N° 47, octobre 2009

Târikh-e Sistân (L’histoire du Sistân)


Mahnâz Rezaï


Târikh-e Sistân ou Sistân Nâmeh est l’un des plus anciens ouvrages sur l’histoire du Sistân rédigé en persan par deux ou plusieurs auteurs. Outre sa valeur historique, c’est son écriture unique qui donne également une grande importance à cet ouvrage. Il fut publié pour la première fois sous le nom de Târikh-e Sistân dans le journal Irân (du numéro 474 au numéro 564, de 1881 à 1884). L’unique but de cette publication était alors de préserver cet ouvrage sur le point de disparaître. Cette version fut quelques décennies plus tard corrigée, annotée et publiée en 1935 par Mohammad Taghi Bahâr, écrivain et poète iranien (1886-1951). Il y a ajouté une introduction où il analyse les caractéristiques de la prose, tout en étudiant de près les vieux mots perses que l’on y trouve. C’est également lui qui a nommé chaque partie du livre, de même que l’ouvrage entier, puisque nous ignorons le vrai nom de cet ouvrage et que Târikh-e Sistân est l’intitulé que le journal lui avait donné vers la fin de l’époque qâdjâre.

Târikh-e Sistân comprend deux parties aux styles différents et sur la base de sa connaissance des styles d’auteur et certaines citations du livre, Bahâr attribue la première partie du livre à l’écrivain originaire du Sistân, Mowlânâ Shamseddin Mohammad Mavâli et la seconde partie à un autre écrivain de la région, Mahmoud Ibn Yousef Esfahâni. La première partie, qui comprend l’essentiel du livre, est probablement très ancienne. Composée dans un style quasi archaïque, elle retrace l’histoire du Sistân depuis sa fondation jusqu’aux années 1052-1053, c’est-à-dire les débuts du règne seldjoukide. La seconde partie, écrite au XIIIe siècle, comprend la suite de l’histoire du Sistân jusqu’en l’an 1325. L’auteur anonyme y explique brièvement chaque évènement.

En raison de ses spécificités historiques et littéraires, la première partie du Târikh-e Sistân est sans doute la plus importante partie de cet ouvrage. L’auteur fait tout d’abord allusion aux deux ouvrages qui lui ont servi de sources principales : le Garshâsb Nâmeh d’Abou Mo’ayyed Balkhi et le Fazâyel-e Sadjestân de Helâl Yousef Avaghi. Ces deux livres n’existent plus aujourd’hui. Il cite également d’autres livres où il a puisé, parmi lesquels on peut citer Les merveilles des pays et des mers de Meghsam, le Shâhnâmeh de Ferdowsi, Seyar-ol-Molouk d’Abdollah Ibn Moghaffa’, Al-Ikhrâdj de Ghodâmat Ibn Dja’far, Anbiâ’ d’Ali Ibn Mohammad Tabari et l’Al-Târikh de Mohammad Ibn Moussâ Khârazmi.

Certains chercheurs estimaient au XIXe siècle que le Târikh-e Sistân avait d’abord été rédigé en arabe puis traduit en persan. Mais Bahâr mit fin à cette supposition en affirmant sur la base de nombreux exemples que les auteurs ont uniquement ajouté des citations arabes au corps du texte. Pour lui, les trois Târikh (histoire), c’est-à-dire Târikh-e Bal’ami, Târikh-e Tabari et Târikh-e Sistân constituent les plus anciens ouvrages rédigés en prose persane. Ce dernier est plus ancien et donc plus important que les deux autres. Dans ce livre, l’auteur cite notamment l’histoire des villes disparues suite aux attaques mongoles et seldjoukides, des villes qui ne sont pas citées dans d’autres ouvrages d’histoire ou de géographie tels que le Mo’djam-ol-Boldân de Yâghout Homavi, ou Nozhat-ol-Gholoub de Hamdollâh Mostowfi.

D’autre part, cet ouvrage contient d’importantes données littéraires et linguistiques, que l’on ne trouve pas dans les autres ouvrages de l’époque. A titre d’exemple :

- L’histoire des débuts de la poésie persane et la biographie du premier poète persanophone de la cour de Ya’qoub, fils de Laïth Saffâr. L’auteur du Târikh-e Sistân cite à ce propos un poème de cinq distiques (10 vers) très archaïque, détaché d’un tarkib band disparu, qui est aujourd’hui le plus ancien poème en persan dari.

- Deux allusions au Bondaheshn, un important ouvrage zoroastrien rédigé en pahlavi lors des premiers siècles de l’islam et qui comprend la genèse du monde selon la perspective zoroastrienne.

- Référence également au Grand Shâhnâmeh d’Abou Mo’ayyed Balkhi qui a malheureusement disparu.

- Citation d’un ghassideh élégiaque de 94 distiques (188 vers) de Roudaki, composé en l’honneur d’Abou Djafar, roi saffâride. La plus grande part de l’œuvre de Roudaki, pionnier de la poésie persane et important poète du Xe siècle, a été détruite au fil du temps.

Quant à la genèse de Târikh-e Sistân, diverses suppositions ont été avancées, mais il est probable que la première partie ait été rédigée sous le règne d’Abolfazl Nasr Ibn Ahmad (mort en 1073), suzerain du Sistân. Cette partie commence avec la relation de la fondation du pays de Sistân (l’ancien Zarang) avant l’arrivée des Arabes en Iran, puis décrit la situation de la région sous le règne sassanide. S’ensuit la conquête arabe, les Omeyyades, puis les Abbassides. Les sources utilisées pour ces dernières parties sont sans aucun doute des sources en langue arabe, qu’elles aient été rédigées en arabe ou traduites. Autre détail intéressant, l’auteur décrit la situation des minorités religieuses sous le califat omeyyade. Il continue ensuite à narrer l’histoire du Sistân jusqu’au règne du roi seldjoukide Toghrol, couronné dans le Sistân le 30 avril 1053. Après une pause est narré un évènement survenu en 1071. Ce saut de dix-huit ans est également marqué par un changement de ton et de style dont on a déduit que non seulement l’auteur change, mais aussi l’époque puisqu’après cela, le récit se poursuit avec ce même second style où l’auteur se contente de présenter un résumé des faits, de manière à en couvrir le plus grand nombre possible. Cette seconde partie continue de raconter l’histoire jusqu’en l’an 1296, où l’auteur décrit en détail les conflits qui opposent Rokneddin Mahmoud à son père Nassireddin et son frère Nossrateddin, suzerains du Sistân. Mais les dates ne sont pas précises. Cependant, d’importants renseignements sont donnés dans cette seconde partie sur des détails historiques, tels que des informations sur les révolutionnaires du Sistân et leurs mouvements de résistance ou le rapport de la lettre du calife Haroun al-Rashid à Hamzeh Ibn Abdollah (mort en 828), l’un des chefs de file de la résistance aux Arabes du Sistân, et la réponse de ce dernier, ou des informations intéressantes concernant le règne des Turcs dans le Sistân, en plus de renseignements très détaillés et précis sur le règne des Saffârides dans le Sistân.

Cette seconde partie du livre met en particulier l’accent sur les évènements qui se sont produits après la mort du suzerain sistâni Abolfazl Nasr Ibn Ahmad et narre donc la situation du Sistân sous le règne du suzerain Rokneddin Mahmoud, gouverneur du Sistân, et ses conflits avec les rois mongols.

L’attaque des Carmates du Sistân par les forces du califat est également l’un des points importants du livre, car le sujet n’est guère vu sous cet angle dans les autres livres de l’époque. Ce livre aborde notamment les divers mouvements de résistance du Sistân face au califat et analyse la manière dont ces mouvements conduisent à la création d’un gouvernement indépendant, celui des Saffârides. L’importante lettre de Haroun al-Rashid, calife abbasside et les efforts indépendantistes de Ya’goub Laïth s’insèrent dans cette partie.

L’auteur de la première partie du Târikh-e Sistân s’est inspiré de la prose d’Abol-Moayyed Balkhi et de Meghsam, ceci alors que le style de la seconde partie est proche de la prose des XIe et XIIIe siècles. De manière générale, le style de Târikh-e Sistân est simple et comprend peu de mots arabes ou anciens perses.

Ce livre est important d’un point de vue littéraire dans la mesure où il cite de nombreux ouvrages littéraires persans ou arabes ayant disparu et qui lui ont servi de sources.

Târikh-e Sistân a également contribué, en tant que l’un des plus anciens livres en persan moderne, au développement du persan dari. Outre sa richesse historique, c’est le style du livre, simple, riche, éloquent et beau qui en fait un ouvrage incontournable dans l’histoire de la littérature persane.

Sources :
- L’histoire du Sistân, introduction de Mohammad Taghi Bahâr, éd. Adineh, 2003
- Safâ, Zabihollah, L’histoire de la littérature persane, éd. Shemshâd, 1989

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