N° 37, décembre 2008

"Œuvre : fragment", Pierre Boulez à l’honneur au musée du Louvre


Elodie Bernard


Le musée du Louvre a reçu le compositeur et chef d’orchestre français Pierre Boulez en l’honorant du rôle de commissaire d’exposition et conférencier. Succédant au français Robert Badinter, au Prix Nobel de littérature Toni Morrison et à l’artiste allemand Anselm Kiefer, le compositeur français a imaginé une programmation autour de la question de l’inachevé et du fini, de l’interrogation même du processus de création artistique et du rapport entre création musicale et création plastique.

C’est à partir de cette problématique que ce cycle sous la direction de celui qui est considéré comme l’un des compositeurs les plus influents de la seconde moitié du XXème siècle invite à aborder sa musique.

"Un livre ne commence ni ne finit ; tout au plus fait-il semblant" (Livre, Mallarmé)

Pour celui qui dit de l’œuvre que c’est "un fragment de l’espace ou du temps", que "ce ne peut être, d’une certaine façon, que fragment d’une grande œuvre imaginaire", cet aphorisme de Mallarmé s’apparente à une adaptation littéraire de l’univers créé par Pierre Boulez. Constituée d’une multitude de fragments, la musique de Boulez est "ouverte" ; c’est en effet un espace à la fois ouvert, mobile dans lequel on pénétrerait à partir de n’importe lequel de ses fragments. Le fragment, l’inachevé. La musique est par essence en work in progress, c’est-à-dire en perpétuel remaniement. Le compositeur préfère d’ailleurs qualifier ses partitions d’"œuvres à parcours mobile" pour noter les multiples révisions qu’il y fait.

Entre esquisse et réalisation, l’opposition a toujours existé. Dans le préambule de l’exposition, Pierre Boulez note que "ces esquisses flottent avant d’être utilisées, et elles flottent encore après qu’on les a utilisées : elles acquièrent une sorte d’autonomie, d’existence propre entre l’inachevé et le fini. Même si l’on est conscient de leur emploi définitif, elles résistent à la dissolution et peuvent même nous intéresser - au moins temporairement - plus que le produit achevé." [1] Ainsi en connaissant l’accomplissement de l’œuvre, le visiteur du musée du Louvre se rend complice à cette occasion de la trajectoire de l’artiste : la poursuite d’un même objet, l’obsession d’un motif qui parfois échappe aux mains de l’artiste mais qui au final se retranscrit dans l’œuvre sous une forme inattendue. Le visiteur suit "le parcours mobile" d’une œuvre.

L’exposition ne se limite donc pas à la musique et brasse tous les genres artistiques. Elle les renvoie les uns aux autres et peut ainsi mettre en rapport création musicale et création plastique. Selon des décisions mûrement réfléchies ou par préférences, des dessins et des aquarelles d’Ingres, Delacroix, Giacometti sont alors confrontés à des partitions de Wagner ou de Boulez. Si Pierre Boulez reconnaît qu’il est plus facile de suivre de telles intentions dans les arts plastiques que dans la musique, il souligne "qu’une telle transposition est non seulement possible mais valable, et qu’elle a tendance, de plus en plus, à effacer la frontière entre fragment et tout, entre aboutissement et inachèvement, entre forme close et forme ouverte. L’œuvre prend alors toute la valeur pour ce qu’elle est réellement : un fragment de l’espace ou du temps."

Pierre Boulez, compositeur et chef d’orchestre - il dirigea entre autres l’Orchestre de la Südwestfunk de Baden-Baden, l’Orchestre philharmonique de New York et l’Ensemble intercontemporain, participe activement à la rénovation des institutions musicales de France. En 1969, il fonde l’IRCAM [2], une institution spécialisée dans la recherche et l’application des technologies numériques à la musique et à l’acoustique qu’il dirige jusqu’en 1991 et prend en charge en 1976 l’Ensemble intercontemporain. Il a également été influent pour la réalisation de la Cité de la musique à Paris.

La programmation thématique

Du jeudi 6 novembre au mardi 2 décembre 2008, le programme de l’invitation faite à Boulez se décline en débats, en concerts qu’ils soient dirigés par Pierre Boulez lui-même ou par ses invités, en exposition et en un cycle de films.

Débats : A l’auditorium du Louvre. Jeudi 8 novembre, conférence inaugurale par Pierre Boulez. Vendredi 7 novembre, table ronde sur le thème "La Philharmonie de Paris : un projet artistique et architectural" avec Pierre Boulez, l’architecte Jean Nouvel, le directeur de la Cité de la musique et de la Salle Pleyel Laurent Bayle et le journaliste Arnaud Laporte.

Samedi 8 novembre : colloque sur le thème "Modernité et inachèvement : l’œuvre en fragments".

Concerts : du 11 novembre au 2 décembre 2008, dix concerts dans les salles du musée, à l’auditorium et sous la pyramide du Louvre et un concert à la salle Pleyel le 1er décembre 2008. La soprano Christine Schäfer, le pianiste Pierre-Laurent Aimard, le pianiste Maurizio Pollini, le violoniste Christian Tetzlaff, le clarinettiste Martin Frِst, l’Ensemble intercontemporain, l’ensemble les Cris de Paris dirigé par Geoffroy Jourdain, l’Orchestre de Paris et d’autres jeunes artistes participeront à ces programmations.

L’exposition "Pierre Boulez. Œuvre : Fragment" Musée du Louvre, du mercredi au lundi de 9 heures à 18 heures, mercredi et vendredi jusqu’à 22 heures. Jusqu’au 9 février 2009. Cette exposition offre des lectures croisées entre des œuvres graphiques, littéraires et musicales des XIXe et XXe siècles de Delacroix, Degas, Cézanne, Kandinsky, Picasso, Brancusi, Giacometti, de Mallarmé et de Webern, Bartok, Varèse, Berio et Boulez.

Notes

[1Pierre Boulez. Paris, octobre 2007 © auditorium du Louvre 2008.

[2Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique, associé au Centre culturel Pompidou et placé sous la tutelle du ministère de la Culture et de la Communication.


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