénario est un jour réalisé, nous pourrons mieux connaître son parcours intérieur, sa vie intellectuelle et ses souffrances intimes.

Affiche du film Yek ettefâgh-e sâdeh (Un événement simple)

Bien des années plus tard, je lui ai demandé ce qu’il avait fait de ce scénario. Il m’a regardé d’un drôle d’air et m’a demandé comment je me souvenais encore de ce scénario trente ans plus tard. Puis il m’a dit qu’il ne souvenait plus de ce qu’il en avait fait.

Je souhaite qu’il soit retrouvé et édité, car c’est sa propre période de maturation et les problèmes auxquels il a fait face à l’époque qui y sont dépeints.

Je me souviens qu’après la lecture de ce scénario, nous avons marché ensemble dans un silence complet, puis nous nous sommes séparés sans un mot et c’est avec un respect extraordinaire que je pense à ses moments-là, ainsi qu’à tous les moments qu’il a vécus. Ce qui distinguait pour moi son œuvre n’était pas seulement sa forme peu commune, mais aussi son contenu vivant et palpable, susceptible d’être transformé en puissance vitale.

A l’époque, j’avais une prédilection pour l’existentialisme de Sartre. Je voyais donc le monde comme une simple contingence, dénué de but, absurde, mais en même temps comme une réalité miraculeuse et géniale. Depuis que j’ai commencé à écrire à son sujet et les moments que nous avons partagé ensemble, j’essaie de me mettre psychiquement et intellectuellement à sa place, et de comparer nos vies ; cette méthode m’a beaucoup aidé dans ma tâche. Elle m’a notamment permis de comprendre pourquoi son œuvre, bien que complexe et même parfois ambiguë, m’a toujours parue nouvelle, belle et originale.

Je me rappelle qu’à l’époque, je lisais et admirais l’œuvre de Sâdegh Hedâyat, m’efforçant de trouver des points communs entre celle-ci et l’œuvre et la pensée de Sartre. Sohrâb aussi avait étudié l’œuvre de Hedâyat, assidument et minutieusement, alors que nous étions encore presque des adolescents. Peu à peu, nous nous étions aperçus que souvent, ses personnages finissant dans le désespoir et les privations appartenaient à l’intelligentsia de la noblesse (le féodalisme décadent iranien), dont les dépendances sociales ne leur permirent jamais de s’harmoniser avec l’évolution malsaine de la bourgeoisie iranienne [des débuts du XXe siècle]. Ils se suicidaient donc généralement, niant ainsi fondamentalement la vie. C’est en cela que résidait la force de Hedâyat : le pouvoir de créer et d’analyser les divers types sociaux iraniens, décrits avec une précision réaliste. Hedâyat avait compris et connu la décadence de la nouvelle bourgeoisie iranienne, et c’est pour cela que la police et la censure de Rezâ Pahlavi tentaient de le présenter comme un pur nihiliste en travestissant les qualités de son œuvre, pour dissuader les familles et surtout la jeunesse de lire ses ouvrages.

Nous avions tout deux conclu que Hedâyat n’avait jamais entièrement accepté l’existentialisme sartrien. Sohrâb parlait de Sâdegh avec une ardeur et un intérêt étranges, disant que ce dernier avait exprimé la réalité à travers l’art et sous une forme complexe et qu’il diffusait une utile conception de la vie en ce qu’elle permettait un réveil de la nation iranienne, encore endormie dans une hibernation historique. Sohrâb estimait également que ce long sommeil était dû au système moribond du féodalisme iranien, à l’arriération historique causée par les incessibles assauts que le pays avait dû subir, et finalement par le capitalisme galopant et malsain.

Après cette période, je l’ai perdu de vue pendant 20 ans : il avait brusquement quitté l’Iran, sans m’embrasser (ce qui m’a quelque peu attristé) et sans m’en informer…

Je pense que c’est avant tout l’œuvre de Hedâyat qui l’a incité à écrire et n’a fait qu’attiser son souhait – d’enfance – de devenir cinéaste. Il souhaitait écrire lui-même ses scénarios. Il m’avait dit un jour que son premier scénario était basé sur sa propre vie.

Il me posait toujours des questions sur la peinture et sur mon œuvre, et me dit un jour que le père de notre camarade de classe et ami commun, Kambiz Mohagheghi, ancien disciple peu connu de Kamâl-ol-Molk, était un maître peintre. J’étais moi-même élève du maître Hossein Sheikh Ahyâ (autre disciple de Kamâl-ol-Molk), que j’interrogeai à ce sujet ; ce dernier me dit que Maître Mohagheghi était plus âgé que lui et appartenait à la génération du maître Esmâ’il Ashtiâni.

Sohrâb et moi décidâmes alors d’aller rendre visite à monsieur Mohagheghi. Le vieux peintre, au beau visage aimable, était un homme de petite taille, silencieux et humble ; comme tous les élèves de Kamâl-ol-Molk, il était imprégné du caractère de celui-ci. Nous lui avons demandé de nous montrer ses toiles ; il évitait de parler et niait même l’existence de ses œuvres avec un si beau sourire ! Finalement, Kambiz réussit à persuader son père de nous montrer l’une de ses broderies aux motifs floraux (goldouzi). Je me rappelle que le maître pâlit un peu, comme s’il allait passer devant un jury de grands maîtres sévères. Il avait couvert la toile d’un velours noir. Puis, il l’a montrée à Sohrâb, qu’il connaissait déjà. Sohrâb, à son tour, me la fit voir respectueusement, sans la regarder : c’était une humilité fière qu’il a gardée jusqu’à sa mort. Pour ma part, je me souviens d’avoir apprécié les magnifiques violettes de la broderie. Trois violettes vives, fleuries, ouvertes à un monde mystérieux. Sohrâb avait tendu le cou pour voir. Il regardait avec maturité cette œuvre qui valait totalement son admiration.

Un jour, Sohrâb m’a demandé ce que je voulais faire plus tard. Je lui répondis "peintre". Il me dit en riant : « Kambiz veut être marin, en Allemagne ! ». Puis, après quelques instants, il répéta pensivement : « En Allemagne ». Je lui posai la même question et il me répondit : "Réalisateur". Il regardait le lointain en disant cela, et répéta « réalisateur ». « J’irai en France » me dit-il.

Il me reste encore de ces jours un souvenir, comme un rêve, qui a marqué toute ma vie, une vie dont Sohrâb était l’une des composantes. Quant à lui, c’était ma façon de voir les choses qui l’intéressait, depuis la philosophie platonique à l’existentialisme sartrien. Pour nous, Sartre était le fondement d’une nouvelle vision du monde, une conception toute neuve de la vie. Cependant, nous sommes chacun à notre façon arrivés à nous débarrasser de son dogmatisme philosophique devenu une sorte de religion sans Dieu, et nous avons réussi à reconnaître la société humaine en tant que point de départ pour comprendre ses complexités.

En 1985, je suis parti en Allemagne, et après avoir loué un appartement à Brême, j’ai décidé de faire le tour de ce pays. Sohrâb m’avait fait savoir qu’il habitait dans une auberge, dans un bourg près de Brême, et qu’il m’attendait. A moi d’aller le voir et de le ramener.

Cela faisait 20 ans que nous ne nous étions pas revus, sans pour autant nous sentir séparés. Il avait eu une vie mouvementée. Sans avoir terminé le lycée, il était parti pour son pays de prédilection, la France. Peut-être à cause de sa mère, qui s’y était installée après son divorce. Après un an de vie en France, il était parti en Autriche, pour finalement s’installer en Allemagne. Son objectif majeur était d’accumuler un bagage culturel pour son pays maternel, et errant, cynique et ermite, il était resté au fond assidu, discipliné et conscient. Nous nous sommes chaleureusement embrassés. Je fixais cet aimable visage plissé, ces yeux enfoncés et sympathiques.

Affiche du film Tabi’at-e bi jân (Nature morte)

Une fois attablés dans un coin du café de son auberge, nous avons entamé une conversation sur nos travaux, nos projets. Il venait de finir la réalisation de son dernier film, Utopie, et avait commencé à en réaliser un autre. Son nouveau film était une critique de la société allemande, de la morale de l’Europe et du capitalisme. Le projet était très ambitieux mais, comme il le disait lui-même, sa forme était assez simple et souple, ce qui créait un petit décalage avec la complexité du sujet. Il m’a demandé de regarder le film dans son atelier, puis m’a interrogé sur ma vie et mon œuvre. Nous avons aussi remémoré nos camarades, nos enseignants du lycée… Je me suis rendu compte alors qu’il était l’un de mes rares vrais amis ; rien dans sa parole ou dans son comportement ne m’avait jamais déplu.

Il m’a aussi dit que l’idée d’une nouvelle œuvre naissait en son esprit, et qu’il entamerait bientôt la réalisation de son projet. Ce nouveau film portait sur les évènements postrévolutionnaires de notre pays. En me disant cela, il ressemblait de nouveau à ce lycéen qui évoquait soudain l’une de ses idées géniales, et m’entraînait dans le monde de son imagination. Ledit film devrait être tourné en Afghanistan, car ce pays voisin ressemblait beaucoup à l’Iran. Voyant mon admiration, il m’a promis de me remettre une partie de ses travaux. Il m’a ensuite dit qu’il viendrait bientôt chez nous à Brême, pour en expliquer les détails.

Et puis, un beau jour de mai, il est venu nous voir à Brême. Il était très à l’aise, comme s’il était chez lui. Mon épouse le respectait beaucoup, non seulement pour sa réputation d’artiste, mais surtout pour son humanité, sa personnalité. Quant à ma mère, elle le voyait comme son propre fils, suscitant parfois (et pour plaisanter) ma jalousie ! Ce qui ne déplaisait pas à Sohrâb.

Durant son séjour chez nous, nous discutions de l’art, de sa réception par le public, et de ses rapports compliqués avec la vie sociale. J’orientais nos conversations vers le cinéma, j’étais curieux de connaître ses œuvres et projets. Je n’hésitais pas à critiquer son travail et il acceptait humblement mes objections. Lors d’une de ces discussions, nous avons abordé son dernier film, qui avait une importance vitale pour lui ; il était consacré à la vie carcérale de quelques prisonniers, leurs relations entre eux et avec l’extérieur. J’ai esquissé des dessins à l’encre et au crayon, et des aquarelles pour ce film.

Un soir, il s’est plaint d’un mal au ventre. Il ne croyait pas aux médecins, et ne les consultait pas quand il était malade. Je connaissais un médecin iranien à Brême, Khâshâyar Bayâni, un ami très intime. J’ai insisté pour que Sohrâb le consulte. Après un examen minutieux, il diagnostiqua un cancer de l’intestin et de l’estomac, et ordonna une opération urgente. Sohrâb se doutait qu’il était malade et en avait peur : la peur d’une mort précoce, avant que son œuvre ne soit achevée. Il disait parfois :

- Il faut que je commence la réalisation…

Puis subitement, il pâlissait et perdait le contrôle de ses nerfs. Après un temps, il se relevait et disait accablé :

- Il faut que je commence la réalisation…

Sa terreur était de mourir avant la fin de son projet. J’ai décidai de l’aliter quelques jours à l’hôpital de Brême. Son médecin, le docteur Bayâni, me dit que l’hôpital n’avait pas les équipements suffisants pour une telle opération.

Personne entre nous n’osait lui dire la vérité sur sa maladie, mais nous avons décidé de le transférer dans un hôpital plus moderne. Il a proposé lui-même d’être hospitalisé à Prague, où il possédait une résidence.

Je lui parlais au téléphone de temps en temps ; il était parfois en colère, mais conservait toujours son ton gentil et amical. Il m’informa un jour qu’il devait se rendre aux Etats-Unis pour une opération chirurgicale, et il est parti. Je l’appelais toujours et entendais sa voix, parfois sévère, parfois tendre et triste. Nous souhaitions nous revoir bientôt.

Au printemps 1987, je suis allé à Moscou pour visiter la Galerie Tretiakov. Enthousiasmé par ce voyage, je suis rentré à Berlin et suis allé chez un ancien ami. Il était deux heures du matin, je me préparais à dormir quand le téléphone sonna. C’était Sohrâb. Il m’a dit sans me saluer :

- Viens chez moi…

- Mais où ?...

Je suis vite parti pour le rejoindre à l’autre bout de Berlin. J’avais une heure de marche devant moi. Je repassais en revue la vie de cet homme qui avait vécu aux quatre coins du monde.

- J’ai été élu membre d’honneur de l’Académie Artistique Allemande, et aujourd’hui on va célébrer cela. Beaucoup de célébrités seront présentes. Tu dois venir.

- Je suis une célébrité… ?

- Qu’as-tu comme habits ?

- Eh bien, ce que je porte…

- Ce matin après le petit déjeuner, on ira acheter des vêtements neufs, tu ne peux pas venir comme ça…

Le lendemain, nous nous sommes promenés dans Berlin, dont il connaissait tous les recoins. Nous sommes allés au Musée Dalhem (le grand musée de Berlin), et avons visité les résidences de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Ensuite, nous sommes allés au cinéma, sortant de là très vite d’ailleurs, puisque le film était très mauvais. Puis nous sommes allés à un petit restaurant. Il était serein et cordial comme toujours. Il avait des fous-rires mais aussi des moments de réflexion pendant lesquels il oubliait tout et tous, y compris moi. Je le regardais alors et me disais que sa présence et son amitié étaient vraiment un trésor.

Nous sommes enfin arrivés à l’Académie, moi avec mes habits neufs. L’écrivain allemand, Günter Grass, est venu le féliciter. Ils se sont embrassés et la cérémonie a commencé. Quelques personnalités, y compris Grass ont fait un discours sur Sohrâb, avant l’annonce de son élection.

Sohrâb n’était pas seulement un père du cinéma moderne réaliste iranien, un grand réalisateur et cinéaste, mais aussi un théoricien et un enseignant d’art. Durant l’un de ses derniers jours, et après un traitement inachevé, il est venu à Cologne (où je résidais et réside toujours) pour recevoir le grand prix artistique allemand. Le lendemain, j’ai vu sa photo dans les journaux.

Sohrâb Shahid-Sâles

*Note du traducteur : cet article-réminiscence est un résumé que Monsieur Moussavizâdeh, ami proche du réalisateur, peintre et poète iranien, a rédigé le 11 novembre 2010 à notre demande. Nous l’en remercions vivement.


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