N° 50, janvier 2010

Que jamais, nulle part, personne n’ait mon enfance, notre enfance !


Traduction du persan par

Atiyeh Arâbi


Ce texte est la traduction d’une discussion entre témoin du tremblement de terre de Roudbâr du 21 juin 1990, Samirâ Bozorgui, et son amie, victime de la catastrophe.
Une fillette de Roudbâr, photo : Kâveh Golestân

Salut

Tu te souviens de moi ? Réfléchis un peu plus… C’est Samirâ ! Ta camarade de 4e à l’école primaire…

Si tu ne t’en souvenais pas ! Si tu ne te rappelais plus de moi… mais moi, je me souviens bien de toi ; dans la classe, tu t’asseyais toujours au deuxième rang, tout près de la porte.

Tu t’es inscrite à l’école au milieu de l’année scolaire. On disait que tes parents avaient divorcé il y avait peu de temps, et que ta sœur et toi aviez été obligées d’habiter chez vos grands-parents.

Tu t’en souviens, du cours de sport ? On jouait au ballon…tu étais dans mon équipe. Maladroite comme tu étais, on a perdu le match au bout de quelques minutes.

La dernière fois que tu nous as fait perdre, je me suis mise en colère (mais pourquoi ?) : "Je ne te permets plus de jouer", t’ai-je dit. Je me rappelle fort bien que tu as insisté : "Permets-moi de jouer, je t’en prie. Je ferais tout mon possible, je ferais plus attention, je t’assure. Je t’en prie…"

Je ne me souviens plus de ce que j’ai décidé par la suite : t’ai-je permis de jouer une autre fois ? Dis-le-moi ! Je t’en prie… Je me rappelle encore tes yeux qui me suppliaient si pitoyablement. T’ai-je permis d’y jouer encore une autre fois ? Oui ?

Tu t’en souviens ? Je me prenais pour le chef, supérieur aux autres. Je voulais commander tout le monde. Tu te rappelles ?

Tu te souviens du jour où on m’avait remis le prix d’excellence ? Tu t’étais soudain mise à pleurer, sous prétexte d’un mal au ventre qui t’avait pris subitement… Pourquoi ne me suis-je pas rendue compte que toi aussi, tu souhaitais le prix ? Au diable l’école et ses cours…

Ma grand-mère me disait toujours que la Terre est située sur la corne d’un grand bœuf. Quand le bœuf jette la Terre d’une corne à l’autre, la Terre tremble. La Terre trembla alors. La ville fut bouleversée et détruite. Nous quittâmes la ville pour ne plus y revenir.

Un jour, j’ai revu notre institutrice. Je lui ai demandé sur le champ : lesquelles de nos camarades ont été… ? Elle a fui mon regard.

Ces jours-là, je m’étais habituée aux yeux qui me cachaient leur regard, prononçant en bredouillant une mauvaise nouvelle.

Elle a murmuré que tu n’étais plus vivante. Tu as beaucoup souffert, n’est-ce pas ? Elle a dit que tu aurais été sauvée, si les secours étaient arrivés un peu plus tôt pour te sortir du tas de décombres. Elle a dit que Ma’ssoumeh aussi…

La nuit, je n’ai pas pu dormir. Et je ne le peux toujours pas, espérant toujours te revoir dans mes rêves…

Je veux que tu saches que je souhaite de tout mon cœur revenir au même cours de sport… de t’embrasser et te dire : Sois toujours dans mon équipe ! Autant de fois tu nous feras perdre le match, autant de fois je te permettrai de jouer.

Je veux que tu saches que je souhaite de tout mon cœur être de nouveau le jour où on m’avait offert le prix… et de te le donner pour que tu n’ais plus mal au ventre !

Excuse-moi…


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1 Message

  • C’est très touchant et très profond ce sentiment que les enfants dans leur innocence réveillent en nous - voilà qu’ils nous apprennent la vie, à nous, qui sommes sensés être plus mûres -
    moi aussi je demande pardon à tous ceux que j’ai pu blesser sciemment ou non ,et si c’est possible je voudrais qu’ils me reviennent pour que je puisse leur dire que finalement rien de tout ça n’était important, que seule leur compagnie est suffisante pour moi ! ô Seigneur après cela apprend nous à respecter et aimer nos prochains -

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