N° 47, octobre 2009

Le Sistân ne salue pas Tamerlan


Esfandiar Esfandi


« Le déficit hydrique me donne soif ! »
Propos d’un anonyme
Festival International de Géographie
Saint-Dié des Vosges
2/5/2003

Le 18 août 2009, sur la sixième chaîne iranienne, l’information le cède, le temps d’une pause touristique également informative, à l’apologie d’une région ensablée et buissonneuse. Le journaliste est au premier plan, armé d’un microphone, d’un gilet à poches et d’une chemise saharienne assortie. En bras de chemise, il serre son microphone contre ses lèvres. Faussement convaincu, il est peu convainquant. Ses yeux mi-clos trahissent l’artifice de son sourire fraichement rasé. Il décrit d’un ton convenu les second et arrière plans du cadre dans lequel il se tient, la gorge visiblement déjà sèche, malgré la proximité, hors champ, du salutaire jerrican d’eau tiède. Au second plan « la caravane passe », avec ses trois chameaux (dromadaires ?) aux poils ras, nonchalants, purs fonctionnaires « chaméliques » du désert, surmontés, le premier d’un las chamelier, les autres, de quelques touristes bringuebalants. Ils sont nés dans le Sistân, les chameaux, sans jamais quitter leurs dunes natales. Chaque jour que Dieu fait, leur métier de « monture à touriste » les conduit en ces lieux de gros sable, de fourrés et d’orties pour partager le bonheur mitigé de quelques citadins en mal d’aventure. Le journaliste consciencieux montre ensuite du doigt l’arrière plan aride, « admirablement » sec, en réduisant involontairement le Sistân à une vaste plaine enserrée à l’intérieur du rectangle télévisé, victime perpétuelle (on le devine) d’une insolation annuelle de quelques milliers d’heures, avec une espérance humaine de survie proche de zéro, sauf pour… le touriste. Le journaliste consciencieux insiste alors quelques bonnes minutes pour nous persuader d’accomplir à notre tour, un pèlerinage touristique à travers les gravillons et les calcules de la région, avec la certitude de ne rien voir en dehors de la nuque et du long coup des descendants des méharis bossus du Sistân…

Actuel nom de l’antique Drangiane et du Sagestân d’antan, le Sistân généreusement décrit par notre confrère, est une région semi-désertique (« semi » est un euphémisme), une zone de steppes et de lacs de sel, mais aussi, un territoire alluvial où il subsiste encore aujourd’hui quelques marais dignes de ce nom. Associé au Baloutchistân avec lequel il constitue un seul et unique domaine administratif, le Sistân continue néanmoins de préserver sa spécificité géographique. C’est du moins ce qu’en diront bientôt les livres d’histoire consacrés au sud-est iranien et au delta de la rivière Hirmand, autour de la ville de Zâbol. Rien d’étonnant si l’on s’en tient au miracle de Mère Nature : des rivières tout au plus, qui continuent pour certaines, à chichement se déverser dans un plateau riche en bassins presque morts (!), les hâmouns, et qui furent encore, à la fin des années 90, des déversoirs naturels où l’eau coulait à flot depuis la frontière afghane. Des images expédiées en 1976 par le satellite Landsat offrent en effet une imprenable vue du bassin et de ses lagons aux contours librement dessinés par les variations fantasques de précipitations et la résistance variable des sols face à l’érosion et aux glissements de terrains. L’eau venant de l’est et du sud-est continue, depuis les années 1960, à être stoppée par les barrages et autres retenues d’eau de l’Afghanistan. Ainsi, les hâmouns ne comptent plus sur la rivière Hirmand et le Kash Roud pour assurer leur misérable survie. On continue de cultiver des melons, des vignes et des céréales dans le delta de Zâbol, mais plus question aujourd’hui de se pavaner devant le spectacle « spécifique » d’une immense zone humide qui occupait naguère, dans ses beaux jours du moins, une surface allant jusqu’à 4000 kilomètres carrés. La sécheresse de 2001 en Iran et en Afghanistan a définitivement noyé sous les sables et la poussière l’essentiel de la superficie cristalline des lagons du Sistân. La mouette rieuse qui aimait tant se poser sur les bords giboyeux et nourrissants des réservoirs naturels d’eau qui jadis encerclaient paternellement la province de Zâbol, la mouette disais-je, mais aussi le Balbuzard pêcheur et griffu, hésitent à venir tremper leur bec crochu dans les oasis du coin. Le pompage quasi illimité de l’eau en amont et en aval, en Afghanistan et dans le delta, ont gravement dégradé, parfois de manière irréversible, les fragiles biotopes qui jusqu’alors, s’étaient difficilement maintenus… et notre ami journaliste qui continue, quelque part dans notre mémoire, de gentiment nous exhorter à faire le déplacement, à partir gaiement à la rencontre des grains de sable, à suivre leur vol désordonné en direction de nos narines. Notre ami journaliste a surement raison d’omettre, en sa qualité d’occasionnel représentant de l’office du tourisme de la dernière chance, le récit du long filet d’eau douce en allée et de sa source trop tôt tarie. Le grand drame des hâmouns a pour principale cause, notons-le, la diminution progressive de l’eau du Hirmand, première fournisseuse du bassin. Après avoir traversé le village de Char Bujak, la rivière se scinde en deux, le bras de gauche (également appelé le Sistân) dérivant par la gauche pour finir sa route en Iran, dans le lac Hâmoun-e Helmand, l’autre, celui de droite, déviant vers le nord en prenant le doux nom de Parian pour constituer en fin de route, sur la frontière irano-afghane, le Hâmoun-e Puzak. Les privilégiés d’un récent passé se souviennent encore du grossissement des eaux au moment des pluies d’hiver et de la manne d’eau se déversant depuis les grands massifs de l’Hindo Kuch et de ses hauteurs avoisinantes, le Siâh Band ou de la montagne Paghman…

On dit du Sistân qu’il ne manque pas de rudesse, mais que l’on n’y meure pas de soif (mais presque). Sa part de désert ne rivalise pas, il est vrai, avec les 8 600 000 km² du Sahara africain, les 1 036 000 km² du désert de Gobi, et encore moins (dans un autre registre) avec le grand désert gelé de l’Antarctique et ses 14 000 000 de km² de surface. Ces étendues et quelques autres font honneur à la vacance, à l « évapotranspiration » (critère retenu par la Food and Agriculture Organization of the United Nations pour le classement des déserts en fonction de leur degré d’humidité) et au disque solaire auquel ils vouent leurs fétus de ronces médiocrement roulés en boule, et leur invisible faune de rongeurs, d’arachnides, et de reptiles camouflés. En contrepartie, les rares résidants hominiens les vouent à leur tour aux gémonies, ces déserts, quand leurs enfants se déshydratent, et qu’ils ont soif de verdure et d’une demi-gorgée d’eau fraîche. La magie du Sistân résidait en revanche (elle peine aujourd’hui, à nous émerveiller) dans l’alliance toute précaire de l’eau et de son contraire, loin du dénuement sans nuance des déserts de Libye ou de Syrie. L’absolue soif avait alors la décence d’inscrire à même le sable chaud une limite rarement atteinte par ses habitants, par leur bétail, et jamais atteinte par la mouette rieuse (morte de rire, peut-être, mais jamais de soif) ; une limite au-delà de laquelle il n’est même plus la peine de creuser le puits de la dernière chance pour y plonger le sceau régénérant. A qui la faute…

Le caravansérail de Nosrat Abâd, construit à l’époque safavide

Dieu me garde d’interroger Ses voies et les scandales de Mère Nature. Et d’ailleurs, si l’on meurt quelque part de soif, c’est qu’ailleurs on se désaltère franco (surprenante compensation). Pour les premiers, c’est la faute à « pas de chance » (et laissons les autres s’amuser). Il y a cependant, s’agissant du Sistân, un fautif à débusquer, une piste à suivre, et dont la remontée nous conduira en amont, au siècle XIV de l’an de Grâce, en plein cœur de l’Empire turco-mongol, à Timour Leng, le Boiteux Tamerlan de Transoxiane. En histoire aussi, la relation causale trop tôt établie et trop grossière, est aussitôt brocardée. La nôtre a le mérite (en plus de nous convenir) d’être en grande partie vraie. Il naquit en 1336 à Sabz près de Samarcande, le Tamerlan de la Grande Histoire, et fut à l’origine d’une ribambelle de « petites histoires » (encore un euphémisme). Celle que je m’en vais vous citer parlera d’elle-même sans vous être contée. Petite elle l’est, en comparaison au récit du massacre de 400 000 âmes, à Delhi, en 1384, sous le règne de la dynastie Gourides (assurément, Timour ne faisait pas dans la dentelle). Petite, elle l’est aussi notre anecdote, au regard du parcours conquérant de ce protégé du grand « faiseur de rois du Turkestan », le Vizir Kazan, qui plaça le Leng de Sabz à la tête d’une petite armée de mille hommes, et qui donna ainsi la première impulsion à la carrière du guerrier montagnard, très vite reconnu comme chef incontesté des Turks de l’Asie Centrale… au grand dam des Persans. Car en effet, avant même la boucherie de Delhi, c’est sur le Khorâssân iranien qu’il venait tout juste de jeter son dévolu pour assouvir son instinct de conquête. Notre petite histoire concerne son « crochet » par le sud-est iranien, et son désamour pour nos sublimes canaux d’irrigation, creusés à sueur d’hommes, avec l’art et la manière, et méthodiquement détruits par le Boiteux, impatient peut-être de voir péricliter le Sistân. On imagine aisément les efforts et les sacrifices consentis par les populations de ces siècles engloutis, pour le forage à mains (presque) nues, au moyen de pelles et de pioches rudimentaires. A l’époque qui précéda la razzia du clopinant Beg, le Sistân était pourvu d’un riche réseau de rivières artificielles canalisées à partir des grands cours d’eau du sud-est et du nord du territoire iranien. En sa qualité de satrapie de l’Empire achéménide, le Sistân de naguère comprenait déjà une quantité suffisante de voies d’irrigation, démultipliées jusqu’à devenir, au temps de la déferlante turco-mongole, un véritable réseau aqueux. Malgré son climat sec, le sol de la région accueillait sans peine dans sa texture les pousses de roseaux et de tamaris, la culture du blé et de l’orge. La ruée iranienne de Tamerlan et sa traversée du sud-est jusqu’à Hérat (pour y soumettre les émirs du coin en 1381) sonna le glas des canaux, et prépara le futur et durable déclin géo-climatique de la région…

Un déclin amorcé de mains de tyran méritait (n’est-ce pas ?) que l’on s’y arrête. D’autant que l’eau est en passe de devenir l’enjeu stratégique des décennies à venir, au point de supplanter, selon certaines sources « autorisées », l’or noir et l’atome dans les conflits d’intérêts autour de la mainmise sur les ressources naturelles ou énergétiques. S’il fit un temps la pluie et le beau temps pour ses ouailles et ses victimes, et si sa parole de conquérant eut force de loi durant un bon demi-siècle, aujourd’hui en revanche, pour ceux parmi les gens du Sistân qui se souviennent de son nom, Tamerlan n’évoque rien, sinon une vague, lointaine, mais monstrueuse claudication. Quand à moi, curieusement, son nom me donne… soif.


Sources :

1. Roux, Jean-Paul, Tamerlan, Fayard, 1991.

2. Site http://www.grid.unep.ch/activities/global_change/Sistan.fr.php

(Données relatives à l’assèchement du Lac Hâmoun, programme des Nations Unies pour l’environnement)

3. Francfort, Henri-Paul et Lecomte, Olivier, Irrigation et société en Asie centrale des origines à l’époque achéménide, Éditions de l’EHESS, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002/3 - 57e année.



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