N° 29, avril 2008

Mehregân, fête de l’Homme et de la Nature


Arefeh Hedjazi


Le Nouvel an iranien, qui marque l’entrée, du moins administrative, de l’Iran dans une nouvelle année 1387 remet de nouveau le débat sur la question des relations qu’entretiennent en Iran la superposition de deux traditions culturelles, celles préislamiques et parfois même pré zoroastriennes de l’Iran, et l’apport de l’islam. En effet, l’Iran musulman a su préserver la plus grande partie de son héritage millénaire, menacé par plusieurs invasions. Ainsi, nous sommes témoins du cumul de plusieurs types de fêtes, religieuses ou profanes, des Aïds musulmans comme la Fête du Ghorbân, la Fête du Fitr qui clôt le mois de ramadan, etc., et des fêtes propres à la civilisation persane telles que le Naurouze, le Yaldâ, le Mehregân, le Sadeh, etc.

Mithra sacrifiant, Musée du Louvre, Paris. Le bonnet phrygien, cher aux coeurs des révolutionnaires de 1789, était l’apanage de Mithra

Il est très étonnant de noter la différence de dates entre ces deux genres de fêtes. Les fêtes islamiques, étant basées sur le calendrier lunaire, se déplacent sur le calendrier solaire de l’Iran au gré des fantaisies de la lune alors que les fêtes pré islamiques, qui souvent, célèbrent les saisons et les jours selon le calendrier antique de l’Iran, -pratiquement le même que celui aujourd’hui en vigueur-, ne se déplacent guère d’une année à l’autre. En réalité, ces très vieilles célébrations ont souvent été disposées en vue de commémorer un jour important selon le mazdéisme.

Parmi les célébrations qui nous sont peu ou prou restées du monde antique, certaines marquent le cumul d’un jour et d’un mois qui portent le même nom. En effet, dans le zoroastrisme, chaque mois et chaque jour avaient un nom. Nous lisons ainsi dans les annotations de l’A’Tafhim par Jalal-e-din Homâyi : " Les Perses avaient une règle générale qui voulait que quand le nom du mois et celui du jour concordaient, ce jour était fêté. On avait ainsi douze fêtes, telles que Farvardinegân, Ordibeheshtgân, Khordâdgân, etc… "

Aujourd’hui, l’Iran musulman ne reconnaît plus que le nom des mois, qui scandent son calendrier basé sur le rythme des saisons, mais certaines de ces fêtes antiques nous sont restées.

Parmi elles, l’on peut citer l’importante fête du Mehregân, qui correspond au début de l’automne et est célébré le 16 mehr, le jour de Mehr, (Izad) dieu-ange de l’équité.

Selon le zoroastrisme, plusieurs " izad " aident Ahura Mazda dans sa lutte contre Ahriman, dieu absolu du Mal. Même si l’issue du combat est déterminé par avance, -c’est bien évidemment Ahura qui réussit à vaincre son jumeau Ahriman-, la lutte doit avoir lieu. Et dans cette confrontation qui dure 12000 ans, les Amshâspand et les Izad sont les aides d’Ahura. Parmi eux, l’izad Mehr, qui est chargé de la Justice et qui veille même sur le traité originel existant entre Ahura et Ahriman. Cet izad possède un carrosse doré, un palais aux mille portes et aux mille colonnes et il se déplace sur son traîneau, tiré par des chevaux lumineux, pour s’assurer que les traités et les serments sont bien respectés dans tout l’univers. C’est pourquoi les soldats se plaçaient sous sa protection au moment de la bataille, s’assurant ainsi une protection efficace contre l’ennemi qui, forcément, n’avait pas respecté le traité. De là est né un culte florissant à Mithra -autre prononciation du nom de Mehr- qui s’est propagé, probablement au moment des guerres entre l’Empire perse et les Romains, dans le territoire de ces derniers. Ainsi, le mithraïsme européen, qui fut un rival important du christianisme, naquit et fut développé essentiellement par les militaires romains, du moins en ses débuts. On s’est d’ailleurs souvent demandé comment le culte de Mithra a si facilement supplanté celui de Mars. La raison de ce fait réside essentiellement dans les notions inculquées par Mithra : honneur, courage, vérité, fraternité et discipline. Ces notions ressemblent remarquablement à ceux que l’on enseigne aujourd’hui dans l’armée. C’est pour cela en particulier que les Romains ont préféré ce culte à celui du dieu Mars, dieu originel de la guerre dans le monde romain, qui lui, préfère la guerre pour la guerre, et se présente ainsi comme un dieu sanguinaire et décadent.

Mithra et le taureau, fresque de la villa de Dura Europos, datée entre 169 et 258

Quoiqu’il en soit, le nom de Mehr fut donné par les anciens au premier mois de l’automne, septième mois du calendrier iranien, qui correspond à octobre-novembre. C’est probablement à cause de la fonction de cet izad que le signe de ce mois est la balance. De plus, l’importance de cette fête tient à ce qu’elle est le pendant du Naurouze. Ce dernier annonce le printemps et la renaissance alors que le Mehregân est l’annonciateur de la mort de la Nature et du début de la saison froide. Nous lisons dans l’Avestâ : "Ô Sepitamân, je glorifie Mehr, ce premier crée du monde immatériel, courageux et bon, ce très unique, ce très haut sans pareil puissant et héroïque. Ce victorieux qui porte toujours une belle arme. Celui qui ne peut être trompé dans la plus profonde obscurité. Celui qui est le plus fort des forts. Celui qui est le plus courageux des braves. Le plus sage des bienfaiteurs. Ce victorieux créateur de l’aura divine. Celui qui a dix mille ouïes et dix mille regards et dix mille sentinelles. Ce Mehr puissant et sage et incorruptible."

" Avec ses très longs bras, Mehr attrape le pécheur sorti du droit chemin et l’être cupide qui se dit que Mehr, aveugle, ne voit pas ma traîtrise dans l’obscurité, et leur fait subir le châtiment de leurs actes." Avestâ, Zoroastre.

Il ne faut pas oublier que malgré son nom, -Mehr signifie tendresse en persan-, cet izad est un dieu inexorable, impitoyable et destructeur. Il possède des yeux, des oreilles et des aides qui lui permettent de connaître le plus léger manquement à une parole. Après cela, Mehr réprime sans miséricorde l’entorse et rétablit puissamment l’ordre et la discipline. En réalité, cet étrange dieu est celui de l’ordre social et de la Justice inexorable. Chaque matin, Mehr se lève dans un coin du monde, monte sur le mont Damâvand et observe le monde jusqu’au soir où il commence à se déplacer vers l’autre bout de l’univers, pour de nouveau réapparaître le lendemain.

Aujourd’hui, le musée du Vatican conserve un bas-relief de marbre sur lequel l’on peut voir Mehr enfonçant son poignard dans l’épaule droite d’un taureau, et qui, tenant avec sa main libre la tête de l’animal levée, le domine complètement. A ses côtés, ses sentinelles qui tiennent des flambeaux allumés tournées alternativement vers le haut et vers le bas pour montrer le lever et le coucher du soleil. L’on voit également un chien, un serpent et un scorpion, et l’izad Mehr se tient exactement au centre de l’orbite solaire. Le taureau rappelle de même le Damâvand, et symbolise le pouvoir du dieu ange, qui assis sur lui, le domine ainsi qu’il domine la puissance de ce mont volcanique.

Mitra sacrifiant le taureau, Musée du Vatican

Autrefois, avant la réforme du mazdisnanisme - nom originel du zoroastrisme- par Zoroastre, Mehr était un égal d’Ahura. Mais après la réforme, il devint un ange pour redevenir dans les siècles qui suivirent un izad très important. La raison en est simple : Mehr est le garant des traités et des serments, ainsi, il est également le garant de l’ordre et des conventions sociaux. C’est pourquoi les grands mages et les rois, non plus que le peuple perse, ne tentèrent sérieusement de limiter le culte à lui rendu.

En tant que garant des traités sociaux, Mehr et sa fête symbolisent en réalité le respect de l’homme, une créature ayant justement une identité supérieure dans le cade de sa vie sociale. Si Naurouze est la fête de la Terre, Mehregân est sans doute celle de l’Homme. C’est pourquoi cette fête, non plus dédiée à un izad, mais à l’homme, préserva sa place pendant de très longs siècles après l’invasion arabe et ce ne fut que le XXème siècle et son cortège de "modernités" qui réussit à faire dans ses dernières décennies, l’image de cette fête de l’Homme et de la Nature.


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