N° 108, novembre 2014

Fundamentals
biennale d’architecture 2014, Venise
7 juin-23 novembre


Jean-Pierre Brigaudiot


Vue de l’entrée de la biennale d’architecture 2014, Venise

Venise, ville d’art par excellence, accueille sans cesse un certain nombre d’événements culturels et artistiques dont l’un des plus connus est la Biennale d’art contemporain ; son origine remonte à plus d’un siècle et cette biennale est l’une des manifestations parmi les plus connues et prestigieuses au monde. La Biennale d’architecture, telle qu’elle est aujourd’hui, revêt la même ampleur spatiale que la Biennale d’art contemporain, elle se situe à la fois dans les Giardini, un grand parc, dans l’Arsenal, l’ancien chantier naval de Venise et dans différents sites répartis dans la ville, les lieux off. Autant dire que le parcours de visite est harassant et demande, à qui veut prendre une connaissance effective et sérieuse de ce qui est présenté, d’y consacrer au moins trois journées pleines, ceci sans tenir compte d’une offre généreuse en conférences, rencontres et débats qui se tiennent tout au long des six mois d’ouverture de la manifestation. Les Giardini recèlent, dans la verdure d’un vaste parc, les pavillons nationaux, des constructions hétéroclites et assez quelconques pour la plupart. Les différents pays propriétaires de ces pavillons présentent ce qu’ils ont sélectionné, c’est-à-dire, peu ou prou, un choix effectué sous l’égide des ministères de la culture. Parmi ces pavillons, il y a, par exemple, celui de l’Allemagne, de la Belgique, de l’Egypte, de la Hongrie, de la France, etc. Ce sont des vitrines culturelles et artistiques pour ces pays, qui évidemment ne sont pas tous représentés, et c’est l’Arsenal qui accueille les espaces impartis à d’autres pays. L’arsenal se situe à quelques minutes, à pied, des Giardini, et il regroupe l’ensemble des anciens chantiers navals de la grande Venise, celle du commerce maritime avec le monde connu d’époques antérieures. L’Arsenal est un lieu à la fois fascinant et d’une certaine beauté en tant que site industriel désaffecté, calme, isolé de la cohue des touristes et il accueille, outre les pays qui ne disposent pas de pavillon dans les Giardini, l’Italie qui se réserve un lieu immense, l’ancienne corderie, où étaient produits les cordages nécessaires à la marine à voile.

Une exposition documentaire

Cette biennale d’architecture n’est pas une exposition, ou elle est davantage qu’une exposition d’architecture, comme celles qui encore récemment présentaient des projets matérialisés par ces fameuses maquettes et plans auxquels ont succédé les images de synthèse, projets trop souvent éloignés de la vie et des préoccupations de ceux qui habitent et habiteront les bâtiments ou appartements. Ici, certes, il y a des maquettes et des projets, davantage concernant des constructions à usage public ou collectif que des maisons individuelles, mais il y a avant tout une réflexion critique sur ce que fut l’architecture du siècle passé, sur ce qu’est l’architecture actuelle et sur ce qu’elle pourrait être dans un futur proche, ceci compte tenu de l’évolution de l’habitat, de l’urbanisation massive liée à la migration des populations vers les mégapoles. Cette migration change complètement la donne en matière d’habitat et de structures collectives, bureaux, commerces, réseaux divers. Mais elle conduit également à devoir repenser la ville et le paysage urbain et par contrecoup le paysage rural, et très certainement à repenser la manière dont nous occupons notre planète terre, ceci tant en termes d’urbanisme que de paysage et d’écologie ; et c’est donc aussi de cela dont il est question dans cette biennale. Mais pas seulement car nous découvrons ou redécouvrons que l’architecture revêt un aspect symbolique, et pas seulement dans les monuments à la gloire des empires ou des grands leaders, mais aussi dans l’organisation de l’habitat comme dans celles des communications urbaines et interurbaines (autoroutes, aéroports). C’est donc une exposition qui met en perspective l’architecture, les architectures depuis, globalement, le début du vingtième siècle, 1914 exactement, jusqu’à aujourd’hui ; perspective nourrie de nombreuses questions à l’architecture elle-même et au devenir de l’humanité habitant la planète terre.

Pavillon de l’Allemagne. Image © Andrea Avezzù, Courtesy of la Biennale di Venezia

Ainsi, pour prendre quelques exemples, le pavillon coréen montre, essentiellement à travers une documentation photographique, l’architecture officielle de la Corée du Nord, celle qui s’est développée depuis la partition de la Corée en deux Etats, en 1953, architecture comme symbole d’un pouvoir autoritaire, finalement très proche de l’architecture de l’Allemagne hitlérienne ou de celle de l’URSS.

Le pavillon américain, quant à lui, transformé en une sorte de bibliothèque, propose un ensemble exclusivement documentaire qui reflète indéniablement la puissance de ce pays à travers plusieurs centaines de dossiers que le visiteur est invité à consulter, dossiers témoignant des constructions effectuées par les Etats-Unis à travers le monde : ambassades ou sièges de grandes entreprises. Autant l’architecture présentée est magnifique, autant elle est à priori d’un esprit pacifique, autant cet étalage de puissance dans le domaine de l’architecture se perçoit comme témoignant d’une domination du monde. Ici, point de contenu critique, pas de questionnement, il s’agit juste de montrer cette très belle architecture, un savoir-faire, une suprématie.

La France articule le contenu de son pavillon à une rétrospective critique de la modernité en architecture, modernité d’époques où l’on pouvait encore croire en un monde meilleur à venir. Le film de Jacques Tati, Mon oncle, montre ces scènes savoureuses mais néanmoins critiques d’une certaine illusion de modernité où les objets et innovations techniques de la villa prennent le pouvoir sur ses habitants. L’ensemble du pavillon prend appui sur essentiellement une documentation filmique exploitée dans un but de bilan de l’architecture moderne et sociale de l’entre deux guerres : premiers immeubles de type HLM (habitations à loyer modéré) où furent logées les populations les plus démunies, celles, par exemple, des bidonvilles de la périphérie de Paris. En alternance aux documentaires sur l’architecture moderniste, des extraits de films contemporains de l’époque concernée, avant et après la seconde guerre mondiale, reflètent le ton et l’esprit de celle-ci, par exemple avec un film de Jean-Luc Godard.

L’Iran, présent à l’Arsenal, témoigne sous tutelle du ministère de la construction et des routes, d’une très modeste présence avec un espace intitulé Present past, une sorte de bilan un peu terne à travers un certain nombre de constructions, pour la plupart implantées à Téhéran.

La Russie se manifeste avec un ensemble de documents papier ou écraniques répartis en différents sous espaces de son pavillon, il y a là une profusion documentaire dont la lisibilité est réellement problématique et rend la plongée dans les questions traitées bien difficile. Il est indéniable que dans cette biennale, ce phénomène n’est pas isolé et que l’absence de textes ou de cartels introductifs rend trop souvent la compréhension de ce dont il est question trop difficile, jusqu’à décourager le visiteur.

… documentaire et immersive, le nouveau modèle de l’exposition ?

Les quelques exemples ci-dessus permettent de donner une idée du ton de cette manifestation et de ce qui la caractérise en tant que telle : une exposition documentaire à caractère immersif où la profusion de ce qui est donné à voir incite le visiteur à prélever ce qui retient son attention, à déambuler dans chaque pavillon ou espace, entre la consultation des documents, le visionnement de vidéos ou de films, les explications techniques, les plans, les maquettes, les statistiques. En fait c’est une manifestation artistique, l’architecture étant par définition l’un des beaux arts, d’où l’objet d’art est absent, subverti par la manifestation en tant, non plus que lieu de monstration d’œuvres d’art, mais en tant que lieu-œuvre d’art. Ce phénomène, cette évolution de l’exposition a gagné du terrain, et par exemple cette grande exposition sur l’art moderne iranien qui se tient actuellement au Musée d’art moderne de la ville de Paris est une exposition où l’aspect documentaire l’emporte sur la présentation d’œuvres et objets d’art. La récente exposition Pierre Huygue, un vidéaste, au Centre Pompidou, avait été conçue un peu de cette manière par l’artiste lui-même, non pas en tant qu’exposition documentaire, mais en tant que parcours immersif convoquant la mémoire du visiteur ; parcours à travers des œuvres, en rupture de chronologie, où sont aménagées des résurgences discrètes mais réitérées, des rappels des œuvres déjà vues dans l’exposition elle-même. Parti pris qui engage un certain rapport temporel aux œuvres. A Venise, l’exposition est immersive en ce sens que le visiteur baigne dans un environnement où se conjuguent différentes formes d’art, une profusion de documents sur l’art et d’informations techniques, statistiques, historiques, de rappels de l’histoire entre 1914 et 2014. L’excès quantitatif est donc l’un des modes de fonctionnement : trop à voir, trop à entendre, trop à lire, trop à découvrir. Mais cette immersivité et cet excès documentaire reflètent bien le monde dans lequel nous sommes, sollicités de toutes parts et à tout moment et incapables, évidemment, de tout saisir, jusqu’à développer un sentiment de ne rien comprendre. Heureusement, le parti pris de cette biennale est parfois assez didactique pour éviter que ne ressorte une impression de cacophonie générale. Immersivité dans laquelle le monde n’apparaît et ne s’appréhende plus guère qu’à travers ses représentations (photos, films, statistiques, études techniques et scientifiques), monde médiatisé où la représentation tient lieu de réel, monde d’aujourd’hui dont l’expérience tend à devenir numérique : arrivent déjà les Smartphones d’où l’on pourra adresser des messages olfactifs !

Pavillon coréen. Image © Andrea Avezzù, Courtesy of la Biennale di Venezia

Le pavillon italien est totalement symptomatique de ce rapport à la réalité que met en place la biennale, une réalité multiforme, qui échappe toujours aux définitions. Il est donc logé dans cet immense bâtiment qui fut la corderie et, en cohérence avec la nature de cette manifestation, il propose une enfilade d’espaces à caractère immersif. Cela s’appelle Monditalia et comporte une quarantaine de propositions distinctes où s’articulent des bilans et des réflexions sur l’architecture, l’urbanisme, la pratique du construit par l’usager, des espaces consacrés à l’histoire et au cinéma italiens, aux problèmes de mafia, au paysage, à tel ou tel lieu. A tout cela, il faut ajouter de nombreux écrans suspendus où se déroulent des extraits de films italiens, en relation avec ce dont il est question avec l’architecture. Ainsi, par exemple, un vaste espace est consacré aux éléments de l’architecture, du point de vue leur pratique par l’usager : l’escalier, le balcon, le sol, les toilettes, les fenêtres, les serrures… et dans les différentes projections de films très connus ont été privilégiés ces éléments : l’escalier dans tel film d’Antonioni, et ainsi de suite. Il semble donc que dans cette biennale, l’usager, l’être humain, soit au centre de la réflexion. Peut-être que ces ensembles où l’information est tellement profuse, qui sont à la fois bilans et recherches, n’apportent pas de réponses à des questions de l’ordre de comment faire pour que l’habitant ou l’usager vive au mieux sur cette planète, dans sa ville, dans son immeuble, dans sa cuisine, mais au moins cela permet de formuler des questions sur la base de connaissances acquises à visiter cette biennale. Car, même lorsqu’il s’agit de Monditalia, ce qui est mis en évidence, ce qui commence à se formuler dépasse la seule Italie et prend valeur d’un questionnement posé à l’humanité. Avec la participation italienne, on dépasse la seule exposition documentaire puisque le théâtre, la musique et la danse sont là, spectacles permanents ou programmés. En fait l’Italie semble avoir voulu montrer qu’elle est bien l’hôte d’accueil de cette biennale et y joue un rôle majeur, qu’elle est davantage qu’un pays en crise politique et économique. Elle se rappelle son passé impérial et affiche une réelle dynamique contemporaine, l’un travaillant l’autre.

Ainsi, cette manifestation offre au visiteur qui peut s’enquérir sérieusement de ses contenus, un outil conceptuel lui permettant de penser le monde comme infiniment complexe, inépuisablement et définitivement complexe et contradictoire. Une sorte d’antidote aux points de vue uniques et autoritaires. Et il ressort de la Biennale d’architecture, une compréhension de la nécessaire diversité des façons d’aborder cette question d’habiter ce monde, selon les climats, selon les économies locales : le monde ne peut s’habiter de la même manière à Montréal ou à Bangui. Alors les architectes doivent prendre en compte le climat, l’économie, les coutumes, pour bâtir avec ce qui est donné : la glaise et la paille pour faire l’adobe dans tel village d’Afrique, le verre et l’acier pour ériger les immenses tours des Emirats Arabes. Car la leçon de cette biennale est une leçon à portée mondiale et il s’agit bien d’élaborer un avenir pensé tant à travers les réussites qu’à travers les échecs et catastrophes du passé et du présent, en termes d’architecture.

Une diversité de participations

Environ 65 pays participent à cette biennale, ce qui contribue à lui donner son aspect extrêmement cosmopolite. Effectivement, il ne semble point qu’une région du monde soit totalement absente : l’Amérique Latine est là avec ses petits pays comme le Costa Rica et le Paraguay, mais également les grands comme le Mexique, l’Argentine, le Brésil ou le Chili, l’Asie aussi est là, avec un pavillon chinois, un pavillon japonais, un pavillon coréen, par exemple. Le Moyen Orient est représenté par l’Egypte, l’Iran, le Koweït… de l’Afrique subsaharienne sont représentés, entre autres pays, l’Afrique du Sud, le Mozambique. ةvidemment, les Etats-Unis et la plupart des pays d’Europe sont là, y compris ceux qui étaient invisibles il y a encore peu d’années, comme la Slovénie ou la Macédoine. En fait, quelle que soit la puissance ou la misère d’un pays, c’est la volonté de répondre au défi de cette biennale qui fait l’intérêt et la qualité de sa participation. Dans certains pavillons le public est accueilli et guidé, dans d’autres le visiteur peine à entrer dans ce qui est présenté, faute d’une médiation effective.

Cette diversité des pays, si elle se retrouve dans les propositions formulées et mises en place par chacun d’entre eux, témoigne à la fois des différences régionales en terme de populations, de niveaux de vie, de modes de vie et de similitudes, évidemment puisqu’il s’agit de l’être humain !

Pavillon italien. Image © Andrea Avezzù, Courtesy of la Biennale di Venezia

Une biennale-monde

Nul doute que cette biennale n’est pas vraiment faite pour le grand public, celui, par exemple de ces cohortes de touristes qui visitent Venise en une journée ; d’ailleurs comme déjà écrit, elle se développe bien au-delà de ce que présentent les uns et les autres pays, en une infinité de conférences, débats, colloques et en une autre offre en termes de pédagogie, en relation avec les universités et les écoles d’architecture. Dans son extrême diversité en même temps que profusion elle donne le sentiment d’être un monde en elle-même, inépuisable. Il y a tant à dire comme il y a tant à découvrir ! Difficile de résumer ce qu’elle est en quelques pages !


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