N° 37, décembre 2008

Le luth fou (Épisode n° 13)

L’arrivée à Mashhad


Vincent Bensaali


Le terminal routier de Mashhad, au petit matin. Des myriades de taxis s’en échappent et se perdent dans la ville. Beaucoup vont au Haram [1]. Ils y conduisent les pèlerins qui descendent dans les centaines d’hôtels, de suites, d’appartements meublés, de pensions modestes, et de chambres sommaires que leur proposent des rabatteurs arpentant les trottoirs de l’avenue Imam Rezâ débouchant sur la place de l’Eau. L’été, les pèlerins occupent les parcs, les pelouses des grandes avenues, les parkings, logeant à l’arrière de leurs camionnettes, sous la tente, ou seulement derrière un tchador tendu entre la voiture et la grille la plus proche, dormant sous les lampadaires… Citadins de toutes les villes d’Iran, paysans de toutes les provinces, même sunnites, Azéris, Turkmènes, Kurdes, Arabes, Baloutches d’Iran, Irakiens, Afghans, Syriens, Tadjiks, Indiens, Pakistanais, Arabes du golfe, Indonésiens, Chinois, Marocains, Libanais, Malgaches, chiites du monde entier, y compris les convertis venus des États-Unis, du Canada, d’Europe, du Japon ; le monde entier est représenté dans les cours du Haram… Lalla Gaïa est venue elle aussi se couler dans ce flot ininterrompu, mue comme les autres par l’espoir. Ce sont des Irakiens de Yazd qui lui ont conseillé d’aller dans la grande ville du nord-est, car les Irakiens y sont nombreux, et parce que l’Imâm Rezâ est clément.

Les coupoles du Haram au lever du soleil

D’ailleurs, l’Imâm Rezâ n’est-il pas Irakien lui-même ? ’Alî, son aïeul ne s’est-il pas installé à Koufa, et ne repose-t-il pas à Najaf ? Hossein, le grand-père de son grand-père n’a-t-il pas souffert à Karbala et n’y est-il pas enseveli ? N’est-ce pas à Kadhimayn, dans les faubourgs de Bagdad, que l’on rend visite à Moussa, son père, et à Jawad, son fils, dans le même sanctuaire aux deux coupoles ? N’est-ce pas en Irak qu’ont vécu son petit-fils et le fils de ce dernier ? N’est-ce pas en Irak que l’on attend la réapparition du dernier de sa lignée, de la lignée des douze ? A Mashhad, la deuxième coupole de la ville est celle de l’école religieuse de l’ayatollâh Al-Khou’î, de Najaf. Les Irakiens s’y sont réfugiés en masse, leurs deux hosayniyeh [2] sont les plus grandes et les plus fréquentées de la ville. C’est à celle qui brillera le plus : marbre blanc, faïences représentant les lieux saints d’Irak et d’Arabie, lampes colorées, grands tapis, le thé y coule à flots et certains soirs, on y nourrit plusieurs milliers de personnes… Depuis que la frontière irakienne est ouverte, on y fait venir les meilleurs orateurs de Najaf et de Karbala. La plupart des vendeurs de livres religieux sont Irakiens. C’est en tombant sur leurs petites échoppes que l’on localise leurs quartiers, depuis les avenues. En plus du commerce des livres, ils font de la reliure, vendent quelques parfums et des bagues. Leur aspect débonnaire contraste avec l’austérité des libraires iraniens. S’il est question de musique, ce n’est pas dans les vitrines, car à Mashhad comme à Qom, afficher son intérêt pour cet art constitue l’un des meilleurs moyens de s’attirer l’opprobre local. Alors comment faire pour savoir s’il se trouve des joueurs de ’oud à Mashhad ? Il est difficile d’interroger les gens lorsque l’on vient de débarquer et que l’on nous voit pour la première fois. Les marchands d’instruments iraniens, ici comme ailleurs, ne voudront rien savoir de ce qui provient des Arabes… Et les hosayniyeh ne sont pas des salons de musique…

Le chantier du Haram aux abords de la mosquée des pasdaran

Lalla Gaïa erre durant plusieurs jours dans les ruelles des quartiers bordant le sanctuaire. Beaucoup d’entre elles mènent à des terrains vagues. Les promoteurs de l’immense complexe Razavi [3] ont vu grand et acheté tous les quartiers alentours, les faisant démolir au fur et à mesure. Là où se trouvaient de belles demeures avec cour, c’est comme si le désert d’antan avait réapparu. Seuls demeurent parfois, les mûriers, autour desquels paissent de nouveau chèvres et moutons. En général, les vieux quartiers logeaient les Afghans. Au fur et à mesure de leur démolition, leurs habitants ont été relogés dans des camps, à l’extérieur de la ville, et parfois très loin. Les Irakiens ne connaissent pas les camps, leur statut d’anciens envahisseurs leur vaut peut-être d’être plus considérés comme des êtres humains à part entière. Leur situation n’en demeure pas moins difficile. Ils ont fui leur pays à cause de la guerre contre l’Iran. Chiites et d’origine iranienne, ils étaient considérés chez eux comme des traîtres en puissance, les baasistes les poussaient en avant sur le front, en première ligne. En Iran, ils n’étaient plus en danger mais devinrent des parias sur lesquels s’exerçait un certain ressentiment. Certains sont là depuis plus de vingt-cinq ans, ils n’ont néanmoins toujours pas de papiers, leurs enfants ne sont pas scolarisés dans les écoles publiques, et les écoles privées coûtent cher. Aussi, la notion d’entraide est très forte parmi eux, et ils peuvent comprendre ce que c’est que d’être loin de chez soi…

La vitrine d’un marchand de safran

Lalla Gaïa comprend peu à peu tout cela au fur et à mesure de ses rencontres. On l’amène dans une magnifique maison de thé, logée dans un ancien hammam. On y fait aisément connaissance, et la plupart des voyageurs portant sac à dos s’y rendent, le tuyau s’échangeant dans les hôtels qui leur sont consacrés, à Téhéran, à Ispahan, à Yazd... On y joue d’ailleurs de la musique : setâr, daf, tombak, ney, santûr, târ, tambûr… Pas de ’oud bien entendu… Le lieu distille un savant mélange de nostalgie de l’époque préislamique et de passion pour la poésie mystique des grands soufis iraniens. Pourtant, Lalla Gaïa y trouve un grand réconfort. On peut s’y prélasser durant des heures, en sirotant un thé nageant sur un sirop de rose, et en écoutant en permanence de la musique inspirée. Certains soirs, des concerts sont organisés, les divans sont pleins et les musiciens conjuguent leurs improvisations sur des modes préétablis. Sur les murs sont peintes les principales scènes du Livre des Rois de Ferdowsi, et sont calligraphiés de beaux vers mystiques, y compris certains adressés par l’ayatollâh Khomeiny à sa belle-fille… C’est un autre monde qui s’ouvre à Lalla Gaïa ; la musique savante persane constitue un univers débordant de beauté, et le chant qui l’accompagne comporte sa technique propre, qui ne ressemble à aucune autre. La voix y est soumise à rude épreuve, elle doit subir des soubresauts contrôlés, nombreux et rapides, se déroulant en des crescendos vertigineux, presque sanglotant, qui débouchent sur une note claire, ondulante, et retombent dans des graves tout aussi ouvragés, ce qui ne provoque pas les exclamations et les cris qui sont ceux du public arabe, mais fait rouler des larmes sur les joues iraniennes. La musique, quant à elle, comporte des modes relatifs aux saisons et aux heures du jour. Sur cette trame connue, chaque musicien fait son entrée, tisse son ornementation… Les formes sont très harmonieuses, en fermant les yeux, on croit voir un tapis dont les motifs apparaissent un à un, puis se répètent, s’enchevêtrent, se font pendants les uns des autres. Chaque instrument semble se présenter, il révèle ses accents propres, puis il se lance dans un solo faisant apparaître les nombreuses facettes des techniques qui le gouvernent. Lorsque l’instrument suivant entre en lice, le précédent se met en retrait et rejoint le continuo. Dès lors que le dernier participant a fait montre de son art, l’ensemble peut éclater en symphonie, de plus en plus rapide. Si une voix se joint au groupe, elle fait son entrée de la même manière que les instruments, mais lorsque ses compagnons s’éveillent et subliment la trame, la voix garde le rôle prédominant, l’homme n’est-il pas le dépositaire de l’amour divin et la meilleure des créatures ? Les textes sont ceux de Hâfez, Saadî, Bâbâ Tâher… Ce sont les vers que chaque Iranien porte en son cœur et qui les rassemblent, au-delà des disparités religieuses, politiques, sociales… Ce langage-là les fait vibrer, leur parle de plus près encore que le Coran, dont la langue originale reste hermétique pour le plus grand nombre. Lalla Gaïa l’a entendu de la bouche des chauffeurs de taxi, des épiciers, des policiers qui lui ont renouvelé son visa, des balayeurs, des étudiants qui essaient de l’initier au feu qui les anime à l’intérieur, des réceptionnistes des petits hôtels où elle descend, des grand-mères qui lui sourient et lui caressent la joue, comprenant qu’elle est loin de chez elle… Traverser la société iranienne revient à écouter un concert dont chaque personne nouvellement rencontrée reprend la partition de la personne quittée, chacune faisant vivre au continu la musique qui berce et guide ce peuple…

Notes

[1Le sanctuaire de l’Imâm Rezâ, le huitième Imâm des chiites duodécimains.

[2Lieu où l’on commémore le martyr de l’Imâm Hossein, les dix premiers jours du mois de Moharram, et par extension, les autres temps forts du calendrier chiite.

[3De Rezâ. Adjectif arabe également employé en persan.


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