N° 70, septembre 2011

Au cœur de la culture populaire de Boushehr :
Le parler, les us et les coutumes des zones côtières du Golfe persique


Afsaneh Pourmazaheri


Musée ethnologique de Boushehr

Langue officielle des habitants de la province de Boushehr, le persan est utilisé dans la quasi-totalité des conversations quotidiennes de la région. Ceci dit, les Boushehris sont parvenus à conserver, dans leur persan, les dialectes propres à chaque partie de leur géographie. Bien évidemment, c’est au niveau rural que les régionalismes et accents locaux manifestent une plus grande variété. Cela se justifie par le fait que ceux-ci furent moins touchés par l’homogénéisation linguistique à laquelle étaient sujets le persan et d’autres dialectes couramment en usage dans les villes de la province de Boushehr.

On y remarque également quelques communautés minoritaires qui s’entretiennent en arabe à savoir les autochtones de l’île de Shift, du port Kangân et d’Assalouyeh.

Musée ethnologique de Boushehr

Le persan est conversé aujourd’hui à travers ses dialectes diversifiés et étendus partout en province. Pour plus de clarté, on peut distinguer les régions septentrionales et méridionales qui ont des similitudes. Dans tous ces dialectes, on repère curieusement un lexique ancien de la langue persane, celui du pahlavi ancien et même de l’avestique, en particulier remarquable dans le dialecte dashti qui contient encore de notables éléments de la langue pahlavi. Cela permet de mettre à jour le parcours des mots du persan ancien au persan moyen et ensuite, au persan moderne. De surcroît, en raison de ses contacts avec les ports des pays arabes, la langue parlée des régions du sud a donné lieu à quelques emprunts à la langue arabe, et qui sont ainsi entrés dans le quotidien des habitants de la région. Par ailleurs, un autre phénomène est susceptible de surprendre les visiteurs de la région, ce sont les emprunts au portugais, à l’anglais et au hollandais dû à la présence de portugais, hollandais et anglais dans cette région durant un certain temps.

C’est à partir de 1560 que le premier contact est établi avec le monde occidental à travers la présence de Portugais, qui sont refoulés par les Safavides. Puis, en 1623 la Hollande engage des relations notamment commerciales avec l’Iran et fait bien évidemment débarquer ses cargaisons dans les ports du sud du pays. Après la mort de Nâder Shâh Afshâr, ces relations commerciales cessent puisque les Hollandais passent désormais par Bassora. Ils installent cependant des comptoirs de commerce mais sont définitivement chassés de l’Iran en 1756. Ce fut ensuite le tour des Anglais de s’établir dans la région et de fonder des maisons de commerce pour leur plus grand bien. Ainsi, des mots étrangers se sont glissés dans le parler quotidien des « Boushehris ».

Pêcheurs dashti

La langue baloutchi, quant à elle, est également en usage dans le sud de l’Iran alors qu’elle est née d’abord dans le nord de l’Iran près de Semnân et de la Mer Caspienne. Elle s’est visiblement scindée, et après un long périple, s’est installée dans le sud et le sud-ouest de l’Iran. Aujourd’hui, les Baloutches sont estimés à plus d’un million et demi d’individus en Iran. C’est la raison pour laquelle ils jouissent d’une grande importance dans le pays.

Le tak est un tapis de nattes particulier de Boushehr, d’une taille de 10 cm de large sur 30 cm de long

La langue lori est aussi très présente dans la province de Boushehr. Cette langue possède à peu près quatre millions de locuteurs qui parlent en quatre dialectes différents. Au cours de la migration des Aryens du nord de l’Iran vers le sud-ouest, leur langue s’est adaptée au parler des autochtones. Ainsi, différents dialectes sont nés qui restent en contact les uns avec les autres, d’où les nuances qu’on peut remarquer entre les parlers et les dialectes des provinces du Kurdistân, Kermânshâh, Ilâm, Lorestân, Khouzestân, Ispahan et Fârs.

La langue lori est aujourd’hui couramment utilisée, notamment dans le sud-ouest de l’Iran. D’après Parviz Nâtel Khânlari [1], les dialectes loris comprennent de nombreux mots provenant du persan moyen, et qui sont fréquemment repris dans les dialogues des gens de la rue. Les dialectes loris sont de cette façon distribués à travers cinq régions où les cinq dialectes se distinguent clairement les uns des autres. Dans cette catégorisation, les Lors de « m’amassai » [2] et de « rostam », qui résident notamment dans la province de Boushehr mais aussi à Navâr-âbâd-mamassani et la ville de Rostam, parlent le même dialecte.

Cérémonie de mariage chez les nomades de Dashtestân

La langue et la tradition sont deux éléments inséparables d’une société qu’il faut connaître pour comprendre la culture populaire d’une région. La diversité des dialectes illustre la richesse historique de la province de Boushehr. La diversité des rituels cérémoniels est une autre preuve de la richesse immatérielle de la culture persane. Les festivités et les cérémonies traditionnelles en Iran jouissent d’une grande importance notamment auprès des milieux plus traditionnalistes et parfois, selon le type de fête, chez les patriotes ou les croyants d’une religion particulière, et sont parfois pleinement célébrées par tous les Iraniens quel que soit leur lieu d’habitation, en Iran ou hors de l’Iran. Dans la province de Boushehr, les gens respectent tout particulièrement la fête du nouvel an et se préparent quelques mois plus tôt à accueillir le nouvel an et organiser cette fête de la meilleure façon possible. Ainsi, les « Boushehris » achètent et parfois préparent eux-mêmes deux gâteaux particuliers qui s’appellent le « Bib Goli » et le « Gharâpich » et en servent à leurs invités pendant toute la durée de la fête. Le "Tchâhârchanbeh-Souri" est une autre fête nationale qui se tient le dernier mercredi de l’année. D’après les « Boushehris », il ne faut maudire personne durant cette soirée puisque parmi les 1999 malheurs tombés du ciel pendant l’année, 999 arrivent durant cette soirée. Dans la province de Boushehr, ce soir-là, on brise de vieilles cruches en espérant éloigner le malheur jusqu’à l’année d’après.

Femmes de Jam

Le rituel de la cérémonie Zâr (ou Livâr) se tient durant la même nuit que le Tchâhârchanbeh Souri. Il est d’origine africaine et serait entré dans le sud de l’Iran par l’Ethiopie. Le but de ce rituel est de guérir les malades. Pendant cette soirée, on porte des habits particuliers et on se parfume. Durant les sept jours qui précèdent, on prépare une potion à base de plantes dont le basilic, le safran, la noix de muscade, l’elettaria, ainsi que d’autres ingrédients et on enferme le malade en l’isolant de tout contact avec le sexe opposé, et en l’enduisant entièrement de la potion. Ce rituel se prolonge les sept jours suivants et le septième jour, le malade s’habille de vêtements neufs, se parfume, et se présente au public. On espère alors qu’il est guéri. Si ce vœu est exaucé, il doit rendre hommage à Dieu et aider les autres le reste de sa vie.

Vieil homme khourmoj vendant du khârak

Le mariage a également ses propres coutumes dans la province de Boushehr. La demande en mariage se fait habituellement par l’intermédiaire d’un sage du quartier ou de l’aîné de la famille. Dans le passé, le choix de la personne en question pour le mariage était plutôt obligatoire et imposé par la famille et les mariages étaient souvent inter claniques. Aujourd’hui, on s’est adapté au rythme de la vie moderne et si le prétendant n’intéresse pas la jeune fille, on le refuse sous prétexte par exemple qu’elle a déjà choisi son cousin.

Cérémonie de mariage, musée ethnologique de Boushehr
Photo : Abdol Rasoul Shâdmân

Après la première étape, c’est le tour du mehr ou de la dot (le don payé d’après l’islam à la mariée par le marié qui peut être exigé par la mariée n’importe quand, mais l’est le plus souvent en cas de séparation). Dans le passé, on choisissait parfois un kilo d’ailes de moustique ou d’épluchures d’oignon puisque les trouver en grande quantité n’était pas chose aisée, et donc la séparation du couple devenait impossible. Après l’arrangement de la dot, il ne reste plus qu’à préparer les habits des époux. Des tissus sont mis à la disposition de la future mariée pour qu’elle ait le temps de choisir et de faire coudre l’habit qui lui plaît. Une fois cousus, ces habits sont présentés sur un plateau, parés d’un tissu vert. Chez les habitants du port de Deylam, on apporte les habits de la mariée dans des plateaux tenus à bout de bras au-dessus de la tête (le tashrif). La veille du mariage, c’est-à-dire le soir du hanâbandân, on met du henné sur les mains et les pieds des mariés pendant que les invités dansent et chantent. Le même matin, de bonne heure, on prépare du halvâ (une pâtisserie typiquement iranienne) à base de farine de riz et de pain décoré avec des graines de sésame appelés gardeh, et on l’offre aux voisins. La distribution de ces pâtisseries comprend aussi un rite : on les place sur un grand plateau que l’un des proches des mariés porte sur sa tête pour aller les distribuer chez les gens du quartier.

Domâ-rouï (lavage du marié) est une autre tradition pratiquée dans les régions littorales. Le jour du mariage, le marié est emmené au bord de l’eau (rivière ou mer), pour y être lavé et coiffé. Quand les mariés se présentent ensemble le jour des noces, la mariée ne descend pas de cheval (aujourd’hui le cheval est remplacé par la voiture) sans qu’on ne lui offre un cadeau, souvent une chose de valeur telle qu’un terrain, un tapis, de l’or, etc.

Cérémonie de deuil à Boushehr

Le mardi suivant le jour du mariage, on se rend chez le nouveau couple avec des cadeaux et l’on est accueilli par le couple qui offre à boire, ainsi que des noix et des gâteaux. Avant de partir, les invités récitent de la poésie et jouent de la musique.

Le rituel de la pluie est une autre tradition propre aux régions désertiques dont fait partie la province de Boushehr. Dans cette région, s’il ne pleut pas avant le mois de décembre, on se met à prier et à effectuer des rituels particuliers pour demander à Dieu la pluie. Gal Galin est une célébration tenue au moment du crépuscule dans les rues de Boushehr. On habille tout d’abord quelqu’un avec un costume grotesque et on lui couvre la tête avec une serpillière. On place des cornes sur sa tête et on lui pend une cloche au cou (un galin). Quand on le promène dans les rues, les gens versent de l’eau sur les membres du groupe de gali. Il va ainsi de porte en porte, frappe et leur demande un cadeau. Le propriétaire lui donne normalement du blé, de l’avoine, des céréales ou de l’argent. Quant aux enfants, ils le suivent et chantent des chansons spécifiques à cette occasion. S’ils reçoivent aussi un ou des cadeaux de la part des gens visités, ils les traitent de généreux ou d’avares selon les cas. Finalement, on collecte des cadeaux pour en faire du potage ou du halim, sorte de soupe particulièrement consistante consommée sucrée ou salée, habituellement au petit déjeuner. On jette une petite pierre dans le halim et on le distribue aux invités. Celui qui retrouve la pierre dans son bol devient la « victime » et tout le monde commence à le « frapper ». Entretemps, l’aîné du groupe intervient et leur demande d’attendre quelques jours. Ils accompagnent la victime dans un endroit saint, un mausolée par exemple, et prient pour qu’il pleuve afin de lui éviter d’être battu comme prévu !

Le marché aux poissons de Khourmoj

Il existe également de nombreuses coutumes et cérémonies non écrites dans la province de Boushehr qui se tiennent ou ne se tiennent plus aujourd’hui, parce que démodées ou archaïques. Si elles étaient hier essentielles à la stabilité culturelle, sociale et politique des régions, elles sont aujourd’hui devenues des habitudes ou simplement un rappel des temps anciens. Dans les villages, elles ont encore une forte coloration alors que dans les villes, sauf quelques pratiques qui se sont adaptées plus ou moins à la vie moderne, elles n’ont plus le même impact que dans le passé. Pour conserver ce patrimoine culturel immatériel du pays, il faudrait bien évidemment mettre en place des programmes sérieux. A titre d’exemple, l’encouragement du tourisme pourrait conduire à la mise en relief et à la pérennisation de ces pratiques ancestrales.

Notes

[1Parviz Nâtel Khânlari (1914-1990 Téhéran, Iran) littéraire, auteur, linguiste, chercheur iranien et professeur à l’Université de Téhéran.

[2Région à environ 180 kilomètres de la ville de Shirâz. Les Lors de cette région ont donné lieu à différentes tribus en Iran, en Afghânistân et au Pakistân mais la tribu la plus organisée et la plus riche en membres se trouve en Iran dans la province de Fârs, à Boushehr et au Sistân-Baloutchestân dont le parler quotidien est le lori.


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