N° 61, décembre 2010

Extraits choisis de Masloul (Le tuberculeux) de Djalâl Al-e Ahmad


Faribâ Ashrafi


En route vers le cabinet du docteur, je me décidais plusieurs fois à ouvrir la grande enveloppe. Mais les deux mots consignés sur elle suffisent de m’en dissuader. En effet, j’ai peur d’y trouver quelque chose d’autre d’écrit qui serait contraire à mes vœux. Descendant du bus, je prends - comme une marque d’honneur - la grande enveloppe sous mes aisselles ; mais je sens en même temps une chaleur traverser tout mon corps. Mon allure est si fière que j’en suis saisi de frayeur, tout en craignant que ma femme ne se rende compte de mon état.

Je ravale mon orgueil et je prends alors un air indifférent, peut-être pitoyable. Nous entrons, elle et moi, dans la salle d’attente du cabinet du docteur. Non sans angoisse, ma femme se lève, passe devant les quelques clients qui attendent et vient jusqu’à moi : elle m’arrache l’enveloppe des mains et sans mot dire, elle en sort la radiographie qu’elle se met à observer à la lumière du jour. Sans doute croyait-elle qu’on y avait inscrit d’une belle écriture le diagnostic selon lequel je devais être en bonne santé.

"Eh quoi !, lui dis-je, tu ne vas pas prétendre t’y connaître ?

-Je veux juste savoir ce qui se passe," me réplique-t-elle.

Le cabinet du docteur est toujours le même, avec son mobilier reluisant et bien ordonné. Le docteur, lui, est un homme trapu, vêtu d’une chemise ; un trapu, vêtu d’une chemise qui irait tout autant à un boucher. Lors de mes deux ou trois visites précédentes, j’avais inconsciemment cherché du regard, sur son bureau, le long couteau aiguisé de boucherie. Je dépose l’enveloppe devant lui, et je m’assieds silencieusement. Le docteur me demande comment je vais ; puis il sort la radio de l’enveloppe et la met sur l’écran fluorescent. Entre temps, il me prend la fantaisie de lui demander quelques renseignements sur l’enveloppe et le papier que je venais de lui remettre ; mais ce n’était plus nécessaire, car nous l’avions déjà lu. J’ai un instant l’idée de lui dire que j’ai ouvert l’enveloppe ; mais je m’en dissuade aussitôt. Le docteur est solidement constitué ; il se porte si bien, il a les joues si roses que je trouve dommage de le prendre en amitié. C’est un type qui n’est bon qu’à être boucher. Finalement, je reste silencieux. Le docteur écrit quelques mots sur un papier qu’il met dans une enveloppe et qu’il tend à ma femme, en disant :

"Ce n’est plus du domaine de ma spécialité ; il faut que vous vous adressiez à un spécialiste. Je vous ai fait une lettre de recommandation pour un collègue. Allez le voir. C’est un médecin sûr."

Ebahi, j’ai presque un sursaut. Ma femme effrayée, demande :

"Comment, Docteur… ? Est-ce que c’est vraiment….

-Mais non, chère madame, l’assure-t-il, ce n’est pas très grave, je peux moi-même le soigner ; mais ce serait mieux qu’un pneumologue s’occupe de lui. »

Ma femme devient blême. Je lui donne le bras et l’aide à se lever. Je m’approche du médecin pour lui dire au revoir, je lui prends la main, la serre intimement en le remerciant de tout cœur, tandis qu’il reste assis derrière son bureau. Dans la rue, je me fais des reproches sévères, en me demandant pourquoi j’ai jugé le docteur avec tant de malveillance, en le comparant aux bouchers.


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