N° 63, février 2011

Beyzâ’i, le grand étranger


Marzieh Shahbâzi


Parmi les grands réalisateurs contemporains de l’Iran, le nom de Bahrâm Beyzâ’i occupe une place particulière de par ses œuvres inoubliables. Souvent couronné du prix du meilleur réalisateur dans de nombreux festivals, il est en même temps scénariste, réalisateur, producteur, costumier, et professeur d’arts dramatiques. Né en 1938 à Téhéran, Beyzâ’i est issu d’une famille originaire de Kâshân. Il a hérité son goût pour le théâtre de sa famille qui pratiquait souvent le théâtre religieux ou Ta’zieh. Et pendant ses années de lycée, il écrivit deux pièces de théâtre. Il est donc et d’abord considéré comme un grand metteur en scène au théâtre, et également un chercheur et critique dans ce domaine. Ses livres sur le théâtre en Chine, au Japon et en Iran sont des sources importantes pour les étudiants de cette discipline. Avec Akbar Râdi et Gholâm-Hossein Sâ’edi, il est un des fondateurs du théâtre moderne iranien. Parmi ses ouvrages considérables pour le théâtre, nous pouvons citer Marg-e Yazdgerd (La mort de Yazdgerd) écrit en 1980, qui raconte l’assassinat du dernier empereur sassanide par un meunier et sa femme. Cette pièce sera également adaptée au cinéma par l’auteur lui-même. Concernant la carrière cinématographique de Beyzâ’i, elle commença réellement par un cout-métrage de 4 minutes en 1961 et un autre, Ammou Sibilou (Mon oncle moustachu), en 1969. Il réalisa son premier long-métrage, Ragbâr (Averse), en 1971. Parmi ses films les plus importants, nous pouvons citer Safar (Le voyage) (1972), Gharibeh va meh (L’étranger et le brouillard) (1974), Kalâgh (Le corbeau) (1976), Bâshou gharibeh-ye koutchak (Bashu, le petit étranger) (1989), Mosâferân (Les passagers) (1992) et Sag koshi (Tuer des chiens enragés) (2001). Il a récemment sorti un film intitulé Vaghti hameh khâbim (Lorsque nous sommes tous endormis), qui, selon certains n’est pas à la hauteur du nom de ce grand réalisateur.

Bâshou gharibeh-ye koutchak

(Bashu, le petit étranger)

Ce film est l’histoire d’un petit garçon qui, devenu orphelin après un bombardement pendant la guerre, prend la fuite vers le Sud (où se trouve sa ville natale) en se cachant dans un camion, mais arrive au Nord de l’Iran. Seul et sans refuge, il cherche abri chez une femme dont le mari est parti pour la guerre. Il l’aide dans les travaux de la ferme. Bien que Naï (la femme) et Bashu, ce petit étranger, n’aient pas la même langue et ne se comprennent pas, un lien affectif s’établit entre eux. Naï décide ensuite de l’adopter. Beyzâ’i est à la fois scénariste et réalisateur de ce film. Son but était de produire un film sur la guerre, mais dans une optique bien différente de celle des films de l’époque sur le sujet : Bashu est un enfant de peau noire qui se trouve parmi les "blancs" du Nord. Dans ce film Bashu, Beyzâ’i a d’abord tenté de rassembler les paradoxes possibles qui peuvent normalement faire obstacle à la communication, mais nous voyons que les liens s’établissent au-delà des formes, de la langue ou de la couleur de peau, car ils doivent se fonder sur une base plus solide, celle des sentiments humains. Et si la rupture existe, c’est la guerre ; c’est d’ailleurs au début du film où le poids de la guerre est fort que se trouve posé le problème entre les villageois et Bashu. Ce film se termine par un sentiment solidaire qui s’est créé entre des êtres, et qui touche le spectateur.

Affiche du film Bâshou gharibeh-ye koutchak (Bashu, le petit étranger)

Sag koshi(Tuer des chiens enragés)

Ce film est l’histoire d’une femme, Golrokh qui, rentrée d’un voyage à l’étranger, retrouve son mari, Nâser, accablé de dettes et poursuivi par ses créanciers. Elle avait décidé de faire ce voyage car elle soupçonnait son mari de l’avoir trahie, mais le voyant dans cette situation, elle décide de l’aider. Elle accepte donc d’entrer dans un jeu dangereux pour secourir son mari, et lorsque tout se règle, elle découvre que son mari a été à l’origine de ce jeu et que, maintenant libéré de ses dettes et riche, il souhaite partir avec sa secrétaire en lune du miel. Mais le partenaire de son mari va déjouer ces projets et venir en aide à Golrokh.

Dans ce film Sag koshi, les personnages sont plutôt les symboles des hommes de la société : Nâser incarne toutes sortes de mensonges, d’hypocrisies et de tromperies ; il ne cherche dans ses rapports avec les autres que ses profits financiers et, dans ce sens, abuse de tout : de son partenaire, de ses amis, de sa femme et même de ses propres sentiments. En revanche, Golrokh Kamâli, comme son nom l’indique (kamâl signifie en effet "perfection" en persan), cherche toujours la perfection, l’idéal, l’amour, l’humanité, la sincérité et la générosité. Elle est un être parfait et idéaliste dans une société où l’on a oublié l’humanité et où les gens sont prêts à se déchirer pour atteindre leurs propres intérêts. Pourtant, Golrokh peut à maintes reprises se venger de ceux qui l’ont torturée. Dans ce film, le cinéaste dénonce aussi le comportement machiste des hommes, pour qui la femme n’est qu’un instrument pour arriver à leurs buts.

Il est à noter que finalement, Nâser est condamné à mourir comme un chien, ce qui nuance un peu le pessimisme de l’œuvre.

Bahrâm Beyzâ’i est un réalisateur original, exprimant dans ses films des points de vue qui vont parfois à l’encontre des tendances générales du cinéma actuel. Dans son dernier film, Vaghti hameh khâbim (Lorsque nous sommes tous endormis), il s’attaque librement au système qui fait fonctionner l’industrie cinématographique. Cela peut expliquer en partie la controverse qui se pose autour de son œuvre, ainsi que le nombre de ses ardents défenseurs mais aussi détracteurs, ce qui fait d’ailleurs de lui un réalisateur hors du commun au sens premier du terme.


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