N° 37, décembre 2008

Le culte de Mithra en Iran et à Rome (III)


Afsaneh Pourmazaheri, Farzâneh Pourmazâheri

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Mithra face à la religion dominante

Le mithraïsme se trouva confronté au christianisme - avec qui il partageait de nombreux rituels et traditions communs -, conflit qui marqua la fin de son expansion : en fin de compte, le culte de Mithra perdit la bataille après quatre siècles tandis que tous ses rituels furent intégrés au christianisme (CUMONT, 1963, p.15).

La prépondérance du culte mithraïque par rapport aux autres religions

Le mithraïsme devait son succès éclatant à différentes raisons : le paganisme trouva en lui la forme idéale du monothéisme aboutissant à l’enseignement des mystères. A l’époque d’Aurélien, sous prétexte d’unifier les dieux solaires, il consacra l’empire au Sol invictus. Mais pour le plus grand nombre, bientôt, le Soleil fut Mithra. L’empereur Julien montra dans son traité Le roi Soleil comment toutes les divinités de l’Orient et de l’Occident pouvaient s’associer et se réduire au seul Mithra pour qu’une seule intelligence, une seule providence agisse sur le monde sous des noms différents ; pour qu’elle seule communique avec les anges et veille sur tous les mouvements du monde, de la nature et de l’âme (Julian, XII-XVI).

D’un point de vue politique, le culte mithraïque se diffusa à Rome au moment où après avoir unifié le monde ancien, César trouva la situation propice à la domination de tous les territoires de son empire (Gasquet, 1890, pp.101-103).

Mais pourquoi étant resté un culte clandestin, le mithraïsme fut accueilli par différentes couches sociales et continua à survivre jusqu’aux époques modernes ?

Le banquet de Mithra, bas-relief, Musée du Louvre

Dans ce monde urbanisé, mobile et très mêlé, où les commerçants, les marchands ambulants, les fonctionnaires, les voyageurs commerçants et les migrants de toutes sortes rompaient, chacun pour ses propres raisons, avec la vie de leur communauté traditionnelle et leur milieu d’origine, ils trouvaient dans les antres persiques la chaleur et l’intimité d’une famille religieuse ainsi qu’une raison collective de vivre. Désormais, où qu’ils aillent, une communauté mithraïque les accueillait. Sur les bords de l’Euphrate, sur le Limes africain, sur le mur d’Hadrien, au sud de l’Ecosse et de la mer Noire à la péninsule Ibérique, ils pouvaient adorer et reconnaitre le Tauroctone. La spécificité de Mithra est qu’il n’était limité à aucune zone géographique définie.

Enfin, la religion de Mithra fournissait à ses adeptes une explication de l’homme et de l’univers, de leur histoire et de leur raison de vivre. Il introduisit même de nouveaux mystères et sciences dans la vie des gens. L’astrologie fut alors le dernier mot de la science à l’époque. L’astrologie mithraïque renforçait la foi en permettant l’accomplissement de la victoire des volontés célestes. De même, il satisfaisait l’exigence profonde du cœur humain. Mais par contre, il ignorait les angoisses de l’homme à propos de la mort. (TURCAN, 1981, pp.123- 124).

La raison de la victoire du christianisme

La raison de son affaiblissement ne fut point le contenu des préceptes de la Bible et du message évangélique, mais davantage l’héritage même du mithraïsme qui fut également considéré de plus en plus archaïque pour son époque. De plus, les Romains, qui se considéraient comme les ennemis millénaires de la Perse, n’acceptèrent pas avec facilité de pratiquer les rituels de ce culte oriental. En parallèle, les Persans eux-mêmes furent engagés dans un combat difficile contre le christianisme, à l’issue duquel cependant aucune des deux parties ne put être considéré comme vainqueur (CUMONT, 1963, p.15).

Le destin de Mithra

Lorsqu’en 307 Dioclétien, Licinius et Galère honorèrent Mithra comme "Protecteur de leur empire" (Fautori imperii sui), son culte semblait dominer le monde romain. Mithra connut donc l’apogée de son expansion au milieu du IIIe siècle, il fut progressivement considéré par certains comme une menace pour l’Empire romain. Pourtant, nous ne disposons que de peu d’inscriptions ou de documents sur ce phénomène. Galère fut lui-même mithraïste. Il faut également mentionner qu’à l’époque, en dehors du panthéon gréco-latin, d’autres dieux d’origine orientale dont Isis et Sérapis furent aussi adorés par de nombreux adeptes.

En outre, l’Egypte, la Syrie, l’Asie Mineure faisaient partie de l’Empire romain, tandis que la Perse fut considérée comme l’ennemie héréditaire de cet empire qui allait envahir et intégrer un nombre croissant des pays en son sein. C’est ici qu’apparût une contradiction : des soldats qui allaient se battre contre ce pays, adoraient et pratiquaient le culte de l’un des dieux de cette terre. Durant cette période, la religion chrétienne commença à se répandre de plus en plus dans le monde. Les chrétiens, saisissant l’occasion, accusèrent ces soldats romains mithraïstes de "s’incliner devant les rites et les lois des Perses" (Firmicus Maternus). Malgré le mot célèbre d’E. Renan, il ne semble pas que Mithra ait sérieusement concurrencé le Christ.1 Cela n’empêcha pas les chrétiens de réagir contre le dieu iranien dont ils présentèrent certains aspects comme "diaboliques".

Pendant un certain temps, Constantin fit preuve d’un certain intérêt pour la théologie solaire qui semble également avoir intéressé son père Constance Chlore. Quand, comme le premier roi chrétien, il commença à se battre contre les cultes païens, il ne fit preuve d’aucune pitié pour ce culte persique. Aussi, le mithraïsme devint chez lui l’objet d’une hostilité profonde. Certes, le polythéisme ne fut pas interdit en tant que croyance ou idéologie, mais les sacrifices cultuels furent prohibés systématiquement au IVe siècle, à partir de 324 (TURCAN, 1981, pp.115-116).

Constantin défendit tout sacrifice aux idoles et de célébrer des rites mystérieux, mais les restrictions de Constantin et de ses fils visaient avant tout à prohiber les immolations sanglantes renforçant, selon eux, le pourvoir des démons. La théologie mithraïste reposait sur un sacrifice qui débouchait sur un repas de communion avec les dieux ; or, un empereur chrétien ne pouvait pas ignorer la condamnation de Paul dans la Ière lettre aux Corinthiens ("Je ne veux pas que vous entriez en communion avec les démons"). Le chef des démons avait un signe qui correspondait à celui d’Ahriman, alors que les dédicaces Arimanio ou Deo Arimanio avaient été retrouvées dans certains Mithraea. Cet hommage au Prince de la Nuit, Ahriman, l’ennemi de l’empereur et de l’empire chrétien, prépara le terrain de la persécution et ensuite de la chute du Mithraïsme. Que ce culte ait été ou non apotropaïque importe peu. En conséquence, pour pouvoir garder vivant ce culte païen et le pratiquer entre eux, les adeptes de Mithra durent se réunir le soir dans les antres, caves ou cryptes à demi enterrées afin de célébrer leur dieu mystique. La législation contre les sacrificia nocturna fut renouvelée au IVe siècle et ne se limitait pas seulement à interdire les pratiques de la sorcellerie et de la magie - cette science des Mages qui ne fut pas étrangère aux origines du mithraïsme -, mais également les rites sanglants sacralisant les rituels mithraïques.

La politique de limitation des pratiques païennes notamment mithraïques des empereurs chrétiens eut moins d’influence à Rome que dans le reste du monde romain. De façon générale, le culte mithraïque a décliné sous le règne de Constantin et de ses fils jusqu’au moment où, en 357, Constance II vint à Rome. L’aristocratie sénatoriale profita alors de cette visite pour faire remettre au fourreau le "glaive vengeur" des lois antipaïennes. Le mithraïsme survécut dans l’Urbs jusqu’en 391 (mais l’inscription datée la plus récente est de 387, date à laquelle une loi interdit toute espace de manifestation du culte païen). En dehors de Rome, les dédicaces les plus récentes datent respectivement de 325 et de 364-367.

Sous Julien dit l’Apostat, pendant une très courte période (361-363), la pratique du polythéisme traditionnel et oriental fut favorisée. Ce dernier était un mithraïste convaincu puisqu’à la fin du Banquet des Césars (336), il évoqua Mithra comme "conducteur des âmes" et "son protecteur personnel". En fait, le nom de Mithra vint remplacer celui du Soleil qui avait été le dieu tutélaire de Julien. Cependant, aucun élément de ses discours ni de sa politique ne révèle le moindre signe de mithraïsme.

Mithra - représenté sous la forme du soleil - festoyant avec Sélène - la lune - et les divinités jumelles Cautès (le crépuscule) et Cautopatès (l’aube). Marbre, face B du relief romain à double face, IIe ou IIIe siècle.

Aussi, beaucoup de mithraeas des provinces rhénanes et danubiennes subirent-ils des invasions du IIIe siècle. Le mithraea de Koenigshoffen (le Strasbourg d’aujourd’hui) cessa d’être en service vers 260. Par la suite, la majorité des sanctuaires gallo-romains consacrés au culte persique, devaient être abandonnés avant la fin du IIIe siècle. Des pièces de monnaie retrouvées dans les ruines des mithraeas de Strasbourg et ceux d’autres villes démontrent bien que vers la fin du IVe siècle, ceux-ci servaient de refuges ou étaient utilisés pour d’autres usages. Selon les documents, lorsqu’en 361 l’évêque Georges d’Alexandrie voulut bâtir une église à la place d’un mithraeum, ce dernier était déjà en ruines depuis quelques temps. Pour pouvoir convertir les derniers mithraïstes au christianisme, les chrétiens recouraient parfois à la violence et à l’intimidation. Ainsi, en 376 ou 377, un préfet de la ville Furius Maecinus Gracchus fit incendier un mithraea. Le sanctuaire mithraïque de S. Prisca subit le même sort, ainsi que de nombreux autres mithraeas. Les ruines retrouvées montrent bien les coups et entailles diverses faites par des marteaux et des haches sur les murs et les façades des mithraeas, notamment sur ceux des villes de Sarrebourg, de Mackwiller et de Koenigshoffen. Les représentations, surtout les têtes des démons, subirent les destructions des iconoclastes chrétiens.

La propagation antimithraïste de certaines autorités chrétiennes, suscita peu à peu une inimitié publique envers les pratiquants de ce culte. A la même époque, au 1Ve siècle, lorsque l’évêque Georges d’Alexandrie fit sortir de la crypte mithraïque ruinée un certain nombre de crânes humains, il dénonça les rituels mithraïques et les sacrifices comme ceux au profit des démons. Il fit également exposer les crânes dans les rues pour éveiller l’indignation des gens contre ce culte persique. Sous le règne de Constantin, l’édification de nouveaux temples servit de prétexte pour excaver des ossements et des crânes sous les idoles. Ces sacrifices rituels n’étaient aux yeux des chrétiens qu’un cas particulier de ces rites sanglants qui provoquèrent une condamnation globale du paganisme.

Comme nous l’avons évoqué, Mithra n’eut aucune place ni dans le monnayage païen de l’Urbs ni dans la série des médaillons qui furent les éléments les plus riches pour montrer l’imagerie polythéiste de l’époque (TURCAN, 1981, pp.117-121).

Plus surprenant encore est le silence de Macrobe dans les chapitres de ses Saturnales consacrés au syncrétisme solaire : on y évoque ainsi tous les dieux s’identifiant avec le soleil sans jamais citer le nom de Mithra. Ce cas paradoxal est très significatif (TURCAN, 1979).

A cause des sacrifices sanglants qu’il engendrait, le Tauroctone fut, plus que d’autres dieux du paganisme, confronté à la vindicte publique. Par conséquent, les mithraïstes célébraient le soir clandestinement les rituels de leur culte dans l’ombre des cryptes.

Vaincu en Occident, Mithra garda ses fidèles en Iran dans le cadre du mazdéisme officiel, où il était considéré le plus brillant des "Yazatas" (ou génies célestes). Sur le monument de Tâq-e Bostân, la figure de la tête de Mithra derrière le roi Perse Artaxsher II (379-383) montre bien sa popularité en Iran. Peu après, Mithra changea de nom pour devenir Mihr (Mehr), le dieu du Soleil dans la religion et la littérature sassanides. A l’occasion de la fête de Mihragân, on célébrait également le dieu Mihr au travers de cérémonies durant plusieurs jours. Récemment, G. Widengren a souligné les pratiques du peuple post sassanide, les Babakyan, qui correspondaient exactement aux rituels mithraïques. (TURCAN, 1981, p.124).

Au sein de l’Empire sassanide, le culte de Mithra ne fut jamais menacé de transformation ni de disparition. Le mithraïsme fut le culte dominant jusqu’à l’arrivée de l’islam et la chute de la dynastie sassanide. Cependant, ce culte ne cessa jamais d’être pratiqué en Perse même après la domination de l’Islam. En outre, la défaite du mithraïsme en Occident n’aboutit pas à sa disparition totale. En fait, sa présence dans l’Empire romain contribua même à préparer le terrain pour la propagation du christianisme - né comme lui en Orient. Après le recul du mithraïsme, une masse d’idées et de croyances orientales n’en demeura pas moins gravée dans la mémoire des occidentaux. (H. Lamartin. 1896-1899, p.931).

Bibliographie
- Franz CUMONT, Les Mystères de Mithra, traduit par Thomas J.M.C. Cormack N.Y, 1956, Traduit par Hâshem Râzi, Behjat Publication, Première édition, 2001.
- Robert-Alain TURCAN, Mithra et le Mithraïsme, Que Sais-je ?, 1981.
- A. GASQUET, Essai Sur le Culte et les Mystères de Mithra, Armand Colin, Paris, 1899. - Franz Valery Marie CUMONT, Les Religions Orientales dans le Paganisme Romain, 1909, traduit par Teimour Ghâderi, Editions Amirkabir, Téhéran, 2004.
- Franz Valery Marie CUMONT, Textes et Monuments figurés relatifs aux mystères de Mithra, Brussels, H. Lamartin. 1896-1899.
- A. DUPONT-SOMMER, L’énigme du dieu "Satrape" et le dieu Mithra, CRAI, 1976.
- OLDENBURG, Die Religion Des Veda, 1894.
- H.J.W. DRIJVERS, Etudes Mithraïques, Acta iranica, 17, Téhéran-Liège, 1978.
- J. DUCHESNE-GUILLEMIN, "Le Lieu de Cyrus", Acta Iranica, 3, Téhéran-Liège, 1974.
- G. BONFANTE, "The Name of Mithra", Etudes Mithraïques, Acta iranica, 17, Téhéran-Liège, 1978.


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