N° 50, janvier 2010

Histoire de secousses
Autour d’une fable géologique de Serge Brussolo


Esfandiar Esfandi


« Le jour où la grande bouche parlera, Modenko, j’espère qu’elle te dira m… »

Ce qui mordait le ciel… (p.152)

Le texte ci-dessous relate l’extraordinaire histoire d’une « bourde » interplanétaire imaginée et mise en récit par le prolifique et inventif Serge Brussolo. Cette fable prospective part en réalité d’une « erreur » à forte fonctionnalité narrative qui conduit au déroulement d’une improbable aventure au cœur d’un avenir alternatif, sur une planète à la géographie tourmentée. A ce titre, l’ouvrage du romancier mérite largement l’attention de ceux parmi nos lecteurs qui restent (noblesse des habitués de La Revue de Téhéran oblige) de grands joueurs.

Serge Brussolo

« Cela date d’un demi-siècle, vous n’étiez pas né. » précise Neemorev, un des responsables de la Compagnie Intergalactique de Pompes Funèbres, à l’adresse d’un dénommé David (personnage principal du délirant roman d’anticipation Ce qui mordait le ciel… de Brussolo) simple fonctionnaire de la même compagnie, « inspecteur » de sépultures en tous genres (le futur ne manque pas, vous le constaterez en lisant le roman, de sel, ni d’excentricité). Victime d’une « insupportable routine », le bien nommé David va très vite trouver de quoi rehausser son quotidien de tâteur de tombes en ralliant incognito la planète Suma dans la constellation du Cygne. Par ordre de sa hiérarchie, il est chargé de constater sur place, et le cas échéant, de rendre compte à ses supérieurs de l’étendue de la tragédie des… (Tenez-vous bien)… « Sépultures implantées ». La Compagnie avait en effet obtenu de créer une substance de synthèse, sorte de quartz qui, implantée sous l’épiderme, avait pour particularité de « (…) proliférer rapidement dès cessation totale de l’activité cérébrale ». Tout le monde connaît aujourd’hui les lubies des extra-terrestres (individus exo générés et pourtant si familiers). Ceux du récit de Brussolo qui passèrent commande auprès de la Compagnie étaient des moines guerriers « obsédés par l’idée que leur corps puisse finir dévoré par les charognards, au terme d’une bataille ». Ils sollicitèrent alors les inventeurs-fossoyeurs, en les sommant d’inventer (s’il vous plaît) une sépulture de circonstance, instantanée, et surtout, inviolable : « (…) lorsque l’encéphalogramme du porteur devenait plat, une réaction chimique se déclenchait aussitôt. Un quartz à prolifération accélérée enveloppait le cadavre au sein d’un agglomérat cristallin inentamable ». Voilà apparemment le problème des moines archéo-futuristes réglé par un délirant jeu d’éprouvettes et de biotechnologie. Méprise… Car que représenterait un récit de science fiction contemporaine sans l’intervention, si prévisible, des… (Tenez-vous bien) mammouths de l’espace, les thomocks…

Aujourd’hui, tout le monde connaît les thomocks (nous en parlions, pas plus tard qu’hier, avec notre rédactrice en chef) ces énormes bovins choisis (pour l’abondance de leur lait) par l’organisation de l’Aide aux Planètes en Voie de Développement, et affrétés à l’époque via spationefs appropriés, à destination de Suma et des Sumariens sous alimentés. Mais quel rapport me direz-vous, entre ces pachydermes et « l’implant-sépulture » mis au point par la Compagnie des Pompes Funèbres ? En fait, une grande quantité d’implants de quartz s’était retrouvée par mégarde mise en fiole, en lieu et place de doses de vaccins (produits par la même société sous-traitante) destinés à prémunir les énormes tomocks contre la fièvre sumarienne. A Sumar, le vétérinaire de faction trouva judicieux, compte tenu de la masse des tomocks, de multiplier par cent chaque dose de vaccin… La constellation du Cygne regorge de planètes sous-développées, dont Suma, qui « vivotent » en dehors des réseaux de communication intergalactique. Imaginez un instant le devenir de la planète à la mort d’un ou de plusieurs tomocks : réaction en chaîne et démultiplication exponentielle du quartz ; formation d’immense pyramides translucides. David arrive sur la planète pour constater le drame : des tomocks sont morts (de fièvre) et des montagnes de quartz recouvrent la planète le long d’une très longue ligne de faille, qui n’attendait que l’imagination de Serge Brussolo, vous l’aviez évidemment deviné, pour trembler de tout son saoul. Car c’est bien de « secousses » qu’il va être question dans la seconde moitié du récit, avec l’introduction d’une secte apparemment déjantée et de leur charismatique gourou, Modenko, surnommé le « Grand secoué ». Comme tous les grands secoués de l’histoire réelle ou imaginaire de l’humanité, Modenko poursuit le rêve fou d’anéantir les indestructibles montagnes de quartz. Sa solution miracle : « induire » artificiellement des séismes à partir de la « bouche ouverte » de la faille, sur laquelle par bonheur (et par un choix auctoriel plutôt bienvenu) sont alignés l’ensemble des monolithes translucides. On connaît les trois genres de séismes répertoriées ; ceux produits sous l’effet du glissement des différentes plaques du manteau supérieur de la terre ; ceux d’origine volcanique, et enfin, les secousses dont nous autres humains sommes indirectement ou directement responsables. S’agissant de Modenko et de ses ouailles, on peut sans hésiter parler de responsabilité « immédiate ». Contrairement (même) aux moins rationnels parmi les habitants de l’archipel nippon, les « séismophiles » de Sumar vénèrent les vibrations telluriques qu’ils provoquent eux-mêmes à coup de TNT, en attendant « le » tremblement de terre qui fera suffisamment s’écarter la faille à ciel ouvert sur toute sa longueur, jusqu’à engloutir les montagnes immenses mais superficiellement posées sur le sol de Sumar. Le maître Modenko est un mystique rationnel, ou un rationnel mystique, c’est selon… Dans tous les cas, la présence de ce personnage et de ses disciples dans la trame du récit permet de configurer une variante rare de fiction catastrophe, ou la catastrophe attendue représente la seule et unique alternative de salut…

Montagne de quartz, faille tectonique, tremblement de terre… Et l’auteur qui ne semble pas décidé à s’arrêter en si bon chemin. Les explosifs parviendront-ils à illustrer la justesse de la théorie géologique du secouant gourou ? Que non ! Il faudra une fois de plus à Brussolo de recourir à son imaginaire débridé pour trouver une solution à l’obstination des inébranlables monts qui refusent (la largeur de leur base aidant) de se laisser glisser dans les entrailles de la terre. Pour réaliser la prévision du maître, il faudra une fois de plus recourir aux… mammouths de l’espace ! Une vingtaine de tomocks sera ainsi conduite au bord du précipice, violentée, agressée par le feu des torches, et poussée vers le vide, pour y mourir, et pour permettre aux molécules de quartz de proliférer jusqu’à devenir montagne ; des montagnes destinées cette fois à naître en dessous du manteau supérieur de la terre et transformer la longue faille en véritable vallée… Et l’auteur qui encore, fera avorter le projet fou de l’extravagant séismophile : les montagnes vont rester suspendues, et Suma la malheureuse continuera de voir pousser et grandir en elle, les terrifiantes pyramides cristallines.

L’histoire est énorme. Il s’y glisse un sentiment amusé de démesure, à la mesure des grands tomocks, exhumés des profondeurs de la préhistoire pour rejoindre, encore plus massifs, l’autre extrémité du temps. L’histoire est énorme, en effet, drôle aussi, tellement s’y tend le fil de l’imaginaire sans se casser ; tellement s’y déploient au-delà des limites du vraisemblable, le jeu des possibles narratifs. Et le plus cocasse, c’est qu’une vraie morale s’y manifeste, s’y détache sur fond d’ondes de compression et de cisaillements sismiques, sur fond de dérives sectaires (d’autres sectes sévissent dans le récit, aux côtés des « séismophiles ») : on ne guérit pas le mal par le mal. On n’annihile pas d’indésirables montagnes à coup de tremblements de terre. Pire encore. On n’« induit » pas de tremblements de terre en tuant des tomocks pour en « induire » de nouvelles montagnes (cette fois souterraines et désirables)… Enfin quoi Modenko ! Voyez le résultat ! Secouer le monde, dilater le sol, propager des vibrations dans tous les sens, en liquéfiant le sol, en agressant la croûte terrestre, en secouant avec irrévérence les mânes du regretté sismologue Charles Francis Richter, en fissurant (je le devine) sa tombe comme le Tout Puissant fissure, à sa guise, et selon des voies à Lui seul pénétrables, nos plaques tectoniques…Allons Modenko. La « grande bouche » a parlé pour vous dire m…

Quand à vous Brussolo, nos lecteurs avertis vous pardonneront certainement votre créative légèreté… Et d’avoir puisé dans le vivier des catastrophes naturelles pour nourrir votre histoire d’un autre monde. Qu’ils me pardonnent à moi aussi, ma propre légèreté, qui n’est autre que l’expression détournée d’un sentiment d’humilité face à la puissance souvent destructrice des forces de la nature, et l’expression d’un hommage décalé rendu à la mémoire de toutes les victimes des cataclysmes de Mère Nature.


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1 Message

  • salam
    je suis étudiant Marocain et je suis à la troisième année dans une école d’ingénieur et j’ai un projet de fin d’étude sur l’évaluation du réponse de sol sous l’effet d’ondes sismiques et j’ai besoin d’un enregistrement d’un signal sismique d’une magnitude de 6.2 sur l’échelle de Richter.

    Merci beaucoup

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