N° 70, septembre 2011

L’image de la femme dansLeyli est le nom de toutes les filles de la terre d’Erfân Nazar Ahâri


Somayeh Dehghân Fârsi


Ecrivaine et poète de littérature pour enfants et adolescents, Erfân Nazar Ahâri est née en 1974 à Téhéran. Auteur de cinq livres de recherche sur des thèmes tels que l’amour, la justice, l’oppression, la valeur de la vie ou la question de la vie et la mort, elle a commencé sa carrière en tant que chercheur. Aujourd’hui, avec plus de quatorze recueils de poèmes et de nouvelles, elle est désormais l’un des noms importants de la littérature persane contemporaine.

Son livre intitulé Leyli nâm-e tamâm-e dokhtarân-e zamin ast (Leyli est le nom de toutes les filles de la terre), paru pour la première fois en 2003, réussit très vite à attirer l’attention d’un vaste lectorat.

Leyli,une femme comme les autres

Leyli est le nom de toutes les filles de la terre  [1] est un récit composé de treize courts chapitres qui racontent une histoire commune, celle de Leyli. L’incipit est très inattendu : « Dieu dit : La terre a froid. Qui peut la réchauffer ? Leyli dit : Moi. » Ce dialogue entre Dieu et Leyli, qui se poursuivra plus ou moins jusqu’à la fin, ouvre le récit sur un univers irréel ou du moins dans un autre ici-bas. Cette longue conversation est parfois coupée par d’autres personnages comme Majnoun ou Satan. Cependant, Dieu et Leyli sont présents dans tous les chapitres du récit. Il n’existe aucun chapitre où Leyli ne parle à Dieu ou de Dieu.

Dans le premier temps, Leyli est une femme comme les autres, avec des désirs semblables :

1. Elle a des sentiments maternels, elle veut avoir un enfant : « Ah ! Si j’avais enfanté, Majnoun aurait tenu son enfant dans ses bras. » [2]

2. Elle est sensible, pleine d’émotions et à la recherche d’une vie calme : « Je désire une vie simple, sans animation, sans angoisse. » [3]

3. Comme toutes les autres femmes, elle s’appuie sur sa beauté et les charmes de sa féminité, en particulier pour faire tomber Majnoun dans son amour : « Mes cheveux sont noirs comme la nuit, bouclés et ondulés [...]. » [4] Elle continue et dit à Majnoun « Mes yeux sont des coupes de miel, sucré et doux [...]. » [5] Elle ajoute : « Mon sourire est la datte mûre de la palmeraie [...]. » [6]

4. Elle aussi, comme les autres, pleure dans les moments d’émotion : « Leyli dit : "La fin de mon histoire est trop triste, ma mort, celle de Majnoun, tu changeras la fin de mon histoire ? Dieu répondit : "La fin de ton histoire est la larme, la larme est la mer ; [...] Leyli pleura. [7] » A la fin de l’histoire, le narrateur raconte : « Leyli relut son histoire pour la millième fois et comme chaque fois, la Leyli de l’histoire mourut. Leyli pleura et dit : "Ah ! Si l’histoire ne s’était pas ainsi terminée ! ». [8]

A l’aide de ces caractéristiques, Nazar Ahâri tente d’établir la relation entre Leyli et les autres femmes : elle n’est plus une héroïne de légende, mais une femme comme les autres.

Leyli est l’autre nom d’Adam

En lisant le récit, du début à la fin, parallèlement à la découverte de la féminité de Leyli, le lecteur découvre aussi qu’elle est métasexuée. Leyli n’est pas seulement femme, elle est aussi Adam. L’incipit nous permet de connaître le devoir sur terre de Leyli : réchauffer la terre. La nomination des chapitres du récit est liée au nom de Leyli, celle du premier est frappante : « Leyli se brûla ». Quand le narrateur raconte : « Dieu lui donna une flamme. Leyli la mit dans son cœur. Il prit feu. Leyli se brûla. [...] La terre de Dieu chauffa. Dieu dit : Si Leyli n’était pas, ma terre aurait toujours eu froid. » [9] C’est dès ce chapitre que la vocation de Leyli est précisée. Elle a une mission.

""La terre a froid. Qui peut la réchauffer ?" demanda Dieu.

"Moi" répondit Leili.

...Et Dieu lui offrit une flamme. Leili la cacha dans son cœur.

Son cœur s’enflamma. Dieu sourit, Leili aussi.

"Dépense la flamme et embrase ma terre." ordonna Dieu.

Leili s’embrasa. Dieu la regardait dans le Feu.

Leili brulait. Dieu s’en réjouissait.
Leili avait peur. Elle craignait que sa Flamme ne finisse...

Leili pria. Dieu l’exauça… Il créa Majnoun.

Majnoun devint ce bois à faire vivre le Feu de Leili.

Le Feu flamba. Le Feu resta et la terre s’y réchauffa.

"Sans Leili ma terre aurait toujours froid", murmura Dieu."

Les trois premiers chapitres sont une introduction du quatrième qui donne son nom au livre. Dans ce chapitre, l’écrivaine raconte l’histoire de la création d’Adam. Cette version respecte tous les détails de ce récit évoqué dans le Coran : Satan ne se prosterne pas devant la création de Dieu, par exemple. Mais, à la différence du récit religieux classique, cette fois-ci, Dieu ne crée pas Adam et Eve ; il ne crée que Leyli. C’est un nouveau regard sur la création primitive de l’humanité, sur lequel certains critiques [10] s’appuient pour considérer Nazar comme une féministe. Dans ce récit, un autre visage de Leyli apparaît. Son statut dépasse celui uniquement de femme et elle devient le premier humain : « Dieu prit une poignée de terre. Il voulut créer Leyli. [...] Leyli est le nom de toute les filles de la terre ; l’autre nom d’Adam. » [11] Elle devient la première créature humaine de Dieu. Sa création est également vue sous un autre angle dans le quatrième chapitre, Satan avait peur de la création de Leyli, où l’écrivaine raconte avec émotion le refus de Satan de se prosterner devant Leyli : "Dieu dit : Tu ne pourras jamais. Leyli est Ma favorite. Son cœur est Ma lampe, et sa main est dans la Mienne. [...].Satan sut que Leyli serait celle qui s’élèverait plus que l’ange et tenta alors de blesser son aile. » [12]

Ce qui conforte cette théorie centrale du récit sont les nombreuses métonymies qui authentifient le récit. Voici quelques exemples :

1. Le premier chapitre fait allusion au soixante-douzième verset de la sourate Al-Ahzâb (Les Coalisés) du Coran : « Nous avions proposé le fardeau (al-amâna) aux cieux, à la terre et aux montagnes. Ils ont refusé de le porter et en ont eu peur, alors que l’homme s’en est chargé ; car il est très injuste et très ignorant ». (33:72)

2. « L’amour est mon lasso qui vous apporte auprès moi. Tenez mon lasso. » [13] Ces phrases font allusion au cent-troisième verset de la sourate Al-e ’Imrân (La famille de ’Imrân) : « Et cramponnez-vous tous ensemble au habl (câble) d’Allah et ne soyez pas divisés [...]. »(3:103)

3. Le cinquième chapitre fait allusion aux versets 11-18 de la sourate Al- A’raf, qui racontent l’histoire du refus de Satan de se prosterner devant l’homme : « [...] Nous avons dit aux Anges : « Prosternez-vous devant Adam. » Ils se prosternèrent, à l’exception de Satan qui ne fut point de ceux qui se prosternèrent [...] « Sors de là », dit [Dieu], banni et rejeté. Quiconque te suit parmi eux… de vous tous, J’emplirai l’Enfer. » (7:11-18)

4. A la fin du récit, Dieu dit à Leyli : « Nul autre que toi ne changera ton histoire [14] ». Cela nous fait penser au onzième verset de la sourate Al-Ra’d (Le tonnerre) : « [...] En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes. [...] ». (13:11)

Ce type de métonymies, qui parsèment l’ensemble du récit, découvre, sur un mode poétique, l’aspect spirituel et ultra-terrestre de l’histoire de Leyli.

Leyli dans le chemin de l’amour : de l’amour terrestre à l’amour divin

Nous avons déjà expliqué que Leyli est considérée comme Adam. Pourtant, le récit tourne tout entier autour de l’amour. Il s’agit d’abord d’un amour terrestre, celui de Leyli et de Majnoun. Dans Le cheval sauvage du cœur de Leyli, neuvième chapitre du récit, Leyli vante ses grâces et sa beauté à Majnoun. En apparence, ce dernier est fou amoureux d’elle, mais il n’accepte pas d’être séduit. Leyli dit :

« Tu ne veux pas voir l’ondulation des cheveux de Leyli ? » Majnoun caressa les branches mal arrangées du saule et dit : « Non, je ne veux pas [...]. » Leyli dit : « Mes yeux sont des coupes de miel, sucré et doux, tu ne veux pas voir ton image dans la coupe de miel ? La douceur de Leyli ? » Majnoun ferma les yeux et répondit : « Il y a mille ans que mon image est au fond de la coupe de cigüe, amère... [...] Leyli dit : « Mon sourire est la datte mûre de la palmeraie. [...] Tu ne veux pas y goûter ? Majnoun se mit une épine dans la bouche et dit : « Je préfère l’épine. [...]Leyli dit : « Mon cœur est un cheval arabe, rétif. [...] Tu le prendras avec toi ? Majnoun se tut. » [15]

Malgré le refus de Majnoun, Leyli le choisit. Elle se retrouve elle-même alors et voit que son cœur a disparu : « Quand Leyli regarda, Majnoun n’était plus là ; il n’y avait plus qu’un hennissement de cheval au loin, qu’une trace sur les sables. Leyli mit la main sur sa poitrine, et un galop s’entendit. Mais le cheval sauvage n’était pas dans le cœur de Leyli. » [16] Dans cette histoire d’amour, les rôles classiques de l’amant et de la bien-aimée sont modifiés. En brisant les chaînes de l’amour, Majnoun se libère : « Quelqu’un brisa ses chaînes. On l’appela Majnoun. » [17] Par la suite, il est libre et sort de l’histoire de Leyli, qui reste seule avec l’amour de Majnoun. Elle l’attend « mille ans [18] », mais il ne vient jamais. L’infinité de cette attente est le premier d’un cheminement magistral. Elle prépare les commencements d’un autre amour : l’amour divin.

Nous pouvons considérer l’amour comme le fil central du livre de Nazar Ahâri. Cet amour qui se passe entre un homme et une femme aboutit à l’amour divin. Cependant, il est à souligner que Dieu est omniprésent, même dans leur amour terrestre. [19] Dans le chapitre intitulé Leyli, tourne !, nous sommes témoins de la métamorphose de l’amour terrestre en amour divin :

« Leyli dit : « Il suffit ! [...] » Et elle sortit de l’histoire. Majnoun tournoyait. Il ne voyait ni Leyli, ni son départ. Leyli dit : « Ah ! Si Majnoun n’était pas aussi égoïste ! S’il voyait Leyli ! » Dieu dit : « Leyli, reste, personne ne lira l’histoire sans Leyli. » Leyli dit : « Ce n’est pas une histoire, puisqu’il n’y a pas de fin. C’est un conte. Le conte du tournoiement. Dieu dit : "Comme le conte de la terre, comme le conte de la lune. Leyli, tourne !" Leyli dit : "Si Majnoun me voyait tournoyer ! Comme la terre qui voit celui de la lune. Dieu dit : "Je te regarde tournoyer. Leyli, tourne. Leyli tournoya et tournoya et tournoya. » [20]

Majnoun, sorti de l’histoire de l’amour de Leyli, est une voie qui la guide dans l’ascension de son âme vers Dieu. Nous pouvons le considérer comme un envoyé de Dieu qui a comme mission l’orientation de Leyli. Cependant, dès sa création, Leyli est pleine d’amour :

« Dieu prit une poignée de glaise. Il voulait construire Leyli. Il insuffla de Son Soi dans Leyli. Et avant qu’elle ne l’ait compris, elle devint amoureuse. Il y a des années que Leyli aime. Il faut qu’elle soit amoureuse. Leyli est le nom de toutes les filles de la terre ; l’autre nom d’Adam, parce que Dieu a insufflé Son âme en elle. » [21]

Divers commentateurs du Coran citent plusieurs versets pour expliquer l’origine de la création : l’adoration de Dieu [22] : (« Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent », (sourate "Al-Zhâriyât (Les éparpillées), verset 56) ; la perfection [23] et la reconnaissance de Dieu [24] : « Dieu qui a créé sept cieux et autant de terre. » (sourate Al-Alâq (L’adhérence), verset 12) ; l’épreuve d’Adam [25] : « Celui qui a créé la mort et la vie afin de vous éprouver », (sourate Al-Molk (La royauté), verset 2) ; l’accès à la miséricorde de Dieu [26] : « Et si ton Seigneur avait voulu, Il aurait fait des gens une seule communauté. Or, ils ne cessent d’être en désaccord. Sauf ceux à qui ton Seigneur a accordé miséricorde. C’est pour cela qu’Il les a créés. [...] », (sourate Houd, versets 118-119).

Dans ce livre, nous somme confrontés à une interprétation mystique du but de la création d’Adam. Nazar Ahâri a un regard mystique et considère l’amour comme la cause de la création primitive d’Adam : "Dieu a dit : Je vous fais naître pour être amants. C’est votre seul examen : l’amour. » [27] Ainsi, l’écrivaine dépeint l’amour de Leyli pour Dieu. L’apogée du récit est atteint à la fin de l’histoire de Leyli. Lorsqu’elle meurt, elle sait que son Majnoun est Dieu : « Leyli dit : "Alors l’histoire était la mienne et la tienne. Tu es donc mon Majnoun ! Dieu dit : "Ce n’est pas une histoire, c’est notre secret. Il ne se divulgue qu’avec la mort. Leyli ! Tu es morte. » [28] Selon Nazar Ahâri, l’amour divin est le noyau de la création : « Certes nous sommes à Dieu, et c’est à Lui que nous retournerons. » [29]

Bibliographie :
- www.nooronar.com
- Le Noble Coran.
- Abrâhâmofe, Benyamin, Eshgh-e-Elâhi dar Erfân-e-Eslami, Traduction persane de Marziyeh Shariati, Hekmat-e-Rozâneh, Téhéran, 1388 (2009).
- Allâmeh Tabâtabâ’i, Al-Mizân fi tafsir al-Qor’ân, Traduction persane de Mohammad Bâgher Moussavi Hamedâni, Vol. 18, Enteshârât-e-Jâmeah-ye- Modaresin-e- Hoze-ye Elmiye Qom, 18e éd., Qom, 1386 (2007).
- Makârem Shirâzi, Tafsir-e-Nemouneh, Dâr-ol Kotob-e Eslâmi, 22e éd., Qom, 1374 (1995).
- Nazar Ahâr, Erfân, Leyli est le nom de toutes les filles de la terre, Collection Dâneh, Sâberin, 5e éd., Téhéran, 1386 (2007).

Notes

[1Titre original persan : Leyli nâm-e tamâm-e dokhtarân-e zamin ast de Erfân Nazar Ahâri, Collection Dâneh, Sâberin, 5e éd., 1386.

[2Ibid., p. 12.

[3Idem.

[4Ibid., p.40.

[5Idem.

[6Idem.

[7Ibid., pp. 13-14.

[8Ibid., p.56.

[9Ibid., p. 8-10.

[10Tel que Massoud Ahmad Nejâd, voir .

[11Op. cit., p. 20.

[12Ibid., p. 23.

[13Nazar Ahâri, Ibid., p. 21.

[14Nazar Ahâri, Ibid., p. 56.

[15Nazar Ahâri, Ibid., p. 40-42.

[16Ibid., p. 42.

[17Ibid., p. 33.

[18Ibid., p. 44.

[19Voir Ibid., p. 48.

[20Idem.

[21Nazar Ahâri, Ibid., p. 20.

[22Allâmeh Tabâtabâ’i, Al-Mizân fi tafsir al-Qor’ân, Traduction persane de Mohammad Bâgher Moussavi Hamedâni, Vol. 18, Enteshârât-e-Jâmeah-ye- Modaresin-e- Hoze-ye Elmiye Qom, 18e éd., Qom, 1386, p. 621.

[23Makârem Shirâzi, Tafsir-e-Nemouneh, Dâr-ol Kotob-e- Eslâmi, 22e éd., Qom, 1374, p. 393.

[24Idem.

[25Idem.

[26Idem.

[27Nazar Ahâri, Ibid., p. 21.

[28Ibid., p. 54.

[29Le Coran, sourate Al-Baqarah (La vache), verset 156.


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