N° 70, septembre 2011

Les traces de civilisations plurimillénaires dans la province de Boushehr


Djamileh Zia


La province de Boushehr située au bord du Golfe persique à l’extrême sud-ouest de l’Iran avoisine les provinces iraniennes du Khouzestân et Kohkilouyeh va Boyerahmad au nord, Fârs à l’est et Hormozgân au sud-est. Les fouilles archéologiques effectuées dans cette province montrent les traces de civilisations très anciennes remontant au moins à la période énéolithique, c’est-à-dire au Ve millénaire av. J.-C. environ. La ville de Boushehr fut dès la période élamite un port important du Golfe persique qui permettait aux habitants de l’Iran d’établir des échanges commerciaux avec les pays du sud du Golfe persique, de l’Océan indien et de l’Asie du sud-est. La présence de monuments royaux et de forteresses datant de la période achéménide puis sassanide montre que l’importance géostratégique de Boushehr fut prise en compte par les souverains de l’Iran tout au long de l’Antiquité.

Le passé de Boushehr remonte au Ve millénaire av. J.-C.

Il existait jusqu’à il y a quelques années dans le quartier Shoghâb de Boushehr un grand cimetière qui attirait l’attention des habitants et des voyageurs étrangers. On y avait découvert, au XIXe siècle, des jarres très anciennes qui servaient autrefois à enterrer les morts. [1] Les premières fouilles dans le cimetière de Shoghâb eurent lieu en 1875-76 par Friedrich Karl Andreas (1846-1930).

Cimetière de Shoghâb

Andreas n’était pas un archéologue. C’est pourquoi il n’attacha pas beaucoup d’importance aux tablettes qu’il découvrit lors de ses fouilles, sur lesquelles il y avait des inscriptions. Andreas vendit les tablettes à un riche commerçant français d’origine arménienne du nom de Malkam, qui les vendit à son tour cinq ans plus tard à Marcel Dieulafoy, archéologue français, et celui-ci envoya les tablettes au musée du Louvre. Il s’agissait des premières inscriptions en élamite découvertes à l’époque moderne. Près de quarante cinq ans plus tard, en 1913, un archéologue français, Maurice Pézard, effectua des fouilles à trois endroits à proximité du port de Boushehr. Le rapport de Pézard, qui fut publié à Paris en 1914 sous le titre de Mission à Bender-Bouchir, Documents Archéologiques et Epigraphiques, continue à être une référence. [2] Pézard découvrit dans le site archéologique de Tol-e Peytul [3] (également appelé Tépeh de Sabzâbâd) [4] des traces d’une civilisation énéolithique [5], en particulier des armes et des instruments de cuivre et de pierre. Il découvrit également un petit texte votif et des briques anzanites aux noms de plusieurs rois de l’Empire d’Elam. Sur toutes les briques découvertes par Maurice Pézard figure le mot « Liyan ». Ce nom élamite, qui signifierait « pays du soleil brillant », est le nom du port qui existait sur ce lieu à l’époque élamite (du IIIe au Ier millénaire av. J.-C.). [6]

Région de Tol-e Peytul (Tol-Pey-Tol)

Liyan était un port important qui permettait des échanges commerciaux et culturels entre l’Empire d’Elam et les pays du bord sud du Golfe persique ainsi que les côtes de l’Océan indien et l’Asie du sud-est. Les inscriptions découvertes à Tol-e Peytul laissent à penser que Liyan était sous le contrôle des souverains de Suse et d’Anshan au cours de la période paléo-élamite, mais d’autres chercheurs ont fait l’hypothèse que cette ville avait son propre souverain. Des poteries caractéristiques de la période Kaftari (de 2200 à 1600 av. J.-C.) ont été retrouvées à Tol-e Peytul et dans les pays du sud du Golfe persique. Ce genre de poterie a été trouvé en grand nombre dans les sites archéologiques de la province de Fârs en Iran, en particulier dans le bassin de la rivière Kour et à Tall-e Malyan, et les archéologues en ont conclu que ces poteries y avaient été fabriquées. La découverte de poteries de la période Kaftari sur le site de Tol-e Peytul (correspondant à l’ancien port de Liyan) et les sites archéologiques du pourtour du Golfe persique (à Bahrein, Oman, Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis) dans les strates correspondant à la période entre 2100 et 1900 av. J.-C. montre qu’il y avait des échanges commerciaux entre l’Iran et les autres pays du pourtour du Golfe persique entre 2100 et 1900 av. J.-C. [7]

Les traces de la période achéménide à Borâzjân et dans l’île de Khark

L’étude comparée des inscriptions babyloniennes, des textes des historiens grecs, et des tablettes découvertes à Persépolis a permis de conclure que les villes anciennes de Tamukkan (dans les inscriptions élamites), Tah(u)makka (dans les inscriptions babyloniennes) et Taoce [8] (dans les textes grecs) sont en fait la même ville, située à proximité de l’actuelle ville de Borâzjân, qui est dans la région de Dashtestân de la province de Boushehr. Tamukkan, qui existait à la période élamite, devint une ville importante à la période achéménide car elle fut placée sur la route royale reliant la Médie au nord (région correspondant à l’actuelle ville de Hamedân, dans les montagnes du Zagros) au Golfe persique au sud. « Le nom de Tamukkan est cité dans de nombreux textes anciens en tant que point de départ ou de destination, ce qui montre que cette ville était un centre important dans le système administratif [des achéménides], dont l’une des fonctions était d’organiser et de contrôler les missions officielles sur les routes royales. » [9] Pendant une période, près de deux mille ouvriers furent envoyés à Tamukkan pour y construire des résidences royales et des forteresses, ce qui montre que les souverains achéménides accordaient de l’importance au développement de cette région côtière du Golfe persique, et d’après les textes babyloniens, cet intérêt avait commencé dès le règne de Cyrus II (roi achéménide, fondateur de l’Empire perse). Les nombreux jardins avec des arbres fruitiers décrits par Arrien (historien du IIe siècle) à Boushehr ont été le résultat des grands efforts entrepris pour irriguer cette région. Certains chercheurs pensent que cette irrigation fut rendue possible par la construction d’un canal qui transportait l’eau de la rivière Hilleh (juste en amont de Borâzjân) vers l’ouest de la péninsule de Boushehr. Ce canal existait peut-être déjà à l’époque élamite, ou a été construit par les Achéménides. [10]

Palais de Sang-e Siâh

A Borâzjân, il existe actuellement de nombreux monuments datant de la période achéménide. Citons les trois palais achéménides connus sous les noms de Sang-e Siâh (un grand palais dont la construction resta inachevée), Bardak-e Siâh (résidence d’hiver de Darius Ier) et Kâkh-e Tcharkhâb (résidence d’hiver de Cyrus II). Il existe de plus dans la montagne Guissakân, près de Borâzjân, un monument funéraire connu sous le nom de Gour-e Dokhtar, qui ressemble étonnamment au tombeau de Cyrus II à Pasargades. Certains pensent que la personne enterrée à Gour-e Dokhtar est Cyrus Ier (le grand-père de Cyrus II), d’autres pensent qu’il s’agit de la tombe d’Atossa (la fille de Cyrus II) ou de Mandana (la mère de Cyrus II).

Palais de Kâkh-e Tcharkhâb

En 2007, une inscription cunéiforme en vieux persan fut découverte dans l’île de Khark, [11] lors de la construction d’une route. [12] Cette inscription date d’il y a 2400 ans. Elle est taillée sur une roche corallienne de l’île, ce qui est une preuve de la présence des Iraniens dans cette île au cours de la période achéménide. Elle a été écrite pour immortaliser la découverte d’une source d’eau douce à sept mètres de profondeur. La traduction de l’inscription est la suivante : « Dans ce pays aride, nous avons créé de la joie en creusant un puits ». [13]

Palais de Bardak-e Siâh

A la fin de ce paragraphe concernant l’histoire de Boushehr à l’époque achéménide, signalons que le port de Mésambrie où Néarques (le navarque d’Alexandre) accosta lors de son expédition dans le Golfe persique est très probablement Boushehr, et que les Grecs séleucides fondèrent dans la péninsule de Boushehr une ville qu’ils nommèrent l’Antioche de la Perse. [14]

Monument funéraire Gour-e Dokhtar

Le port de Sirâf

Le port de Sirâf, à 245 km au sud-est du port de Boushehr, est l’un des sites archéologiques importants de la province de Boushehr. Plusieurs archéologues y ont effectué des fouilles. Les objets les plus anciens découverts à Sirâf sont des pièces datant de la période arsacide (250 av. J.-C., 224). Il est donc probable que Sirâf ait été fondé à cette période. [15] De plus, un bateau naufragé a été découvert en 2006 par une équipe de plongeurs dans les eaux avoisinant le port de Sirâf à 70 mètres de profondeur. Plus de trente jarres datant de la période arsacide sont dans ce bateau, rangées les unes sur les autres. Cela renforce l’hypothèse selon laquelle Sirâf était un port commercial à la période des Arsacides. [16]

Boushehr à l’époque sassanide

L’origine du nom « Boushehr » est inconnue. L’une des hypothèses est que Boushehr est l’abréviation de « Bokht-Ardashir » qui signifie « Ardashir fut délivré ». Ce nom ferait ainsi référence à Ardashir Ier, fondateur de la dynastie sassanide (224-241). Cependant, certains historiens pensent que l’ancien port de Liyan, appelé Mésambrie par les Grecs et cité par Yaghout al-Hamawi [17] sous le nom de Boushehr, correspond en fait au port appelé actuellement Reyshahr (ou Rishahr) qui est à une dizaine de kilomètres au sud de l’actuel port de Boushehr, car c’est dans ce lieu que les fouilles archéologiques ont permis de découvrir des objets très anciens, alors que l’actuel port de Boushehr ne prit de l’essor qu’au XVIIIe siècle quand Nâder Shâh Afshâr décida d’y créer une base navale. [18] Le nom « Reyshahr » serait lui-même une abréviation de « Rev-Ardashir » [19] qui est le nom d’un grand fort construit par les Sassanides, dont les ruines existent encore. [20]

Grotte de Tchehel-khâneh à Dashtestân, probablement un lieu de culte à l’époque sassanide

A la période sassanide, Reyshahr était un port commercial important. Selon Moïse de Khorène [21], on y trouvait les meilleures perles du Golfe persique et les meilleures pierres d’agate. Les perles du Golfe persique, réputées de tout temps, étaient très appréciées par les souverains sassanides qui les utilisaient pour décorer leurs vêtements. Les Sassanides construisirent également un fort à Sirâf, dont les ruines ont fait l’objet de fouilles archéologiques. L’investissement des Sassanides dans les fortifications à Reyshahr et à Sirâf montre le désir des souverains sassanides de renforcer leur position dans cette partie de la côte du Golfe persique, car cette région était un endroit stratégique pour le commerce entre la Mésopotamie (où était située Ctésiphon, la capitale des Sassanides) et les pays de l’Asie, dont l’Inde et la Chine. Ainsi, le commerce maritime entre l’Iran, l’Inde et la Chine était un complément à la Route de la Soie. Signalons également que Mani passa par Rev-Ardashir dans son voyage de l’Inde à la Mésopotamie. [22]

Au cours de la période sassanide, la région correspondant à l’actuelle province de Boushehr faisait partie de l’Ardashir-Khorra, qui était l’une des cinq divisions administratives de la province de Fârs et correspondait à la partie sud-ouest de cette province. [23] Ardashir-Khorra s’étendait de Firouzâbâd (dans les montagnes de Zagros) jusqu’au Golfe persique, et comprenait la ville de Tamukkan (qui s’appelait Toujak à l’époque sassanide) ainsi que les ports de Reyshahr et Sirâf. [24] Il existe de nos jours dans la province de Boushehr de nombreux monuments datant de la période sassanide, dont des temples du feu et des fortifications, traces de la présence et de l’investissement important des souverains sassanides dans cette région de l’Iran.

La province de Boushehr au cours des premiers siècles islamiques

La région de Boushehr fut conquise par les musulmans entre les années 19 et 22 de l’hégire (639 – 642), après de rudes batailles. Ce fut une victoire importante pour les musulmans, qui la comparèrent à leur victoire à Qadisiyya. Il semble que commença alors une période de déclin pour le port de Reyshahr. Par contre, le port de Sirâf (dont le nom fut transformé en port Tâheri) connut une période de grand essor, et fut un port important pour le commerce maritime jusqu’en Afrique du Nord d’un côté, et l’Inde et la Chine de l’autre. La ville de Toujak s’appela désormais Tavvaj (ou Tavvaz) ; elle fut un grand centre de la culture du coton et de l’industrie textile au cours des premiers siècles de l’Hégire. Les nombreuses traces des civilisations très anciennes dans la province de Boushehr montrent que cette région côtière du Golfe persique a été investie et considérée comme un lieu important depuis des millénaires par les êtres humains. Des études plus approfondies en archéologie dans cette région pourront certainement enrichir nos connaissances sur le passé de l’Iran.

Inscription cunéiforme en vieux persan découverte dans l’île de Khark

Notes

[1On plaçait le mort dans la jarre avant de l’enterrer. Cette façon d’enterrer les morts existait en Iran avant l’apparition du zoroastrisme.

[2Yahosseini, Seyyed Ghassem, Avvalin haffâri-hâye bâstân-shénâkhti dar Boushehr (Les premières fouilles archéologiques à Boushehr), article consulté sur internet le 6 août 2011 à l’adresse www.pghrc.ir/old/pages/old/poplab/culture/hafari.htm.

[3La prononciation de ce site en persan est Tol-Pey-Tol (تل پی تل)

[4Ce site archéologique est situé à quelques kilomètres de l’actuel port de Boushehr.

[5Période de la protohistoire qui correspond au Ve millénaire av. J.-C. Cette période est également appelée Chalcolithique.

[6Pézard, Maurice, "Fouilles à Bender-Bouchir (Golfe persique)", In Comptes-rendus des séances de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres, 58e année, N° 1, 1914, p. 28.

[7L’article “Kaftari ware”, In Encyclopaedia Iranica.

[8Prononcez Taoké.

[9Henkelman, Wouter F.M., "From Gabae to Taoce : the geography of the central administrative province", In L’archive des Fortifications de Persépolis, Actes du colloque organisé au Collège de France le 3-4 novembre 2006. Le passage cité a été traduit par Djamileh Zia.

[10Henkelman, Wouter F.M., op. cit.

[11L’île de Khark est un récif corallien du Golfe persique situé à 25 km des côtes iraniennes, à 57 km au nord-ouest du port de Boushehr. Elle dépend administrativement de la province de Boushehr.

[12CHN (Cultural Heritage News Agency), information publiée en persan le 26/8/1386 (17 nov 2007), consultée sur internet le 8 août 2011 à l’adresse www.chn.ir/news.

[13L’article intitulé Katibeh-ye Khark, sanad-e motghan-e târikhi barâye ta’yid-e khalij-e fârs (L’inscription de Khark, un document historique irréfutable pour confirmer [l’exactitude de] l’appellation du Golfe Persique), consulté le 9 août 2011 sur le site du Kânoun-e pajouhesh-hâye dariyâ-ye pârs (Persian Gulf Studies Center) à l’adresse www.persiangulfstudies.com.

[14L’article “Boushehr”, In Dâyeratolmaâref-e Bozorg-e Eslâmi (Grand Encyclopédie Islamique).

[15CHN (Cultural Heritage News Agency), information publiée en persan le 25/8/1384 (16 nov 2005), consultée sur internet le 8 août 2011 à l’adresse www.chn.ir/news.

[16Le journal Hamshahri, article intitulé "Kashf-e kashti-ye ashkâni dar khalij-e fârs" (La découverte du bâteau arsacide dans le Golfe persique), publié le 13/8/1385 (4 nov 2006), consulté sur internet le 8 août 2011 à l’adresse http://hamshahrionline.ir/news.

[17Encyclopédiste et géographe du XII-XIIIe siècle.

[18L’article “Boushehr”, In Encyclopaedia Iranica.

[19Prononcez « Riou-Ardashir ».

[20L’article “Boushehr”, In Dâyeratolmaâref-e Bozorg-e Eslâmi (Grand Encyclopédie Islamique).

[21Historien arménien du Ve siècle.

[22L’article “Maritime trade i, pre-islamic period”, In Encyclopaedia Iranica.

[23L’expression « Ardashir-Khorra » signifie « la gloire d’Ardashir ». Les quatre autres divisions administratives de Fârs s’appelaient Shâpour-Khorra, Arrajân, Estakhr et Dârâbyerd. Certains historiens ont cité une sixième division administrative nommé Fassâ.

[24L’article “Ardashir-Khorra”, In Encyclopaedia Iranica.


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1 Message

  • Les traces de civilisations plurimillénaires dans la province de Boushehr 20 mars 2015 19:50, par jean-pierre.benezet@orange.fr

    bonjour, je travaille en tant qu’historien sur un missionnaire catholique qui en 1914 ou 1915 aurait participé à la mission archéologique de Bender Bouchir, il se nommait Henri Vareilles, auriez vous des renseignements sur lui. Merci de cette aide par delà les grandes distances qui nous séparent. A bientôt.
    Jean-Pierre bénézet

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