N° 35, octobre 2008

Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I)


Afsaneh Pourmazaheri, Farzâneh Pourmazâheri

Voir en ligne : Deuxième partie


"Si le christianisme eut été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle,

le monde eut été mithriaste" Ernest Renan

Naissance, apogée et déclin du mithraïsme entre les IIe et IIIe siècles av. J.- C.

"Ahura Mazda règne dans un territoire infini et éclairé à une certaine distance du soleil qui égale la distance de celui-ci à la terre. Ahriman, le diable habite les ténèbres absolues et Mithra se trouve juste entre les deux" (Plutarque, 46, p.33)

Le but de cet article est de présenter une recherche diachronique et transversale à propos de l’apparition et de l’évolution du mithraïsme (également appelé mithriacisme) ainsi que ses transformations et évolutions au cours des siècles et dans différents lieux, pour ensuite analyser les causes de son déclin, notamment en occident. Nous nous attacherons ainsi plus particulièrement à comprendre pourquoi le culte de Mithra n’a pas pu s’introduire et survivre comme culte officiel de l’empire à l’époque des Césars.

Nous verrons que Mithra n’est pas seulement un dieu parmi d’autres car, à l’exemple du dieu unique du monothéisme, il a donné naissance à une théologie et une idéologie qui ont nourri un courant religieux puissant et attractif, le mithraïsme, qui s’imposa durant plus de deux siècles dans différents milieux de la société romaine. Il est à noter que les études concernant le culte de Mithra se sont multipliées durant ces vingt dernières années, et que ce thème a fait l’objet de plusieurs congrès internationaux.

1. Mithra et le mithraïsme dans la culture du monde antique

La culture grecque n’est jamais parvenue à trouver réellement sa place parmi les peuples persans. Les romains ne sont pas plus parvenus à dominer ces peuples. En vérité, à l’époque, les mondes perse et gréco-romain n’ont jamais établi ensemble de véritable coopération, culturelle ou gouvernementale. Cependant, il est également vrai que le culte des Mages dans la religion zoroastrienne fut l’un des éléments qui influença beaucoup la culture et la manière de vivre des peuples d’Occident. Ce culte influença tout d’abord le judaïsme. Celui-ci évolua en cohabitant avec différentes cultures et religions voisines. Son impact fut aussi sensible sur le christianisme et plus particulièrement le catholicisme. Dans l’Asie-mineure également, son influence fut grande bien avant la domination des romains sur cette contrée. Les Mages habitant à Babel firent évoluer leur croyance en accueillant la philosophie et les pensées grecques. Ce mélange fut à l’origine de l’émergence d’un culte qui, regroupant de nombreux mystères et de nombreuses sectes, s’établit dans de nombreuses régions et dans divers pays, et fut accepté par différents peuples et tribus dans le monde entier (CUMONT, 1963, p.14).

Mithra fut le dieu de l’ancien Iran, mais il serait également issu d’une déesse indienne, Anâhîtâ. Il était considéré comme le maître des troupeaux de bœufs. Ignoré par le zoroastrisme, il réapparait à l’époque achéménide. C’est un dieu solaire et un sauveur eschatologique. Son culte se répandit dans le monde hellénistique puis romain. Il était alors l’objet d’un culte initiatique comportant sept degrés, et rencontra un franc succès chez les soldats. On avait coutume de lui sacrifier un taureau. Il était souvent lui-même représenté coiffé d’un bonnet, en train d’immoler un taureau primordial. Parfois le revers d’un bas-relief le montre partageant un repas avec Sol (le soleil). Sa fête, le 25 décembre, est à l’origine de celle de Noël (REY, 2003, p.1398).

Statue de Mithra en train d’immoler un taureau, British Museum, Londres.
Photo : Mike Young

Le Mithra védique est une divinité mineure de l’Inde védique, dont le nom signifiait "contrat" à l’origine puis "ami" en sanskrit postvédique. Elle symbolisait la perfection, l’harmonie, la lumière solaire et était généralement opposée à Varuna. Elle semble avoir été une des principales divinités des peuples indo-européens (REY, 2003, p.1398).

En gros, l’image que nous montre l’Avesta de ce dieu indo-persan est la même que représentent vaguement les Vedas. Mais cette ambigüité est éclairée dans le culte mithriaque dont on ne connait pas encore les références (CUMONT, 1963, p.26).

1.1. Mithra et son adoration en qualité de dieu

Mithra est le dieu de la lumière qui, avant l’aube et l’apparition du soleil, brille au sommet des montagnes et parcourt rapidement le ciel ; durant la nuit, il dore le ciel avec de belles et scintillantes lumières. Il est toujours conscient et vaillant. Il n’est ni soleil, ni étoile mais il surveille métaphoriquement le monde avec ses mille yeux et ses mille oreilles. Il compte parmi les dieux les plus puissants, et il est responsable des comportements humains.

Il n’est pas le soleil même, mais la lumière qui fait disparaitre les ténèbres. Il offre la vie et la prospérité à la terre. Avec sa chaleur, il fertilise et renouvelle la nature. Mithra est l’empereur de vastes champs et offre la prospérité, le don, les troupeaux et de nombreux descendants à ses adorateurs. Il fait couler l’eau du ciel vers la terre et fait pousser les plantes. Il n’offre pas uniquement des dons matériels, mais aussi des dons spirituels, parmi lesquels, la tranquillité, la sagesse et le bonheur. Il unifie également le cœur des personnes qui croient en lui. Il éloigne des maux et des démons habitant dans les ténèbres et répandant le péché partout sur la terre. Il est l’ennemi des démons et se confronte à eux toujours avec les meilleures armes. Il annonce la victoire à ceux qui sont bienfaisants et forts dans leur croyance, à ceux qui lui font des louanges et offrent des sacrifices à sa gloire (une grande partie de ces attributs est décrite dans le dixième Yasht, le "Mehr Yasht" [1]). Mais l’hypothèse selon laquelle Mithra fut le dieu de la guerre et protecteur des armées semble avoir fait son apparition sous la dynastie achéménide. Par ailleurs, selon le Mehr Yasht, cette attribution apparut au moment où les persans entrèrent en guerre avec d’autres nations et d’autres tribus. Mihr ou Mehr (Mithra) affirme lui-même qu’il aida les guerriers qui l’appelèrent à l’aide (CUMONT, 1963, p.25).

Dans la théologie zoroastrienne, Ahura Mazda est le dieu maitre et le plus grand de l’univers. Aucun dieu n’arrive à rivaliser avec lui. Mais dans le dixième Yasht, Ahura Mazda s’adresse ainsi à Mithra : "J’ai créé Mithra en lui offrant la même grandeur et le même rang que les miens." En réalité il est situé, parmi les dieux de la nature, au rang des dieux les plus inférieurs. Etant donné que Mithra venait en aide aux guerriers au moment de la guerre, on lui attribua plusieurs noms dont le plus important est Verethraqna (=Bahram =celui qui aide à vaincre l’ennemi). C’est grâce à sa soumission aux ordres du dieu Ahura Mazda qu’il obtint l’honneur d’être son compagnon mais aussi son rang. Il fut également, grâce à son sens de la justice et à son honnêteté, compagnon des dieux Ras(sh)nu et Arshtaat. Les déesses comme Asi-Vanguhi, la déesse de la richesse et du pouvoir, et Parendi, la déesse de la générosité l’acceptèrent dans leur milieu pour qu’il soit adoré à leur côté. C’est là où il prit en charge la surveillance d’esprits justes que les démons tentaient de détruire. Il accompagnait de même des esprits purs et innocents au paradis. Cette croyance détermina petit à petit la responsabilité du dieu Mithra. C’est pourquoi, son culte se répandit en Occident comme dieu surveillant les âmes des esprits innocents. A l’époque, offrir des sacrifices à la gloire des dieux était très courant mais au fur et à mesure, le sacrifice pour Mithra prit une forme violente. On y ajouta également des rituels très durs pour ceux qui voulaient adhérer à cette religion (CUMONT, 1963, pp.27, 28).

Le sens original du nom même de Mithra continue à être discuté. En védique, Mithra signifie "ami" au masculin, "alliance, amitié" au neutre. L’avestique mi)ra désigne le "contrat". Depuis Antoine Meillet (Journal Asiatique, 10, 1907, p.144ss.), beaucoup admettent que Mithra est la personnification du contrat. En effet, le processus suivant lequel un nom neutre d’abstraction ou d’apparence abstraite devient un nom de divinité est bien attesté ailleurs (cf. En latin Venus, Fides, Cupido). Mais les attributions et les représentations du Mithra védique comme du Mithra iranien dépassent la notion de "contrat", du moins au sens moderne et juridique du terme.

Pourvu d’un suffixe instrumental -tra (-tro : cf. Lat. Aratrum "outil de labour"), l’appellatif "Mithra" serait formé sur le degré zéro (mi-) d’une racine mei- \ moi- qu’on retrouve dans toutes les langues indo-européennes (lat. munus/ moenus, all. gemeinsam, lituan. maina) avec l’idée d’échange (Meillet). Les pactes d’amitié sont marqués par des échanges de dons qui attestent la bonne volonté réciproque des contractants (CUMONT, 1963, p.5).

Mithra sacrifie le taureau primordial, dont furent issus les plantes et les animaux utiles à l’homme et malgré l’opposition du serpent et du scorpion incarnant le Mal, Musée du Louvre, Paris.

D’autres (Peterson, Günter, Walde et Pokorny, Scherer, Eilers) rattachent Mithra à une racine mei- signifiant "lier, joindre" (cf. Gr. Mithra "ceinture, lien"), qui aurait donc une valeur très proche du sens que retenait Meillet. Plus récemment, W. Lentz y a déchiffré l’idée de piétas en faisant dériver le nom mithra d’une racine ma- signifiant "mesure, juste mesure" garantie du lien social et familial. Enfin, J. Gonda fait maintenant valoir une autre racine mei/ moi- du sanskrit mayah ("restauration, revigoration") en glosant quelque peu sur les textes védiques relatifs à Mithra (LEYENDE, 1972, p.35).

Aucune de ces deux dernières explications n’a sérieusement ébranlé celle de Meillet que retiennent aujourd’hui la plupart des spécialistes, même si le linguiste français eut le tort d’entendre le mot "contrat" de façon restrictive en l’opposant à la notion d’amitié. Mithra "contrat" et Mithra "ami" n’illustrent pas un cas d’homonymie accidentelle (I. GERSHEVITCH), car il n’y a pas d’amitié sans engagement mutuel. Cette réciprocité fonde un lien, une alliance : prolongement sémantique naturel qui n’a pas lieu d’être isolé de la racine mei-/ moi- "échanger". Le schéma évolutif : "obligation mutuelle (par échange de dons)" = "ami, amitié" = "dieu Mithra" est historiquement vraisemblable (BONFANTE, 1978, p.47).

Mithra serait donc initialement le garant de la fides, de l’ordre du monde et de la société, c’est-à-dire aussi le garant des rapports entre les dieux et les hommes que des hommes entre eux. Cette fonction fondamentale élucide à la fois les représentations védiques et avestiques, voire l’identification ultérieure du dieu avec le soleil ou la lumière. A l’époque romaine, il resta le dieu de la foi que se donnent les contractants par la dexiosis, serrement de mains, serment sur le feu de l’autel. En parlant du Mithra védique il faut dire que dans le texte d’un traité conclu vers 1380 entre le roi hittite Subbiluliuma et le roi de Mitani Mativaza sont invoqués comme témoins et garants de l’engagement pris par le Mitanien les dieux Mithra et Varuna, puis Indra et les jumeaux Nasatya. Cette séquence, qui transcrit théologiquement les trois fonctions de la société indo-européenne, coïncide avec celle qu’on trouve dans la religion védique, et tout donne à penser que ces Aryas de Mitani représentent un rameau des futurs Indiens égarés en Occident.

Les Mithra et Varuna védiques apparaissent généralement sous la forme double Mithra-Varuna, montrant ainsi les deux dimensions antithétique et complémentaire du pouvoir. Mithra y montre la bienveillance et représente l’image juridico-sacerdotale, conciliante, lumineuse, un dieu proche de la terre et des hommes. Varuna par contre illustre le côté magique, violent, terrible, ténébreux, invisible et lointain. Dans les époques postérieures, les commentaires liturgiques et théologiques démontraient très clairement cette opposition à l’intérieur, étant de plus en plus décrite vaguement dans d’autres hymnes dont celui de Reg Veda. Mais cette différence dans la manière de présenter les nuances ne se justifie dans aucun contexte évolutif. En fait, Mithra et Varuna sont les garants de rta, c’est à dire de l’ordre cosmique, religieux et moral. Mithra, dieu de l’amitié et du contrat, règle les problèmes par le contact entre les groupes différents et par la bonne volonté réciproque. Un hymne de Reg Veda (3, 59) le décrit en lui attribuant l’adjectif "harmonisant" : "il fait s’entendre les gens". Mais Varuna est le gardien indiscutable du rta. Donc Mithra est la force délibérante tandis que Varuna est la force agissante. Quant à leur statut, Mithra représente le roi-prêtre, Brahman, et il se trouve en voisinage des Vasus qui sont une divinité liée à la troisième fonction alors que Varuna doué de ksatra (pouvoir de la force) est parfois égal à Indra, dieu guerrier.

Ces dieux védiques, possèdent également des pouvoirs spirituels et temporels. Dans cette optique, ils sont comparables aux dieux romains Romulus et Numa correspondant respectivement à Varuna et à Mithra. Pour célébrer la gloire de Mithra, on lui offre des victimes blanches mais curieusement, les sacrifices sanglants ne plaisent pas à ce dieu sacerdotal qui, dans le mithriacisme, est le symbole de la tauroctonie (immolation du taureau). Il n’accepte pas de se lier aux dieux qui ont envie d’assassiner Soma en disant : "Je suis l’ami de tous". Mais enfin ne pouvant refuser les sacrifices, il en accepte un : Soma. Celui-ci représente la pluie fécondante provenant de la Lune et vivifiant tous les êtres, comme le sang de taureau. A l’époque romaine, des gravures et des bas-reliefs montraient bien des rituels. Il faut noter que Soma fut une sorte de boisson fermentée, son équivalent fut haoma en iranien, et que le roi de Perse buvait une fois par an uniquement pour la fête de Mithra. Mais dans la mythologie indienne, Mithra n’est qu’un collaborateur de l’exécution de Soma et Soma n’est pas un taureau même s’il a quelques rapports avec la Lune, la victime du Mithra gréco-romain. Le Mithra védique est responsable du ciel et de la terre, des révolutions solaires et lunaires et de la création et des créateurs terrestres. Il ne le fait qu’en collaborant avec Varuna. Il aide le matin lumineux à se lever, défend la bonne foi et la vérité et garantit l’accord qui maintient l’ordre cosmique, rituel et social. Ce dieu qui "soutient le ciel et la terre" (Reg Veda, 3, 59) n’est pas étranger au futur Mithra, sauveur et kosmokrator (CUMONT, 1963, pp.6, 9).

Mithra et le taureau, fresque de la ville de Marino.

Après avoir décrit le Mithra védique, il serait à présent bon d’étudier le Mithra avestique : les pensées de Zoroastre sont toutes réunies dans les Gathas. Ceux-ci, du point de vue théologique, se différencient des autres parties de l’Avesta. Ce que l’on peut appeler la réforme zoroastrienne avait comme but le monothéisme, c’est-à-dire l’élimination des dieux au profit du seul Ahura Mazdah escorté de six entités les Amesha Spenta ou les immortels bienfaisants.

Mais on peut noter la transcription de la vieille dualité Mithra-Varuna dans les deux premiers, Vohuna Manah et Asha ("Bonne Pensée" et "Ordre"). Petit à petit, le polythéisme retrouve sa place dans l’Avesta récent avec l’arrivée des Yazata servant comme des "anges", les "archanges" c’est-à-dire les Amesha Spenta alors que l’Indra et les Nasatya en se situant au niveau des démons sont refusés. Mithra compte notamment parmi les Yazata. Dans le Xe Yasht (ou "hymne") consacré à Mithra et illustrant la situation géographico-politique contemporaine à Cyrus le Grand (vers 550-530 av. J.-C.), on peut remarquer l’expression figée "Mithra-Ahura" qui est parallèle à la syzygie védique (la locution Ahura-Mithra est une correction faite ultérieurement pour honorer la prééminence d’Ahura Mazdah). Il faut donc dire qu’au point de vue rituel, les Achéménides étaient fidèles à la plus ancienne théologie indo-européenne. Cependant, Ahura Mazda domine Mithra comme dieux suprême et Mithra prend une fonction guerrière. Mithra, maintenant Yazata de la victoire, essaie de prendre la place qu’occupait Indra dans le système védique.

Mais comme le dieu Vohu Manah, il est attiré par l’image du bœuf qui symbolise la fécondité. C’est ainsi que le Yasht de Mithra l’introduit comme dieu qui accroit, qui répand les eaux, qui fait pousser les plantes et qui donne la vie. Mithra, qui était auparavant le dieu du contrat et de l’accord, établit des liens entre les différentes couches sociales et leur garantit l’ordre comme le Mithra védique. Son Yasht le glorifie comme "aussi digne de culte et de prière qu’Ahura Mazdah", comme "le souverain... qui donne le bien-être de la Loi et la souveraineté" mais également comme le dieu "aux vastes pâturages" attentif au bétail et à la fécondité. Désormais, ce protecteur des éleveurs-agriculteurs surveille ceux qui défendent leur territoire mais aussi les chefs du pays en faisant la guerre contre les hordes meurtrières. Mithra "lève les armées...surveille les batailles...et brise les bataillons rangés". "Il fait voler la tête de ceux qui mentent". Il est "le plus victorieux des dieux qui marchent sur la terre", "le guerrier aux cheveux blancs", "le plus fort des plus forts". Il est celui à qui Ahura Mazdah "ordonna de garder tout le monde mobile et de veiller sur lui", il est "le dieu qui garde la création de Madah". On lui confia le domaine militaire ; c’est dans cette logique qu’il est le dieu garantissant l’ordre chez les hommes. Il est donc le dieu le plus proche de l’homme et son défenseur. Aussi Mithra est-il le dieu de l’aurore qui se lève sur le mont Hara. Le Yasht du Soleil (VI) se termine en louant Mithra comme le plus lumineux des Yazata. Il est omniscient et victorieux. Il est gardien des créatures. Il remplissait déjà la mission de dieu sauveur et solaire que deviendra le deus inuictus du mithraïsme gréco-romain (CUMONT, 1963, p.11).

1.2. Les berceaux du mithraïsme

Dans les époques lointaines, les ancêtres indo-persans, avant de se séparer, adoraient Mithra. Dans les chants de Veda et les chants d’adoration des dieux (comme les Yashts de l’Avesta), un long chant est consacré à ce dieu grandiose. Bien que les deux cultes indien et persan diffèrent profondément, ils ont également beaucoup de choses en commun. C’est pourquoi, Mithra incarne le même symbole dans ces deux cultes. Il s’y présente comme dieu de la lumière, et celui du ciel. Il est l’ennemi du mal et protège la vérité (CUMONT, 1963, p.23).

Cependant, il perdit progressivement sa place et son importance chez les indiens. Après la séparation des Indiens et des Perses, leurs dieux communs s’affaiblirent ou se transformèrent en dieux du mal. C’est ce qui arriva à Mithra chez les Indiens. Certains dieux perdirent également leur grandeur chez les Perses. En approfondissant les origines de Mithra dans l’Avesta ou même dans les sources plus anciennes, il semble que Mithra ne fut pas à l’origine un dieu indo-persan. Accompagnant Varena et cinq autres Aditas, il fut adoré par les Babéliens. Ces derniers basèrent leur idéologie religieuse sur l’adoration des cieux, des planètes et de l’astrologie. Bien sûr, cette hypothèse d’Oldenburg ne peut pas être totalement prouvée car pour étudier et analyser Mithra, il est nécessaire de remonter a des époques plus anciennes que le douzième siècle av. J.-C. (OLDENGURG, 1894, p.185).

Il est intéressant de voir comment le Mithra iranien fut adoré dans beaucoup de régions appartenant à la dynastie achéménide, et aussi de savoir comment il a pu atteindre l’Orient hellénistique, pour s’épanouir ensuite en Occident romain. Il est également nécessaire d’étudier la manière dont ce culte persan s’introduisit comme une religion mystérieuse comprenant une liturgie et théologie spécifique. S’opposant à F. Cumont selon lequel Mithra fut un dieu purement iranien, S. Wikander distingua deux Mithras, celui dont l’origine est Perse et l’autre occidentale. Par conséquent, de nouvelles enquêtes archéologiques, épigraphiques et littéraires furent organisées afin de revérifier la place de Mithra dans l’empire perse. A l’époque achéménide, le nom de Mithra est ignoré des Gâthâ, même s’il se dissimule fonctionnellement sous celui de Vahu Manah. Les épigraphes montrent qu’il fut aussi ignoré par les premiers rois achéménides qui devaient être souvent zoroastriens (CUMONT, 1963, p.12).

En revanche, il était le "Baga" c’est-à-dire le dieu par excellence. Quand Darius, dans sa proclamation de Behishtun, déclara : "Le grand Baga, c’est Ahura Mazdah", il faut se demander s’il ne fait pas profession de zoroastrisme, car ainsi, d’une certaine façon, il exclut Mithra. Cette proclamation démontre bien que les prédécesseurs de Darius glorifiaient d’autres bagas qu’Ahura Mazdah. Dans son interprétation, Duchesne-Guillemin a confirmé que la rosace sculptée au fronton de la tombe de Cyrus est un symbole de Mithra (Duchesne-Guillemin, 1974, p.17).

Plus tard, le nom du dieu se lira sous les formes Mi(ra et Mithra qui sont mèdes mais en vieux perse, c’est Missa qui devrait répondre au Mi)ra de l’Avesta. Donc, Cyrus adorait en fait un dieu mède, ce qui montre très bien que le culte de Mithra recèle un trait de la tradition nord-iranienne. Cela peut signifier que les Mages étaient d’origine mède ; cependant, d’après les propos de Xénophon, ils furent déportés en Perse par l’intermédiaire de Cyrus. De plus, la disparition officielle de Mithra a lieu au même moment où Darius décide d’adopter une position anti-mède et commence à persécuter certains Mages. Xerxès entretint également la même politique religieuse que son père, Darius. En Babylonie, après s’être opposé à des révoltes issues des religions locales, il détruisit le sanctuaire de Daiva ("démon") et le remplaça par un autel consacré à Ahura Mazdah.

Mithra disparait donc progressivement du culte royal au profit du grand dieu des zoroastriens. Néanmoins, il resta populaire chez ses adeptes sous le nom de Baga. De plus, les inscriptions sur les murs de Persépolis évoquent des prêtres et Mages adorant à la fois Ahura Mazdah et Mithra. Cependant, le nom du dieu Mithra ne réapparait dans l’épigraphie qu’à l’époque d’Artaxerxés. Pour honorer la grandeur des dieux Ahura Mazdah, Anahita et Mithra, il restaura le palais qui fut détruit sous le règne de son grand père Artaxerxés Ier. Ailleurs, dans une inscription d’Artaxerxés III, seuls Ahura Mazdah et Mithra sont ainsi sollicités : "Qu’ils me protègent, ainsi que mon pays et ce que j’ai bâti !". Ce duo Ahura Mazdah-Mithra correspond au Mesoromasdes desquels se réclamaient les rois de Perse, avec inversion de l’ordre des noms conformément au mazdéisme officiel. Aussi rencontre-t-on les noms Ahura-Mithra et Mithra-Ahura dans l’Avesta. Mithra resta donc un dieu proche du dieu suprême comme une divinité tutélaire, ce qui justifia officiellement sa relation avec la fonction royale. Par exemple, la fête de Mithrakana, changeant plus tard de nom en Mihragan, fut le seul jour où le roi offrait uniquement des sacrifices à Mithra et se donnait le droit de s’enivrer. C’était le même jour que les satrapes d’Arménie lui offraient dix mille chevaux. Dans les inscriptions trilingues de la ville Xanthos, capitale de Lycie, dans la version araméenne, le nom du dieu grec Apollon est accompagné du nom de Hshatrapati, "seigneur du pouvoir" ; or ce nom avait été attribué au Mithra avestique comme au Mithra védique. Aussi, c’est le même dieu Shadrapha (Apollon-Mithra) dont le nom allait se répandre dans le monde punique (Dupont-Sommer, 1976, p.648). Le duo Mithra et Anahita rappelle également celui du soleil et de la lune. C’est la raison pour laquelle Hérodote nomme la déesse Aphrodique persique, Mithra. Elle s’identifie encore à la déesse guerrière dans l’un des temples de Pasargades fait par Artaxerxés (Plutarque, Artaxe., 3, 1). Plus tard, sous les Arsacides et les Sassanides, on se rendit compte que les Achéménides l’avaient associée au dieu du pouvoir.

Quant au rôle officiel de ce dieu persan, il était présenté aussi comme le dieu du serment. Les rois perses juraient par Mithra et lui demandaient d’éclairer la vérité par sa lumière (Plutarque, Alex., 30), c’est pourquoi, on le considérait comme l’astre du jour, le témoin et le gardien de la vérité. Selon Strabon (XV, 3, 13) les Perses appelaient le soleil Mithra. Enfin Quinte-Curce écrit que Darius III Codoman priait le Soleil, Mithra et le feu éternel, afin de donner du courage à ses soldats. C’est pourquoi on considère que Mithra, dieu des armées, est comparable au Mithra du Yasht X. Une fois Mithra arrivé au premier plan de la théologie officielle, un complot fut fomenté contre lui au profit d’Ahura Mazdah par l’intermédiaire de ses fidèles, grâce à l’influence des Mages (notamment ceux de Persépolis) et des proches du roi (TURCAN, 1981, p.15).

À suivre…

Notes

[1Nom de l’un des chapitres de l’Avesta.


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11 Messages

  • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 29 novembre 2009 23:32, par Devanne

    Bonjour,

    Vous citez dans votre article REY, 2003, p.1398.

    De quel ouvrage s’agit-il ?

    Cordialement
    Fabrice Devanne

    repondre message

  • Cher Fabrice,
    J’ai utilisé à plusieurs reprises les ouvrages concernant la ville de Rey dans differents articles. Pourriez-vous me dire exactement dans quel article vous avez vu cette référence ?
    Merci
    Afsaneh

    repondre message

    • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 3 novembre 2010 12:24, par DEVANNE Fabrice

      Bonjour,

      Désolé mais je vous avais posé une question et je ne suis plus revenu sur le forum.

      C’est dans votre article "Le culte de Mithra à Rome (I)" que vous citez REY : "Le Mithra védique est une divinité mineure de l’Inde védique, dont le nom signifiait "contrat" à l’origine puis "ami" en sanskrit postvédique. Elle symbolisait la perfection, l’harmonie, la lumière solaire et était généralement opposée à Varuna. Elle semble avoir été une des principales divinités des peuples indo-européens (REY, 2003, p.1398)."

      De quel ouvrage s’agit-il ?

      Cordialement
      Fabrice DEVANNE

      repondre message

  • Le culte de Mithra en Iran et àRome (I) 26 avril 2010 17:09, par De Braekeleer Richard

    Bonjour, dans le cadre de la préparation d’une conférence sur les sept grades initiatiques du culte de Mithra, comment pourrais-je me procurer vos trois articles sur " le culte de Mithra en Iran et à Rome " n°35-36-et 37 2008.
    Merci

    repondre message

  • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 22 mars 2011 16:54, par patrick.petitdidier

    C’est avec le plus grand intéret que j’ai parcouru votre site.
    J’ai rédigé un ouvrage qui s’intitule :
    Mithra le Soleil Invaincu et ses analogies avec la Franc Maconnerie. "editions maconniques"

    comme lien vous le trouverez sur le site Maconnique : "l’edifice .net" ,en fichier PDF.
    Si vous pouvier me donner un avis impartial sur mon ouvrage ; qui cherche à faire connaitre cette religion qui influenca le christianisme ainsi que des fraternités Occidentales telles que la FM.

    Mais je parle comme une vielle pie ! je vous laisse la parole !

    En toute fraternité.

    P.P.

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  • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 31 mars 2012 18:14, par ami

    J’ai reconnu du Robert TURCAN -Mithra et le Mitriacisme, 1993- à plusieurs reprises.

    repondre message

  • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 3 mars 2013 20:38, par Monique Piguet

    comment puis je joindre M. P. Petitdidier ? concerne son livre sur Mithra)Sol invictus, relation avec la Franc-Maçonnerie

    merci pour votre réponse

    sincères salutations

    m. piguet

    repondre message

    • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 20 novembre 2013 13:39, par patrick.petitdidier

      Madame,

      Par le plus grand des hasards, en consultant un site je constate que vous aimeriez me joindre au sujet de l’ouvrage
      Mithra, Sol Invictus .

      Voici mon adresse mail :patrick.petitdidier@laposte.net

      Recevez, Madame mes hommages les plus sincères.

      PETITDIDIER.P

      repondre message

    • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 2 mars 2015 12:31, par Patrick.Petitdidier

      Bonjour Madame,
      je prend connaissance de votre intéret pour l’ouvrage sur Mithra . Avec du retard ! je l’affirme. Mais je suis en mesur de vous répondre sur ce sujet.
      Recvez,Madame,mes hommages les plus sincères et les plus fraternels.

      PETITDIDIER¨P

      repondre message

  • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 9 septembre 2015 16:24, par zonk

    Merci pour ce... partage.

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  • Le culte de Mithra en Iran et à Rome (I) 24 avril 2017 17:02, par savas.sengul@yahoo.fr

    Bonjour, pensez-vous que Mithra est toujours adoré ? Car au Dersim, région nommé Tunceli par l’état turc, on prie et invoque Hizir et quand je lis ce que vous écrivez, je me dit que Hizir à l’air d’avoir la même force et composante. Quand pensez-vous ?
    Merci
    Savas

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