N° 61, décembre 2010

La beauté exotique de l’Iran chez William Beckford (1759-1844)


Majid Yousefi Behzâdi


Le goût de l’exotisme s’inscrit dans l’histoire littéraire comme un idéal désirable qui permet la découverte de contrées lointaines. D’une manière générale, l’exotisme littéraire se caractérise par l’apparition de l’étranger dans une œuvre. Mais pour Jean-Marc Moura, la notion d’exotisme a un sens profond et délicat. Selon lui, « l’exotisme » est de réaliser l’identification de l’objet de la quête et des lieux. L’espace étranger (tant topologique que social) devient « l’objet même de la recherche ». [1] Dans cette perspective, l’exotisme est une « rêverie » qui s’attache à un espace lointain et se réalise dans une « écriture ». Cette démarche s’ouvre sur un autre monde, un autre espace : la description exotique réduit la distance par le regard commun en traditions, en mœurs, et en culture. Après l’apparition de la Bibliothèque Orientale de d’Herbelot (1625-1695) les relations socioculturelles devinrent réciproques. Cette évolution interculturelle se développa sous l’influence du conte oriental Vathek (paru en 1786-87) qui eut un immense succès en France et en Angleterre, (son auteur dit que ce conte lui a coûté trois jours et deux nuits d’un travail ininterrompu.) Beckford, l’auteur de Vathek, avait une connaissance assez large de la philosophie et des anciennes religions de l’Iran. Il avait sûrement lu Chardin, d’Herbelot et d’autres auteurs qui ont traité de ce pays. Dans la Bibliothèque Orientale, on peut même voir des mots coraniques. Nous pouvons donner l’exemple de mots découvrant la science de Beckford : la Simorgue (ou Simorgh, oiseau fabuleux de la montagne mythique du Qâf), la forteresse d’Ahermam, la galerie (ou les souterrains d’Argenk) et les Divs. Il cite également Eblis (ou "Iblis", l’un des nom de Satan dans le Coran) l’ange rebelle, qui figure également dans le Coran. D’Herbelot lui a consacré non seulement l’article "Eblis", mais aussi une grande partie de l’article "Div" ou "Dive". Citons encore les deux anges examinateurs Monker et Nakir.

Par ailleurs, André Parreaux souligne dans ses études sur William Beckford qu’il est difficile de dire si Beckford a trouvé ces mots directement dans le Coran ou s’il les a découverts dans la Bibliothèque Orientale. L’importance et la nouveauté de ce type de recherches orientalistes est remarquable chez d’Herbelot. C’est grâce à lui que la plupart des auteurs du XVIIe siècle se sont passionnés pour l’Orient et la Perse. Et c’est auprès d’Herbelot que Beckford a pu trouver l’abondante documentation qui lui a permis la création des personnages de Vathek. Presque tous les personnages de ce récit sont Iraniens : Nouronihar, Gulchenrouz, Simorg, la ville d’Istakhar [2] et le fleuve de Rocnabad. On peut considérer Vathek, né du désir de la douceur et du raffinement d’un ailleurs plus beau et plus étonnant que le réel, comme inspiré des contes et légendes iraniennes, mais aussi comme inspirateur de Voltaire et de Montesquieu. A la différence des contes orientaux de Voltaire, Vathek ne se présente pas comme une satire à la mode française correspondant à une critique sociale intérieure. Cela dit, ce fut une œuvre de référence pour les philosophes français et leur permit d’emprunter un thème précis dans l’espace et dans le temps. Malgré tout, le conte oriental ne survécut guère en France et devint en Angleterre moyen de leçon morale. Pour Parreaux : « (…) du plan politique national, la satire a été portée par le génie de Beckford sur un plan humain intérêt universel » [3]

Nous constatons que, tout au long du XVIIIe siècle, depuis Les lettres Persanes jusqu’à la Princesse Babylone, la bourgeoisie française utilisa le conte oriental pour critiquer le régime politique et social existant. La littérature française doit à Voltaire et à Montesquieu, qui y avaient vu de la sagesse et de la tolérance, le mérite d’avoir étudié l’Iran. Ces derniers s’étaient engagés dans une quête de réalité exotique qui ne pouvait exister qu’en Orient et notamment en Iran. Voltaire souligne dans son Essai sur les mœurs que l’Iran est l’un des rares pays où la religion conduit le peuple à apprendre la « morale ».

Portrait de William Beckford, par George Romney

Son engagement favorable à l’égard de telle ou telle cause le conduit à s’inspirer de plus en plus de l’Iran en rédigeant plusieurs romans, entre autres Zadig, Candide et La Princesse Babylone. Quant à Montesquieu, il dépeint dans Les lettres Persanes, un peuple iranien à la tolérance profonde et sincère et lui donne une place de choix dans la littérature française exotique. L’Iran devint ainsi le lieu idéal des littérateurs, un lieu de croisement des cultures mondiales, un lieu où l’on pouvait rencontrer l’Autre. D’autre part, avec son roman exotique, Montesquieu dépeignit non seulement la tolérance iranienne, mais fit connaître la société de son époque en ayant recours à la satire. C’est probablement la longue histoire culturelle iranienne qui provoqua la vague d’orientalisme dans un Occident en pleine mutation culturelle et politique et imposa l’exotisme en tant que propulseur du mouvement littéraire en Europe.

La plupart des noms iraniens cités dans Vathek ont été puisés par Beckford dans la Bibliothèque Orientale de d’Herbelot. Et c’est cette référence qui est à l’origine de la parenté d’esprit qui s’est formée autour des sources qui inspirèrent les auteurs des récits exotiques.

Il faut préciser que de nombreuses sources ont été citées comme étant inspiratrices de Vathek, ce qui n’empêche pas ce livre d’être avant tout un conte oriental, composé sur le même modèle que les contes orientaux de Voltaire (Zadig, Candide, etc.). Un historien littéraire affirma en 1929 que l’ouvrage Abdalla était probablement la source principale de Vathek. Avant lui, en 1858, le biographe Cyrus Reddinge avait déjà avancé cette hypothèse. D’autres sources secondaires ont été citées, dont les plus importantes sont les Mille et une nuits et la Bibliothèque de d’Herbelot. Et parmi les nombreuses imitations des contes arabes qui parurent en France au cours du VXIIIe siècle, il en est un dont on ne peut nier qu’il fournit à Vathek l’un de ses épisodes : c’est l’ouvrage Les sultanes de Guzarate ou les songes des hommes éveillés, conte mogol de Thomas Gueullette, publié en 1732. L’épisode qui a inspiré Beckford est « L’histoire d’Aboul-Assam », qui se rend à Persépolis afin d’y voir le temple élevé par Salomon, les tombes souterraines et les trésors qui y sont, dit-on, enfermés. Dans ce récit, la description de la longue avenue de marbre noir, si finement poli qu’il ressemble à un miroir que traverse Aboul-Assam et qui fait penser à la terrasse d’Istakar, avait sa source dans les relations du voyage de Chardin que Beckford, tout comme Gueullette, connaissait fort bien.

Et grâce aux analogies entre ces textes, nous pouvons aussi voir comment l’héritage de Chardin fut transmis, l’image des lieux et des esprits qu’il visita, ses relations humaines avec l’histoire, et l’on peut voir aussi comment ses successeurs ont complété les données qu’il avait acquises.

Le positionnement et le choix des lieux exotiques dans l’histoire littéraire dépendent du domaine fantastique dans lequel l’auteur déploie son imagination au travers de ses personnages. Dans Vathek, Eblis qui est le calife Vente lui-même, demeure dans le palais souterrain, créant deux univers différents ; celui du réel et celui de l’irréel. Beckford savait que l’univers réel seul ne saurait satisfaire les exigences humaines. Il lui fallait un second univers capable de refléter le pouvoir surnaturel sur terre. Si Vathek se montre tantôt vertueux tantôt coupable, il ne reste qu’à dire qu’Eblis (Ange rebelle envoyé par Dieu sur terre pour duper l’Homme) est omniprésent au moment où le péché vient dominer l’homme. La notion d’Eblis chez Beckford est profonde et fondamentale, elle est une « Raison » qui permet à toutes les créatures de connaître le motif de leur existence.

Cependant l’esprit diabolique de Vathek explore la continuité des tréfonds de la philosophie humaine, à savoir la distinction entre le « Mal » et le « Bien ». Telle image terrifiante de la forteresse d’Eblis devient un lieu de solitude, de rencontre avec l’existence dont l’accès sera un mystère. Il montre aussi que l’Iran religieux sera toujours à la recherche des lois surnaturelles créées par Dieu.

Bibliographie :

- Chardin. J. Voyage de Paris à Ispahan, La découverte, Paris, 1983.

- Montesquieu. Charles, Les Lettres Persanes, Hachette, Paris, 1952.

- Voltaire. F, Œuvres complètes, Imprimerie, J. Voisvenel, Paris, 1867

Notes

[1Jean-Marc Moura, Lire l’Exotisme, Dunod, Paris, 1992. P.4

[2L’une des villes d’Iran, au sud de Téhéran. Elle fait partie de la province d’Esfahan, et a été plusieurs siècles durant la capitale de l’Iran.

[3André Parreaux, Étude de la création littéraire, William Beckford, auteur de Vathek, Paris, Nizet, 1960. P. 326.


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