N° 35, octobre 2008

The Path to Heaven (I)


Basé sur une nouvelle écrite en anglais sous le titre de "The Road to Heaven" en 1998.

Shekufeh Owlia

Voir en ligne : Deuxième partie


La maison de ma mère n’est qu’une prison qui se resserre sur moi davantage chaque jour ; je n’y ai aucune liberté. Telle une alouette prise au piège, je passe mes journées, enfermée entre ces quatre murs glacials, privée d’amour. Je rêve d’ouvrir mes ailes pour m’envoler… vers la voûte des cieux…vers les contrées ensoleillées des amoureux. Liberté ? Ce mot utopique dont je n’ai jamais saisi le sens profond et qui, pour moi, n’a sa place que dans les contes. Et si je restais ici à tout jamais, jamais je n’en comprendrais le sens… à moins de… Je dois m’enfuir, m’évader… Une voix intérieure me pousse à me sauver et rejoindre l’homme de mes rêves avant d’être changée en statue de pierre : immobile et sans cœur.

Au comble du désespoir, elle avait tâtonné de longues journées dans les ténèbres de l’incertitude après avoir lu la dernière lettre de son prince charmant et avait fini par prendre son courage à deux mains pour s’enfuir, rompant avec toutes les conventions en vogue.

Sa décision était fermement prise : ils se marieraient en secret. Mais se marier en cachette ?! Elle aimait William de tout son cœur et était prête à sacrifier sa vie pour le rejoindre. Dix longues années d’attente… et voilà que l’occasion se présentait enfin de fuir vers un pays meilleur… un pays où il était encore possible de caresser des rêves exotiques : le Nouveau Monde…

Tendue et nerveuse, elle se promenait de long en large. Et si jamais sa mère s’était rendue compte dernièrement qu’elle n’était plus la même Cordelia d’autrefois… si elle avait soupçonné ses intentions ? Et si jamais elle se décidait à les poursuivre ? Des illusions… que des illusions.

Elle porta sa main gracieuse à son cou, là où le pendentif d’or, qui lui venait de sa grand-mère, avait reposé jadis, et fondit en larmes à la pensée d’avoir dû le vendre afin de se procurer un billet première classe à bord du paquebot "The Maid of the Mist". Elle enfouit les quelques livres sterling obtenues dans la poche intérieure de son sac de voyage. Elle en avait assez de se recroqueviller sur elle-même, repliée dans son cocon, et comptait rompre avec sa vie passée afin de se métamorphoser en papillon.

Elle avança machinalement vers la garde-robe, toucha distraitement les robes qui s’y trouvaient, s’attardant sur une robe à tournure, aussi bleue qu’un ciel sans nuages qui, songea-t-elle, ferait parfaitement bien l’affaire en ce début de voyage. Elle l’enfila, se regarda dans la glace et se mit à trembler en se rappelant qu’elle l’avait portée lors de leur premier rendez-vous. Un flot de souvenirs délicieux lui revinrent en mémoire : les premiers regards qu’ils échangèrent, les tendres mots qu’il lui avait chuchotés dans le creux de l’oreille, leur promenade bras dessus, bras dessous à travers le jardin… Ne lui avait-il pas dit qu’il pourrait noyer ses soucis, ses angoisses dans la nuit ensorcelante de ses yeux ? Comme elle rêvait de ses bras…

Elle aurait tort de partir ainsi, sans laisser un petit mot d’adieu. Bien que l’inspiration lui manquait, il lui fallait tout de même écrire quelques phrases pour annoncer ce départ sans préavis, sans quoi sa mère risquerait de plonger dans l’affolement. Un sourire gai passa sur ses lèvres en songeant que d’ici peu, elle porterait une alliance au doigt. Elle savait fort bien que les choses n’auraient pas dû se terminer comme ça entre elles. Le jour du mariage n’est-il pas censé être le plus beau jour de la vie de toute femme ? Comme elle aurait aimé que sa mère y soit présente !

Elle déposa la lettre discrètement sur la petite table basse où apparaissait la trace de taches de café. Dans sa solitude, elle se sentait de temps à autre prise au piège par ces mouchetures en forme de cercle qui s’entrelaçaient, se resserrant sur elle au point de l’étouffer. Elle voulait s’échapper… ouvrir ses ailes et s’envoler dans un ciel d’amour vers un pays que ne connaîtrait aucune frontière.

Ne lui avait-il pas promis que lorsqu’il l’aurait libérée de l’emprise de sa mère et délivrée de cette prison, elle serait enfin capable de rire autant que le cœur lui en dira ? Rire, ce précieux trésor que Dieu a déposé en chacun de nous et que nous perdons trop souvent en vieillissant, passant le restant de nos jours à le rechercher dans les contrées lointaines alors qu’il réside en chacun de nous.

Elle caressa des yeux les milliers d’objets familiers qui l’entouraient dont plusieurs étaient chargés de souvenirs qui lui étaient très chers : les portraits de famille accrochés aux murs, sa boîte à musique et le piano à queue : son compagnon de solitude.

Ses lèvres se courbèrent en un sourire réticent et quelque peu rouillé lorsqu’elle songea que d’ici peu elle serait enfin libérée. Sourire ?! Quand était la dernière fois qu’une ombre de sourire avait coloré ses lèvres ? se demanda-t-elle perplexe. Un regard rapide dans la glace et elle quitterait les lieux. Ne lui avait-il pas dit qu’elle était "belle à mourir avec ses grands yeux aussi noirs qu’une nuit sans étoiles" ? Son visage était d’une rare beauté ; vrai, d’où jaillissait une flamme de vie flamboyante puisant dans son âme indomptable. Elle releva ses cheveux veloutés en chignon ; enfila une cape semée d’étoiles dorées pour rester discrète et se protéger de la fraîcheur de cette fin de nuit.

Comme une voleuse, elle avança à pas feutrés vers la porte d’entrée de peur qu’elle ne réveille sa mère et les domestiques. La porte d’entrée claqua derrière elle, l’interrompant dans ses pensées. Et si jamais sa mère, Mrs. Shirley, s’était réveillée ? Si s’était le cas, ses rêves d’évasion n’aboutiraient à rien. Elle effleura du regard la maison morose qui l’avait vue grandir, dans ce quartier engourdi aux rues désertées où toutes les maisons lugubres se ressemblaient. Elle fit un effort héroïque pour refouler les larmes qui lui montaient aux yeux, mais c’était peine perdue.

Le moment douloureux de dire un éternel adieu à sa patrie était enfin arrivé ; pays dont le nom serait associé à tout jamais au brouillard et à un ciel couvert de nuages qui tantôt se chassent, tantôt jouent à cache-cache dans le bleu azur. Peut-être était-ce cette bruine qui rendait ses idées aussi vagues et farfelues. Lorsque le jour pointera à l’horizon, elle pourrait sans doute y voir plus clair, se dit-elle en guise de consolation. A cette pensée, un sourire fugace passa sur ses lèvres, sans pourtant s’y figer.

Elle arpenta un sentier tapissé de feuilles mortes aux couleurs de l’arc-en-ciel : dorées, orange vif et rouge flamboyant. C’est comme si elle avait été engloutie dans une de ces aquarelles pittoresques de William Turner dépeignant un automne multicolore. "Si je ne rejoins pas l’homme de mes rêves, je finirais pas tomber à terre comme ces milliers de feuilles qui se détachent de l’arbre de l’existence en cette fin d’automne", pensa-t-elle. Dieu seul sait quel destin fatal m’attendrait… Prendre le large… avant d’être transformée en pierre, murmurait la brise en provenance de la mer. Elle fut parcourue d’un frisson d’effroi…

Elle descendit la rue Riverdall en toute hâte, cherchant un carrosse qui la conduirait au port de Southampton. Une fois montée en diligence, elle ne pensait plus qu’aux Etats-Unis, terre d’exil et d’amours naissantes où elle serait désormais unie avec son prince charmant, William. Une fois qu’ils se seraient mariés, sa mère ne pourrait plus y faire aucune objection, mais elle doutait qu’elle apprendrait un jour à l’aimer en dépit du fait qu’il était jardinier.

Comme elle avait aimé le voir s’affairer dans leur verger, à arracher les mauvaises herbes, tailler les arbustes et arroser les fleurs avec tout l’amour du monde. Comme sa vilaine mère s’était moquée de lui lorsqu’elle apprit qu’il s’était pris d’amour pour elle ! Ne lui avait-elle pas fait remarquer que sa fille était digne d’un roi ? Que William, le jardinier, devienne l’époux de Cordelia DeVera… une noble de bonne famille ; quel scandale ! Elle avait donc jugé sage de le renvoyer pour qu’il ne pose plus jamais les yeux sur elle, songeant que le feu de leur amour finirait par s’éteindre. Mais quant à la jeune amoureuse, elle le glorifiait. Juliette n’avait-elle pas dit à Roméo : "Romeo, why art thou Romeo ? (...) "What’s in a name ? That which we call a rose/ By any other name would smell as sweet. [1]" Et comme c’était vrai, pensa-t-elle, en lâchant un soupir. Qu’importe s’il était pauvre ? L’essentiel est qu’il la vénérait telle une déesse à laquelle on rendrait un culte. Et les petits cadeaux qu’il lui faisait lui étaient plus chers que des rivières de diamants et des mines d’or car ils venaient du cœur. Ne lui avait-il pas murmuré qu’elle était la plus belle fleur de tous les jardins du monde ?

William était resté logé dans sa mémoire, comme un lointain souvenir que l’on chérit au plus profond de son cœur. Jamais durant ces longues années de rupture n’avait-elle cessé de penser à lui. Comme il lui manquait ! Depuis près de trois ans, ses yeux n’avait plus croisé les siens. Elle avait tâché, en vain, de combler le vide qui s’était logé dans son cœur avec son départ, mais il hantait tous ses rêves… Elle savait maintenant que sans lui, elle errerait désormais telle une âme en peine, sans jamais pourtant retrouver une paix intérieure. Elle le rejoindrait donc à New York fuyant ainsi les reproches injustifiés de sa mère. Sa mère avait contrôlé toutes les lettres qu’elle recevait, brûlant celles que son cher William lui adressait. Si seulement son père était encore en vie ! Mais hélas…

La dernière lettre qu’il lui avait envoyée remontait à plus de deux semaines. Un certain Mr. Brown la lui avait remise en cachette après la messe. Dans cette missive audacieuse, il lui avait confié qu’il ne pourrait pas vivre sans elle et la suppliait de le rejoindre. Il l’implorait d’envoyer quelqu’un couvrir les voiles du port de New York avec des taches de sang si jamais elle se décidait de ne pas venir au rendez-vous qu’il fixait. Il saurait que c’est le commencement de la fin et se pendrait ! Mieux valait mourir que de vivre une vie qu’il ne partagerait pas avec elle. Le souvenir de Cordelia était telle une rose qu’il avait arrosée de ses larmes, mais que faire maintenant qu’il ne lui restait plus aucune larme à verser ?

Perdue dans ses angoisses et incertitudes, elle atteignit sa destination après ce qui lui semblait avoir duré une éternité. Ces instants mémorables qu’ils avaient passés ensemble… un rêve inachevé qu’ils réaliseraient lorsqu’ils seraient enfin réunis… il leur restait à coudre ces souvenirs intimes du passé en un patchwork. Trois longues années s’étaient écoulées depuis leur dernière rencontre ; ses traits restaient néanmoins peints en sa mémoire comme si elle ne l’avait vu que quelques jours plus tôt. Elle voyait au loin "The Maid of the Mist" avec ses milliers de passagers qui s’apprêtaient à monter à bord afin de tenter leur chance dans le Nouveau Monde.

À suivre…

Notes

[1"Oh Roméo, pourquoi donc es-tu Roméo ? (…) Qu’est ce qu’un nom d’abord ? Car même si la rose portait un autre nom, elle sentirait aussi bon."


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